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Par Youssef Ziraoui
et Abdellah Tourabi
Témoignage Exclusif. Dans la peau dun fanatique
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La première fois que nous avons rencontré Abdelhakim Aboullouz, cétait début septembre, à Marrakech. Nous souhaitions nous renseigner sur le Cheikh Mohamed Maghrawi, dont la fatwa autorisant le mariage dune fillette de neuf ans, émise dans les premiers jours du ramadan, avait provoqué un tollé. Nous savions que M. Aboullouz avait effectué un travail de recherche sur le salafisme à Marrakech. Réalisée sous la direction de Mohamed Tozy, universitaire, spécialiste de lislam politique, la thèse de Abdelhakim Aboullouz* brasse le paysage salafiste marocain. Ce que nous ignorions en revanche, cest la portée de son travail. Nous avons demandé au chercheur de nous introduire auprès du Cheikh. Il a hésité... Et pour cause. Si Aboullouz, qui a longtemps vécu dans le milieu, na pas eu trop de difficultés à en sortir, il y a quand même laissé des plumes. Six ans chez les salafistes, ça vous change la vie. Six ans, ça vous change un homme. Forcément. Aujourdhui, Abdelhakim Aboullouz choisit de livrer à TelQuel ses joies et ses peines, de raconter ses peurs et ses angoisses, mais surtout, de nous expliquer ce monde. Au risque de sattirer les foudres de ceux quil appelait, il y a encore peu de temps, ses frères.
*(Les mouvements salafistes au Maroc de 1971 à 2004, soutenue en mai 2008)
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Je mappelle Abdelhakim Aboullouz. Jai 35 ans, et pendant près de six années, jai vécu dans une secte, dans lintimité dun gourou. Jai mangé avec lui, jai prié avec lui, jai ri avec lui... bref, j étais de la famille. Lui, cest Mohamed Maghrawi, chef de file salafiste, qui sévit à Marrakech
Le Cheikh, comme ses adeptes le surnomment, dirige lAssociation pour lappel au Coran et à la Sunna. Ma première rencontre avec Maghrawi, cétait un soir dété 2002. A lépoque, jétais étudiant à la faculté des |
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sciences politiques (Université Hassan II) de Casablanca. Lentement mais sûrement, lidée de me lancer dans la recherche et lenseignement a fait son chemin. Je concevais cette mission comme un sacerdoce. Il fallait donc que je plonge littéralement dans un univers nouveau, que je men imprègne. De fil en aiguille, jai décidé dinfiltrer les salafistes. Le mot (infiltrer) nest pas trop fort. Jen ai parlé à mon père, pour avoir sa bénédiction, cest comme ça que ça se passe dans ma famille. Il a accepté, javais intérêt à ne pas le décevoir ! Alors jai dit Bismillah, et jai foncé
Wahhabite talmout
Pourquoi avoir choisi Maghrawi ?, me demande-t-on. Tout simplement parce quil dirige un mouvement qui compte des milliers dadeptes qui lui obéissent au doigt et à lil , et il incarne à lui tout seul la présence du wahhabisme saoudien au Maroc. Dailleurs, avec nos amis saoudiens, principaux pourvoyeurs de fonds du mouvement, Maghrawi na jamais vraiment coupé le cordon. Il faut dire que lidylle ne date pas dhier. Au milieu des années 1960, il est reçu à lUniversité Attaïf à Médine en Arabie Saoudite, grâce à la médiation de Takyeddine El Hilali, figure historique du wahhabisme marocain. Quelques années plus tard, Maghrawi revient au Maroc avec une Tazkia (sorte de certificat daptitude à lenseignement islamique) en poche, remise par le grand mufti saoudien Abdul-Aziz Ibn Abdullah Ibn Baz. Après un passage à lUniversité Al Qaraouiyine à Fès, il multiplie les prêches dans les mosquées aux quatre coins du pays. En 1976, il fonde lAssociation pour lappel au Coran et à la Sunna, quil dirige depuis. Et quand il nest pas en Arabie Saoudite, Maghrawi passe le plus clair de son temps dans la ville ocre. En marge de son travail associatif, Maghrawi a longtemps enseigné à la Faculté des lettres de Marrakech, adaptant le programme universitaire à la sauce salafiste. Depuis quelques années, il a pris son DVD (départ volontaire à la retraite), ce qui lui laisse plus de temps pour lassociatif.
