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N° 340
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abdellah Tourabi

Livre. Le monde selon Choukri

L’auteur décrit un univers sombre
et chaotique plus proche d'un
Terminator que de celui, optimiste
et béat, de Candide.
(AFP)

Des marginaux et des naufragés de la vie, des récits de souffrance et de violence, des rencontres singulières… De ces matériaux est construite l'œuvre de Mohamed Choukri, aujourd'hui publiée intégralement. Enfin.


En apercevant les œuvres complètes de Mohamed Choukri posées sur une table de la rédaction, un journaliste s’est rappelé l’anecdote suivante : au début des années 80, son père, de retour d’un voyage en France, avait pris soin de dissimuler dans ses bagages un exemplaire du
Pain nu. Il alla jusqu'à réunir ses trois fils, dont notre journaliste, pour leur recommander la plus stricte discrétion quant à la présence de ce livre sur les étagères de la bibliothèque familiale.

Et pour cause : à l’époque, la traduction du sulfureux roman de Choukri était tout simplement interdite de diffusion au Maroc. Pendant de longues années, l'ouvrage était une sorte de monstre de Loch Ness littéraire : tout le monde en avait entendu parler, mais bien peu l’ont véritablement lu, touché ces lignes qui exsudaient la souffrance, la misère et la violence, radioscopie brûlante d'une société où l’apparence et le souci du “qu’en dira-t-on ?” sont élevés au rang de politique d’Etat. Les heureux élus qui ont accédé au roman n'ont pu alors le découvrir qu'en français ou en anglais, d’après les traductions signées Tahar Ben Jelloun et Paul Bowles. Vingt-cinq années plus tard, l’attitude du père, un tantinet paranoïaque, fait encore sourire le fils. Car depuis, de l'eau a coulé sous les ponts et la censure a montré plus de mansuétude à l'égard des lettres du romancier tangérois. Au début du nouveau millénaire : l'absurde interdiction est enfin levée, pour permettre aux lecteurs marocains d’accéder au Pain nu dans sa version originale, dans sa “langue natale”. La publication récente de l'œuvre intégrale de Mohamed Choukri (Œuvres complètes. 2 tomes. Editons Le Centre culturel arabe, 2008. 200 DH), est l’occasion de (re)découvrir l’ampleur du talent de cet auteur et suivre son fabuleux destin : du va-nu-pieds rifain, rôdant dans les venelles interlopes de Tanger, au romancier culte, considéré désormais comme une figure majeure de la littérature marocaine moderne. Ces œuvres complètes viennent aussi nous rappeler que Mohamed Choukri n’était pas que l’auteur d’un seul roman, mais bien le géniteur d’une œuvre dense et riche, où l'on détecte les obsessions de l’auteur et ses thèmes favoris, toujours dans le cadre de sa ville fétiche, Tanger, qu’il surnommait “ma maudite”.

Un monde violent
Le monde selon Choukri est plus proche de l’univers sombre et chaotique d'un Terminator que de celui, optimiste et béat, de Candide. C’est un espace de lutte permanente, où il faut se battre pour survivre, face à la misère, à la violence des hommes et de la nature, à l’injustice d’une société où certains se transmettent dénuement et malheurs comme d’autres héritent de fortunes et de privilèges. Le monde selon Choukri est aussi un univers définitivement hostile aux marginaux, aux pauvres et aux parias. Le Pain nu, Le temps des erreurs et Visages, ses trois récits autobiographiques, sont l’illustration de ce sentiment de rejet et de brutalité subie.

Les premières pages du Pain nu s'ouvrent ainsi sur l’évocation de la plus féroce des injustices, mais aussi la plus insaisissable à la révolte : celle de la nature, impitoyable et meurtrière. La famine qui a frappé le Rif au milieu des années 30 poussa des milliers de villageois à l’exode, dont la famille de Mohamed Choukri, les jetant vers des villes où l'existence n’était pas plus clémente. Enfant, il était obligé d’aller chercher sa nourriture dans les poubelles (de préférence celles des Européens, “plus abondantes que les poubelles des musulmans”), de glaner plantes et racines dans les cimetières, réduit à ramener à la maison, comme un cadeau de la providence, le cadavre d’un poulet.

La brutalité du monde peut aussi se tapir dans les yeux et les cœurs des personnes censées être un refuge et un abri, notamment pour un enfant. Le père de Mohamed Choukri était l’incarnation même de cette menace et cette violence permanentes. Colérique, cruel, dépourvu de tout sentiment d’affection pour son épouse et ses enfants, ce père fait partie de ceux qu’on aimerait tuer, et pas que symboliquement. On se frotte les yeux, incrédule, et l'on vérifie si l'on a bien lu et compris, quand Mohamed Choukri narre la mort de son jeune frère sous les coups assénés par le père indigne.

Chronique de violences et de souffrances, l’œuvre de Mohamed Choukri est aussi (et surtout) celle du peuple de la nuit et de l’ombre. Tous ces personnages placés à la lisière de la société, et dont la morale publique, l’éducation corsetée par la tradition et les bonnes manières réprouvent la fréquentation. Dans les romans de Choukri, il y a plus de prostituées que de femmes vertueuses et autant de voleurs et de voyous que d'honnêtes gens. Avec un langage cru, celui de la vie réelle, sans fioritures ni périphrases, l'écrivain retrace dans ses livres la vie de ces personnages marginaux, engagés dans une lutte sans fin pour la survie.

