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Par Mehdi Sekkouri Alaoui,
envoyé spécial à Toulon
Polémique.
Omar Raddad : Un Rifain nabandonne jamais
Libre depuis dix ans, à la suite dune grâce de Jacques Chirac, Omar Raddad demande à nouveau la révision de son procès. TelQuel a été à la rencontre du célèbre jardinier marocain, condamné en 1994 à dix-huit ans de prison pour meurtre.
Samedi 20 septembre 2008. Profitant de la clémence, inhabituelle en cette période de lannée, de dame nature, les toulonnais ont investi en masse les rues de leur ville : les trottoirs sont bondés, les terrasses des brasseries et cafés sont pleines à craquer. Dans cette cohue, Omar |
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Raddad, chemise à carreaux, jeans et baskets, tente de se frayer un chemin. Tête baissée presque tout au long du trajet, il tient coûte que coûte à passer inaperçu. Je nai pas très envie dêtre reconnu, sinon on risque de passer un bon moment ici, confie ce dernier, prétendant être sans cesse sollicité lors de ces virées urbaines : À chaque coin de rue, les gens viennent me demander des nouvelles de mon affaire. Certains vont même jusqu'à solliciter des autographes et des photos avec moi. Et quand les admirateurs ne lui courent pas après, ce sont les médias qui le réclament. En moins dune heure, lancien jardinier, condamné en 1994 à dix-huit ans de prison pour meurtre avant dêtre gracié près de huit ans plus tard, est contacté par deux radios et un quotidien ayant pignon sur rue. Et vous navez rien vu. Je reçois au moins une dizaine dinterviews par jour, lâche-t-il, pas peu fier, avant de se reprendre : Mais attention, je ne me prends pas pour une star, loin de moi cette idée. Je suis juste la victime dune injustice qui ne veut pas que les gens oublient ce qui lui est arrivé.
Contrairement à ce qui était prévu, notre entretien aura finalement lieu à son domicile. On y sera plus tranquille, promet-il. Direction une cité HLM de la banlieue toulonnaise où il occupe un trois-pièces avec son épouse et ses deux fils de 17 et 21 ans. La décoration du salon est kitch : canapé fleuri aux couleurs criardes, tableaux vieillots, mobilier dun autre âge
Un intrus quand même dans ce décor : lécran LCD dernier cri posé sur un meuble lui aussi antédiluvien où sont rangés des dizaines de cassettes démissions sur laffaire Raddad. Avant daborder le vif du sujet, notre hôte sassure que la porte nous séparant du reste de lappartement est bien verrouillée. Je veux que ma famille reste loin de mes déboires. Elle a déjà assez souffert comme ça et je ne veux pas en rajouter, lâche t-il pudiquement pour expliquer son geste avant dajouter : Vous savez, depuis ma libération je nai jamais ramené de journalistes à la maison. Cela ne mest arrivé quune seule fois avec une télévision marocaine. Cest une règle que je me suis imposée pour protéger mon entourage.
La famille de Omar Raddad devra en tout cas encore être patiente avant que cette affaire ne soit enterrée. À loccasion du dixième anniversaire, jour pour jour, de sa libération, ce dernier vient de demander la révision de son procès. Et il se dit prêt à se battre le temps quil faudra pour que justice soit faite : Jamais je ne laisserai tomber, rien nest plus important à mes yeux, jure-t-il. Et de poursuivre, sourire au coin des lèvres : Je vous rappelle que je suis un rifain, et un rifain nabandonne jamais.