Maghrawi, pas touche !
Je nai pas trop de difficultés à localiser le Cheikh. Pour le convaincre de mintroduire dans son univers, cest une autre affaire. La première fois que je lai vu en chair et en os, cétait à la sortie de la mosquée. Au moment où il allait démarrer sa vieille Mercedes 240, comme celle des taxis, jai toqué à sa vitre. Lhomme a lhabitude dêtre sollicité en pleine rue, prodiguant ses conseils plus ou moins avisés. Il descend la vitre, je me présente : Bonjour Si Maghrawi, Abdelhakim Aboullouz, je suis chercheur
. Il me coupe net : Vous les chercheurs, vous ne faites que courir après largent, me lance-t-il droit dans les yeux, avant de démarrer en trombe. Heureusement que jai décidé de ne pas lâcher laffaire. Dès le lendemain, je guette le moment où le cheikh quitte le siège de son association et je tente de laborder, une fois de plus. Mais Maghrawi est rarement seul, ses affidés ne le lâchent pas dun pouce. Difficile donc de lapprocher. Je reviens à la charge autant de fois que les règles de la bienséance le permettent. Sans guère plus de succès.
Barakat al oualidine
Que faire ? Maghrawi est ma seule porte dentrée. Même si lAssociation est ouverte au grand public, il mest impossible de drainer des informations essentielles sil refuse de me parler. Je men remets à mon père, qui connaît le Cheikh depuis des lustres. Ma famille, originaire du Souss, est dans le négoce de lhuile dolive depuis plusieurs générations. Et depuis les années 1970, mon père commerce avec Maghrawi. Ce dernier doit apprécier lwalid, vu que pour chaque fête religieuse, il lui fait don de quelques bidons dhuile du bled. Je parviens à convaincre mon père de contacter Maghrawi. Après quelques coups de fil, rendez-vous est pris avec le Cheikh, au siège de lAssociation, un immeuble de quatre étages sis dans un quartier au nord de Marrakech. Première barrière à franchir, les quelques vigiles en civil. Enfin, façon de parler, car ils portent tous une gandoura immaculée à la mode afghane, et des sandales noires. Le port de barbe aussi est de rigueur, cest une sorte de tenue correcte exigée, signe distinctif des disciples de Maghrawi. Nous leur annonçons que le Cheikh nous attend. Ils nous font signe de la main de les suivre. Nous nous exécutons et franchissons une porte métallique, quun des hommes de main de Maghrawi prend le soin de refermer. Ouf !
Bienvenue chez les fqihs
Nous pénétrons les lieux. A lintérieur, lambiance est monacale. Pas de fioriture, pas de tableau, pas même une plante verte. Toutes les portes sont fermées. Pas un seul signe de vie non plus. Nous entrons dans une des salles où Maghrawi donne un Darss (cours). A lordre du jour, lenseignement sexuel. Je suis surpris, et gêné. Surpris que chez les wahhabites, on parle aussi ouvertement de sexe. Gêné, parce quaccompagné de mon père. Le Cheikh parle crûment de positions, enseigne à ses disciples lart de faire jouir sa partenaire. Soudain, un disciple prend la parole, et lance à Maghrawi: Cheikh, ménagez-nous, on nen peut plus là, baraka alina. Le Cheikh lui rétorque, sourire aux lèvres : Mon garçon, libre à toi de faire ce que bon te semble, marie-toi, trouve-toi une copine
Moi, je ne fais que mon travail : dispenser un enseignement religieux digne de ce nom aux fidèles. A la fin du cours, nous allons trouver Maghrawi. Dun ton malicieux, il lance à mon père : Si Aboullouz, ça faisait si longtemps ! Vous ne vous êtes toujours pas laissé pousser la barbe... Cest problématique car le jour où on vous enterrera, on ne saura même pas par où vous prendre. Ainsi donc, le Cheikh a le sens de lhumour, à mille lieux de limage austère quil véhicule, avec sa barbe proéminente et son khôl. Bref, un Marrakchi pur jus.