Choukri évoquait ce monde en connaissance de cause, de l'intérieur. Il y a vécu et il y appartenait. L'homme n'avait rien du petit bourgeois ou de l'intellectuel blasé, issu d’un monde aseptisé et sans aspérité, souhaitant “s’encanailler” en s'aventurant dans les bas-fonds. Pour l’auteur tangérois, c’est dans cette part maudite du monde que la vie est plus intense et plus révélatrice de la nature humaine, dans toute sa misère et sa splendeur.

Rencontres au sommet
Grâce à son statut de ville internationale, Tanger exerçait à la fin des années 1940 une attraction particulière sur toute une génération d’auteurs, notamment américains. Elle incarnait la possibilité de vivre et jouir librement dans une “terre d’Orient” mystique et culturellement touffue. La ville du détroit est devenue en cette période une destination prisée par de grands noms de la littérature mondiale, notamment les auteurs de la “Beat generation”. William Burroughs, Jack Kerouac et Allan Ginsberg, icônes de ce mouvement littéraire et culturel, y ont séjourné et rédigé une partie de leurs œuvres. Le Festin nu, chef-d’œuvre hallucinatoire de Burroughs, a été entièrement conçu à Tanger, sous l’emprise de la drogue. Dans ses écrits, Mohamed Choukri revient sur cette fascination littéraire pour Tanger à travers sa rencontre avec trois monuments de la littérature moderne : Jean Genet, Paul Bowles et Tennessee Williams.

C’est avec le premier que Choukri s’est le plus lié d’amitié. Il faut dire que les deux hommes avaient des trajectoires de vie sensiblement similaires : tous deux sont des autodidactes, venus à la littérature par des biais tortueux pavés de douleur. Comme Choukri, l’auteur du Journal du voleur a connu la misère, la marginalité, la violence de la rue et des hommes, avant de se consacrer à l’écriture et devenir l’auteur célébré par Jean-Paul Sartre dans Saint Genet, comédien et martyr. Dans son livre intitulé Jean Genet à Tanger, Choukri relate l’histoire de cette relation, née en ce jour automnal de 1968, quand il aborda dans une rue tangéroise l’écrivain français. Choukri se présenta à Genet comme “auteur marocain”, bien qu’il n’ait publié alors que deux nouvelles dans une revue littéraire libanaise. L’excentricité de Jean Genet, sa conception de la littérature, son homosexualité, ses rapports avec Sartre et son engagement pour la cause palestinienne sont également évoqués dans ce récit biographique. Dans Paul Bowles, le reclus de Tanger, Mohamed Choukri revient sur sa rencontre avec l’auteur d’Un thé au Sahara. Bowles fut l'un des premiers auteurs américains à s'installer à Tanger, mais surtout celui qui y a vécu le plus longtemps. Choukri a durablement fréquenté l’écrivain américain, qui s’est d'ailleurs chargé de traduire vers l’anglais Le Pain nu, ouvrant ainsi au romancier marocain les portes d'une notoriété internationale. Paul Bowles, le reclus de Tanger est plus qu’une simple biographie tangéroise du romancier américain. C’est surtout une analyse désenchantée et lucide du mythe littéraire de Tanger et une critique de la vision orientaliste et “folklorisante” de celle qui restera à jamais LA ville de Mohamed Choukri.



Censure. Choukri chez les tartuffes

La scène pourrait figurer dans une représentation de Tartuffe, la fameuse pièce de Molière… sauf qu’elle n’est pas un produit de la fiction, mais bel et bien celle de la vie réelle. En 2001, dans l’enceinte du Parlement égyptien, un député proche du mouvement des Frères musulmans prend la parole pour dénoncer l’enseignement du Pain nu de Mohamed Choukri à l’Université américaine du Caire. Et pour étayer ses propos, l’honorable député égyptien s'élança dans la lecture de quelques passages du roman non sans avoir au préalable demandé aux dames présentes dans la salle de la quitter. C'est le point de départ d'une forte mobilisation contre “l’infâme et pornographique” roman marocain, qui ne cessera de prendre de l’ampleur. Des étudiants accompagnés de leurs parents manifestent devant la très huppée université et mettent la pression sur son administration qui finit par céder. Le Pain nu est officiellement retiré des cours de littérature arabe de ladite université.
Même après son décès, la réputation d’écrivain maudit continue à poursuivre Mohamed Choukri. Ses romans sont encore aujourd'hui interdits de vente dans plusieurs pays arabes, et continuent à être des écrits “non gratae” dans les manifestations littéraires et salons organisés dans ces pays. De quoi, paradoxalement, nourrir la légende du romancier tangérois et alimenter la curiosité de ses lecteurs potentiels. Ainsi, sur Internet, des forums et des blogs arabes proposent le téléchargement des œuvres de Mohamed Choukri en version électronique, contournant ainsi la censure de leurs pays.

 
 
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