Une foquia sur mesure
Le Cheikh a dit oui. Enfin. Il accepte que je sois des leurs. Mais à une condition, que mon travail contribue à donner une image positive de la cause. Cest donc donnant-donnant chez les salafistes. Que dois-je faire ? Ai-je vraiment le choix ? Je me contente de répondre : Maykoun ghir lkhir a sidna Cheikh. Je suis soulagé mais, dans le même temps, jappréhende cette immersion. Première étape pour rentrer dans le moule du Boys Band de Maghrawi : je me laisse pousser la barbe, histoire de passer inaperçu. Je me rends chez le couturier salafiste, pour me confectionner ma fouqia immaculée. Du sur-mesure, pour quelques centaines de dirhams. Le tissu est fourni par le khayat lui-même. Cest bon, on y est. Le jour J est arrivé. La peur au ventre, je me rends à ma première séance de Tajwid dans une maison du Coran. Pour la première fois, je rencontre mes nouveaux camarades de classe. Des jeunes et des moins jeunes, affluant des quatre coins du pays. Je prends place dans la salle à côté des autres disciples, sur une natte à même le sol. Nasser, un de mes voisins, sadresse à moi en plein cours en chuchotant : Cest toi le chercheur ? Tu as de la chance dêtre parmi nous, cest une occasion pour toi de renforcer ta foi et ta connaissance de lislam. Tu es béni. Amen. Tous les jours, je me plie aux rituels des adeptes de Maghrawi. Jassiste aux cours de prédication, sans rater aucune prière. Je mémorise tout car je ne prends aucune note, jai peur que ce ne soit mal vu, que les gens se braquent. Je me fais discret, cest toujours utile.
Parlez-vous salafiste ?
Cela fait désormais quelques mois que je baigne dans le milieu. Ma barbe a atteint un niveau acceptable, respectable. Jai pris mes marques. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes (salafistes). Je me rapproche dun certain Zakaria. Ce jeune homme sympathique, dune trentaine dannées, est en fait le bras droit de Maghrawi. Il lui voue une admiration sans borne, ce qui lui a valu de gagner sa confiance au fil des années. Au point que, en labsence de Maghrawi, cest lui, Zakaria, qui tient la baraque. Il soccupe du volet administratif, gère lemploi du temps du programme pédagogique, et parle, à loccasion, en son nom
Je monte voir Zakaria dans son bureau, pour lui adresser une requête : Frère, je voudrais que tu maides dans mon travail de recherche. Il me répond calmement mais fermement : Laide vient de Dieu, frère, je ne peux rien pour toi !. Voilà, jai peut-être fait preuve dindélicatesse. En fait, mon bagage culturel ne maide pas. Etant soufi à lorigine, je suis confronté à des rites dont jignorais tout jusque-là. Exemple : pendant que jaccomplissais la prière collective, je ne savais pas où mettre mes mains, les serrer contre la poitrine ou les laisser ballantes ? Mais le temps passe, heureusement, je macclimate, japprends un nouveau code de langage, facteur dintégration par excellence. Trois expressions reviennent souvent : Allah yatawalak, me lance le Cheikh, à lissue dune conversation en tête à tête, où, semble-t-il, je le contredisais un peu trop. Je comprends que pour lui, cest une manière de clore les débats. Jen prends acte. Je découvre dans la foulée une kyrielle dexpressions, à utiliser dans un contexte précis. Quand les disciples se retrouvent face à un prospect hésitant, ils lui adressent inévitablement un Allah al mousta3ane, une manière de demander à Dieu de ramener la brebis égarée dans le droit chemin. Allah ya3tani bika (Dieu prenne soin de toi), est la formule qui revient le plus souvent, mais seulement entre les disciples du Cheikh, entre affranchis. Pour tout dire, on ny a droit quune fois totalement intégré dans le cercle. Jattendrai donc
Le 16 mai, cette Moussiba
Quarante cinq morts ! Le bilan des attentats perpétré ce 16 mai à Casablanca est triste. La police multiplie les rafles dans le milieu salafiste, une cible de choix. Jai un mauvais pressentiment. Je crains que les portes ne se referment. Mais le cheikh me fait de plus en plus confiance, au point de minviter aux réunions avec les autres cadors de lAssociation, une dizaine de proches tout au plus. On y parle de tout et de rien, des horaires de cours, du remplacement dun professeur malade
Un jour, je rends visite à Maghrawi, dans le but de poursuivre une série dentretiens entamée quelques mois plus tôt. Allongé dans son salon, il na pas lair préoccupé par les évènements. Je nai rien à me reprocher, bien au contraire. Dès que je constate quune personne sort du rang pour se lancer dans le jihad armé, je nhésite pas à en informer la police. Je ne risque pas dêtre inquiété, me confie-t-il, droit dans les yeux. Je continue donc mon travail, japprends au jour le jour, tout est bon à prendre, je ne sais pas pour combien de temps encore.
Ce que Maghrawi veut
En théorie, il nexiste pas dorganigramme au sein de lAssociation pour lappel au Coran et à la Sunna, du moment que Maghrawi estime que cest une hérésie. Mais en théorie seulement. Dans les faits, les adeptes observent un strict respect de la hiérarchie. A quelques exceptions près. Dans les années 1980, un des disciples du Cheikh a eu la mauvaise idée de le contredire en plein public, sur linterprétation quil faisait dun hadith. Mal lui en a pris, il sest fait expulser du Darss manu militari. Aujourdhui encore, on ne contredit pas le Cheikh. Si quelquun a une question à lui poser, il faut suivre la procédure. Cela consiste à lui envoyer une question écrite. Le Cheikh décide alors sil accepte (ou non) dy répondre, censurant au passage les questions qui pourraient lembarrasser, ou sur lesquelles il na pas davis. Et quoi quil dise, ses mots sont sacrés, que ses disciples boivent comme du petit lait. Un beau jour, alors quil sen prenait à lOccident, dont il faut sécarter à cause de ses valeurs corrompues, je me suis prêté au jeu des questions-réponses. Jai opposé au Cheikh un hadith, qui dit en substance quil faut tolérer son prochain, et tenter den tirer le meilleur. Réponse de Maghrawi, visiblement vexé : On en reparlera quand tu auras parfait ton enseignement. Pour linstant, contente-toi découter ce quon te dit. On ne discute pas avec Maghrawi, on lécoute.
Mes condisciples, mes amis ?
Le temps passe vite. Trop vite. Cela fait deux ans, déjà, que jévolue dans le bain salafiste. Jusquici, je nai pas rencontré de femme dans lenceinte même de létablissement. Mais jai appris par les membres de lassociation, que plusieurs centaines de femmes assistent aux séances de lecture du coran. En fait, lemploi du temps est aménagé de telle sorte que les deux sexes ne sont jamais présents au même endroit au même moment. Quant à mes congénères mâles, des commerçants, des fonctionnaires, tous issus de la classe moyenne, je suis de plus en plus proche deux. Pour autant, nous ne sommes pas amis. Je me demande même si ce mot existe vraiment dans leur vocabulaire. Jai plutôt limpression que, soit on est identique à eux, quon fait partie du même ensemble, soit on est différent, auquel cas on en est exclu, de facto. Tous les affidés de Maghrawi ne se rendent pas forcément à la maison du coran, ce qui nempêche pas Maghrawi de faire salle comble. En fait, il existe deux catégories de fidèles : ceux qui assistent de manière régulière aux Dourouss du Cheikh, et ceux qui intègrent lAssociation pour une longue durée. Le Cheikh a bonne réputation dans les milieux populaires. Un beau jour, une personne vient le voir pour lui faire part dun problème personnel. Le Cheikh lui remet une cassette audio, qui lui servira à faire face aux problèmes de la vie. Séduite, la personne revient quelques jours plus tard remercier le Cheikh. Celui-ci lui propose dassister aux cours de Tajwid. De temps en temps, lhameçon prend, et le poisson devient de plus en plus assidu, jusquà faire partie du mouvement. Le bouche-à-oreille fait le reste. Beaucoup viennent de coins reculés du pays, sans savoir vraiment où ils mettent les pieds. Leur but est de parfaire leur connaissance du livre saint, et décrocher une Chahada (certificat) détudes du Coran, au terme de 6 années de rudes enseignements. Les meilleurs parviennent à décrocher une bourse détudes pour poursuivre leur apprentissage en Arabie Saoudite. Le cheikh, en tout cas, se félicite sans cesse du nombre grandissant de ses fidèles.
Dur dur dêtre salafiste
Lemploi du temps est plutôt contraignant. Quatre à cinq heures de cours par jour, lecture du coran, prière... Pas vraiment le temps de flâner. Et puis, ce ne serait pas vraiment du goût du Cheikh, qui veille sur ses ouailles. Selon son humeur, le Cheikh peut juger que ses séides nont pas le droit de fréquenter les boîtes de nuit, ce que je conçois aisément. Mais les orientations doctrinales du cheikh vont même jusquà considérer les cafés comme des lieux profanes. En revanche, la pratique du sport est tolérée, voire encouragée. Presque tous les jours, cest réveil aux aurores, rendez-vous à la mosquée, puis direction le terrain en hamri (terre battue) pour taquiner la balle. Cest lune des rares occasions où les adeptes ne portent pas leur foquia, eux qui ne portent quasiment jamais de pantalon. Jai du mal à suivre, il faut être sacrément motivé pour mener un train de vie aussi austère et respecter cette discipline quasi militaire
Evidemment, les Maghrawistes ne fument pas, ne boivent pas. Normal. Le sport reste donc un défouloir, le seul. Doù, peut-être, cet attrait pour les arts martiaux comme le karaté ou le taekwondo, souvent pratiqués en plein air. Le vendredi en revanche, cest séance relaxation au hammam. La seule coquetterie quils sautorisent, cest lutilisation du 3itr, parfum provenant dOrient. Je trouve personnellement lodeur trop forte...
Fouille au corps
Et puis les temps changent. Mes craintes se confirment. Mes hôtes se font de plus en plus suspicieux. Ça devait bien arriver un jour... Tout est parti du jour où le roi a prononcé un discours sur la nouvelle politique religieuse de lEtat. Les rites étrangers aux traditions marocaines ne sont plus les bienvenus au Maroc, expliquait le monarque. Le message subliminal est clair : exit le wahhabisme et autres doctrines liées à des pays frères et amis. Tout simplement. Les autorités joignent lacte à la parole : sur les neuf maisons du coran de Maghrawi, huit sont fermées. La police a placé en garde-à-vue deux fidèles du cheikh, des personnes que je venais dinterroger pour les besoins de ma thèse quelques jours plus tôt. Je me défends, je réfute, je jure, mais rien ny fait. On ne me regarde plus de la même manière. Je suis devenu suspect (de délation) aux yeux des fidèles. Un jour, je me fais même fouiller par un responsable. Il pensait que je portais un micro sur moi... Jai limpression dêtre dans un mauvais rêve. Tout avait si bien commencé. Je fais contre mauvaise fortune bon cur. Maghrawi na pas totalement mis les clés sous le paillasson : le siège de lAssociation est toujours ouvert.
Un mariage
Hiver 2005. Aujourdhui, cest jour de fête. Un frère se marie et je suis invité. Je suis excité car je risque dapprendre beaucoup de choses ce soir. Ce qui est pratique, cest quon doit shabiller comme dans la vie de tous les jours. Vers le coup de 21 heures, jenfile ma foquia pour rallier la maison où se déroule le mariage. La cérémonie est un sommet daustérité. Pas de youyou, pas de sla ou slam 3la rassoul Allah. Après un dîner arrosé de thé, lauditoire a droit à une séance de psalmodie du Coran. Une seule personne prend la parole puisque la lecture du Coran en groupe constitue une hérésie (Ce nest pas ainsi que ça se passait à lépoque du prophète, me prévient-on). Je demande à un des convives comment le marié a rencontré sa moitié. Cest une dame dun certain âge qui na pas trouvé chaussure à son pied. Elle craignait de finir vieille fille. Apparemment, lui, cest quelquun de bien, nous nous sommes assurés de sa moralité. Les salafistes ont leur propres réseaux pour se marier. Priorité aux surs salafistes, une piste très prisée. Dans le cas contraire, on se rabat sur une fille bien, connue pour la ferveur de sa foi. Une fille bien, à qui on fera endosser le voile noir salafiste, le fameux Niqab. Pas un seul centimètre de peau à lair libre, de la tête aux orteils, et une fine ouverture au niveau des yeux. Dans la rue, on les appelle les femmes ninja, mais pour désigner leur compagne, les salafistes préfèrent le doux nom de hlilti, qui signifie ma permise. Juste un détail, ce soir-là, je nai vu aucune femme !
et deux enterrements
Un frère est mort. Nous nous rendons par dizaines au cimetière. Après la mise en terre, nous observons un silence, comme le veut la tradition salafiste. Pas pour longtemps, car, non loin de là, un groupe de personnes pleurent leur mort et psalmodient des versets du coran. Les gens de Maghrawi apprécient moyennement quon vienne déranger ce moment de recueillement : Sil vous plaît, taisez-vous, respectez nos morts, lance un des disciples du Cheikh au groupe voisin. La réponse fuse : Nous enterrons les nôtres comme nous lentendons et comme nous lavons toujours fait. Vous nallez pas nous imposer votre islam. Aïe, cétait le mot de trop. Sans trop comprendre ce qui est en train de se passer, je prends la poudre descampette pour mabriter des jets de pierre qui fusent des deux côtés. La rixe prend fin quand deux leaders des deux camps exhortent les leurs de tout arrêter. Plus de peur que de mal, pas de blessés à déplorer. Il sen est fallu de peu. Quelques mois plus tard, jassistais de nouveau à des obsèques, celles dun chahid tombé sur le champ de bataille en Irak. Cest un moutahamiss, me lance le Cheikh, il voulait activer le jihad contre les agresseurs. Je lui ai bien dit quil courrait droit au suicide, il nen a fait quà sa tête. Allah irahmo. Ce jour-là restera gravé à jamais dans ma mémoire. Au moins 10 000 personnes, tout de blanc vêtues, ont déferlé sur le cimetière.
Le gourou et la secte
Difficile dévaluer avec précision le nombre de fidèles de Maghrawi. En revanche, jai pu identifier pas moins de trente associations salafistes rattachées à lAssociation pour lappel au Coran et à la Sunna. Généralement, elles sont indépendantes financièrement mais, dun point de vue doctrinal, elles suivent à la lettre les préceptes de Maghrawi. Souvent, ce dernier sillonne le Maroc pour inaugurer ses filiales. Nombreux sont les adeptes qui, après avoir achevé leur cursus, sen retournent à leur ville dorigine, et fondent leur association. Autour de Marrakech, il existe quantité de villages salafistes : Douar Coco, Mimi, Sraghna, etc. Des adeptes se regroupent, et construisent leur maison. Ils comptent des disciples par centaines. Leur dénominateur commun : leur allégeance à Maghrawi. Jirai plus loin, en disant que le mouvement de lAssociation pour lappel au Coran et à la Sunna sapparente à une secte. Maghrawi en est le gourou, le chef spirituel. Il transmet une idéologie puritaine, dans un espace fermé, dans lequel on pratique des rites spécifiques. La boucle est bouclée. Le Cheikh dispose de divers moyens pour transmettre sa pensée : les cours (Dourouss), les cassettes audio, où encore Internet (maghrawi.net). Au total, il y a une quinzaine de salariés à Dar el Coran qui travaillent à temps plein, un corps professoral et un service administratif.
Adieu frères
Tout va mal. Je narrive plus à écrire. Je me retrouve face à lécran de mon ordinateur, à des heures tardives. Man 3achara qawman sara minhoum (Qui se ressemblent sassemblent ) dit ladage. En ce qui me concerne, je suis contraint à changer plusieurs fois (par jour) dhabit, de langage... bref, je mène plusieurs vies, plusieurs quotidiens à la fois. Certes, de temps en temps, je souffle, je voyage, histoire de couper les ponts
mais aussi cette barbe qui commence à me peser. Six ans que ça dure. Mes parents, chez qui jhabite encore, sentent que quelque chose ne tourne pas rond. Ils ne croient pas si bien dire. Ils ignorent ce qui peut bien se passer dans ma tête. Je ne leur fais pas part de mes troubles, mes doutes
Cest sûr, à présent, il faut que je raccroche. Dautant que jai récolté suffisamment de matière pour ma thèse. Jarrête tout, cest décidé. Moussamaha, mes frères, je vous dit adieu. |
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Histoire. Quand le Maroc a failli devenir wahhabite
En 1811, Moulay Slimanemane, sultan du Maroc, reçoit une lettre de Saoud Ibn Abdelaziz, nouveau maitre de la péninsule arabique, où il exposait les fondements de la doctrine religieuse quil entend défendre et promouvoir : le wahhabisme. Les idées et les thèses formulées dans cette doctrine sont accueillies avec enthousiasme par le sultan, car elles coïncident avec ses propres convictions religieuses. Pieux, austère, porté sur les sciences religieuses et auteur douvrages théologiques, Moulay Slimane souhaite alors expurger le royaume des pratiques quil estimait déviantes et hétérodoxes. Il voyait dun mauvais il et critiquait ouvertement les coutumes et usages populaires au Maroc à lépoque, comme le culte des saints, la vénération des chorfas et le respect dû aux marabouts et guides des confréries. La doctrine wahhabite offrait une arme idéologique, cohérente et redoutable, pour combattre ces pratiques. Toutefois, le sultan a pris soin de marquer son désaccord avec certains aspects du wahhabisme, notamment lexcommunication des musulmans dont la foi est jugée suspecte. Moulay Slimane entame, donc, une série de mesures destinées à affaiblir les puissantes confréries et mettre en application sa nouvelle politique religieuse : interdiction des moussems organisés autour des différents saints, destruction des coupoles qui ornent les mausolées, annulation des taxes et impôts non religieux (ce qui a entraîné laffaiblissement du budget du Makhzen). Dans une lettre, lue dans toutes les mosquées du Maroc, il fustige les rituels et les cérémonies organisés par les confréries, et demande de les bannir. La politique de Moulay Slimane a fini par susciter une violente levée de boucliers des zaouïas et des chorfas, dont le prestige et linfluence sociale et politique étaient compromis. Une révolte populaire secoue ainsi la ville de Fès en 1820, sous linfluence dune alliance doulémas, de grandes familles et de chefs de confréries, qui vont jusquà demander la destitution du sultan. En 1822, Moulay Slimane finit par rendre lâme, épuisé, isolé et incapable de mener à terme ses réformes religieuses. |
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Classification . Le salafisme pour les nuls
Comme lindique la racine salaf, qui signifie les ancêtres ou les ascendants, le salafisme se présente comme un retour aux sources de lislam et aux pratiques pures et non corrompues du prophète et de ses compagnons. Son apparition au début du 19ème siècle coïncidait avec une phase de décadence de la civilisation islamique, et daffaiblissement du califat ottoman. Devant la puissance économique, militaire et technique dun Occident dominant et sans cesse menaçant, le salafisme a été conçu comme une réponse endogène aux assauts des puissances européennes. Le mouvement salafiste considérait que les racines de cette décadence sont à chercher dans les rapports quentretiennent les musulmans avec leur religion. Léloignement progressif de ces derniers dun état initial de pureté, de simplicité, dunité doctrinale, liturgique et politique représente la raison majeure de lévanescence de la civilisation et de la puissance musulman. Deux courants se distinguaient déjà dans ce mouvement salafiste : un salafisme réformateur, accordant une grande importance aux réformes politiques pour sortir le monde musulman de sa déchéance, et un salafisme wahhabite, où les questions de la foi, de la pratique rigoriste de lislam sont mises au premier plan. Le salafisme réformateur, développé par des penseurs comme Al Afghani et Mohammed Abdou, nétait pas hostile à lOccident en tant que civilisation et espace ayant enfanté la modernité politique, mais il sy opposait en tant quimpérialisme et volonté de domination. Ce salafisme réformateur a influencé fortement le mouvement nationaliste marocain, et a fourni les fondements intellectuels, qui ont présidé à la création du Parti de lIstiqlal. Moulay Mossafa Belarbi al Alaoui, figure tutélaire de ce salafisme au Maroc, était même lun des fondateurs de lUNFP. Après la guerre de 1973 et le choc pétrolier, le salafisme dans sa dimension wahhabite commençait à exercer une grande influence dans les pays musulmans. Propulsé par les fonds généreusement octroyés par les Etats du Golfe, et notamment lArabie Saoudite, le wahhabisme a pu simplanter dans tous les pays musulmans à travers les universités islamiques et les fondations qui sy sont installéss. Toutefois, la position de lEtat saoudien lors de la guerre du Golfe en 1991, ainsi que linstallation des troupes américaines sur son territoire ont provoqué un schisme au sein de ce salafisme à dominance wahhabite, avec lapparition dun courant plaçant le salut de la société musulmane dans laccomplissement du jihad, considéré comme le plus haut point de lislam, selon un hadith du prophète. Ce courant portera alors le nom de salafisme jihadiste pour se distinguer des autres branches du salafisme. |
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Polémique. Maghrawi vs Yassine
Un ancien militant de lUNEM, syndicat étudiant frondeur des années 60 et 70, se frottera les yeux, incrédule, en découvrant la nature de ceux qui ferraillent actuellement contre la domination des militants dAl Adl Wal Ihsane dans les universités marocaines : les héritiers des groupes dextrême gauche ont cédé la place aux salafistes, comme principale force dopposition idéologique aux adeptes de Cheikh Yassine, notamment dans les facultés de lettres. Une chose qui nest pas étonnante finalement, car les critiques les plus acerbes de la pensée politico-mystique de Abdeslam Yassine, ont été luvre des oulémas salafistes marocains. Le plus véhément des détracteurs de Abdeslam Yassine, nest autre que Mohamed Maghrawi. Ce dernier est lauteur dune série de livres, où il essayait de démontrer lincohérence des idées du guide dAl Adl, et le danger quelles représentaient pour une pratique saine, selon lui, de lislam. Dans ses livres, Maghrawi reproche à Yassine les fondements mystiques de sa pensée quil considère comme une déviance et une forme dassociationnisme (shirk). Maghrawi rappelle linfluence exercée par le mystique andalou Ibn Arabi sur les thèses développées par Abdeslam Yassine et exhume lexcommunication dIbn Arabi par des oulémas musulmans, comme une preuve de la déviance dAl Adl. Le salafiste marocain ne pardonne pas à Yassine sa fascination pour la révolution iranienne de Khomeiny en 1979, quand on connaît toute laversion portée par les wahhabites au chiisme et au régime iranien. Abdeslam Yassine nest pas tendre également avec les oulémas salafistes et ne les ménage pas. Il a souvent fustigé la connivence entre ces théologiens et les régimes en place dans le monde musulman, et les accuse dêtre des oulémas du Palais. |
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Plus loin. Ijtihad !
On peut tout reprocher à Mohamed Maghrawi, sauf son manque de cohérence. Malgré les tombereaux de critiques, les cris dindignation, laction en justice menée contre lui, Mohamed Maghrawi continue à camper sur ses positions. Il soutient mordicus que son avis sur la possibilité du mariage dune fille de 9 ans nest quune lecture fidèle et littéraliste dun hadith authentique, rapporté dans Boukhari et Mouslim. Durant des semaines, la ligne de défense de Mohamed Maghrawi était claire et formulée sans ambiguïté : sattaquer à sa fatwa équivaut à mettre en doute des textes religieux et une pratique du prophète rapportée par ces deux sources authentiques de lislam. Et cest là où réside le malaise que cette fatwa a suscité au sein des producteurs du sens religieux au Maroc. Ceci explique probablement le retard mis par le Conseil supérieur des oulémas pour répondre à lavis émis par le cheikh wahhabite. Ces oulémas sont confrontés à une impasse où la production théologique musulmane sest enferrée depuis des siècles : pas dijtihad, ni possibilité dinnovation quand un texte religieux existe.
Selon cette conception, le Coran et la Sunna ne sont conditionnés dans leur lecture ni par le temps ni par lespace. Ils traversent les siècles et les continents, sans que leur contenu ne soit susceptible de questionnement ni dinterprétation. Partant, les appels à lijtihad demeurent des effets de style et de simples vux pieux. La fatwa de Maghrawi a la vertu de nous mettre devant une situation où la morale publique réprouve et rejette le contenu dun texte religieux. Les oulémas ont été ainsi obligés de suivre lévolution des murs au Maroc, en déployant des trésors de rhétorique pour dissimuler leur malaise. Cet exemple démontre, au final, le décalage qui pourrait exister entre ces institutions religieuses et les transformations culturelles et sociales que connaît le pays. Car la société marocaine avait déjà produit son propre ijtihad.
Abdellah Tourabi
et Youssef Ziraoui
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