De Beni Oulichek à Cannes
Omar Raddad est né le 1er juillet 1962 à Beni Oulichek, un douar dans la région de Nador. Très jeune, il est contraint dabandonner lécole pour subvenir aux besoins de ses cinq frères et surs, laissés sur le carreau par un père parti sinstaller en France dès le milieu des années soixante. Le jeune homme se retrouve donc du jour au lendemain épicier dans le douar. Une vie misérable sans perspectives davenir dans un rif totalement abandonné à son sort par le pouvoir. Au lendemain des émeutes de 1984 qui ont valu aux rifains le célèbre sobriquet dAwbach de la part de Hassan II (Omar a également perdu un cousin lors de ces événements), Omar Raddad na quune idée en tête : passer quelques jours de vacances chez son paternel. En 1985, il atterrit à Cannes, à 23 ans. Cest le choc : Jai découvert une ville magnifique avec sa croisette, ses jet-setteurs, ses paillettes
Pour quelquun comme moi venant du rif, cétait le paradis. Sous le charme, il décide dy poser ses valises définitivement. Dans la foulée, il rencontre celle qui est, depuis maintenant 22 ans, son épouse. Une grande femme, insiste-t-il ému, tout au long de mon calvaire elle a été patiente et, surtout, elle ma soutenu sans arrêt. Le couple Raddad a alors une vie des plus correctes. Omar gagne plutôt bien sa vie. Il a appris auprès de son père le métier de jardinier quil pratique pour son propre compte, essentiellement dans les villas cossues de la banlieue cannoise.
Descente aux enfers
La vie de Omar Raddad bascule le 26 juin 1991. Ce jour-là, avec son épouse et ses deux fils, dont le cadet est né dix jours plutôt, il fête lAïd El Adha chez ses beaux parents à Toulon.
Vers le coup de midi, se souvient ce dernier, il a commencé à pleuvoir des policiers de partout. Des cars de CRS ont encerclé la cité. À ma grande surprise, ils étaient là pour moi. Et de poursuivre, mi amer mi amusé : Sur le coup je croyais que jétais la cible dune caméra cachée. Je me disais que cétait sûrement un membre de ma famille qui me faisait une farce. Terrible désillusion. Emmené au commissariat, Omar Raddad apprend quil est soupçonné davoir assassiné Ghislaine Marchal. Cette richissime veuve de 65 ans qui lemployait tous les vendredis, a été retrouvée morte de 17 coups de couteau dans la cave de sa villa de Mougins (petite ville à quelques kilomètres de Cannes). Sur la porte, une inscription écrite avec un doigt ensanglanté : Omar ma tuer. Cest suffisant pour le parquet général qui sempresse dinculper de meurtre le jardinier marocain qui clame, depuis, son innocence. Laffaire Raddad peut alors commencer...
Le 2 février 1994, Omar Raddad a limpression que le ciel lui tombe à nouveau sur la tête. La Cour dassises le condamne à dix-huit ans de réclusion criminelle. Jétais sûr à cent pour cent dêtre libéré, ça ne pouvait pas se passer autrement : jétais innocent, déclare-t-il aujourdhui. Tous les observateurs sont pris au dépourvu, choqués par le verdict. Ils sattendaient eux aussi à un acquittement. Dautant que la défense a démontré rigoureusement linnocence de laccusé ainsi que lexistence de beaucoup de zones dombre dans cette affaire (lire encadré). Quelques jours auparavant, un sondage paru dans la presse affirmait que 65% des Français ne croyaient pas en sa culpabilité. À sa sortie du tribunal, lavocat de Omar Raddad, Jacques Vergès, se fend dune déclaration lourde de sens: Il y a cent ans, on condamnait un soldat parce quil avait le tort dêtre juif (en référence à Dreyfus, capitaine de larmée française condamné injustement en 1894 à perpétuité pour espionnage), aujourdhui, on condamne un jardinier parce quil a le tort dêtre maghrébin. A lannonce du jugement, le célèbre avocat des causes perdues nest pas le seul à vouloir exprimer son mécontentement. Les codétenus de Omar Raddad tiennent à le faire eux aussi. À leur manière : ils sont à deux doigts de détruire leur prison mais celui-ci les en dissuade à la dernière minute.
Mobilisation tous azimuts
Terrassé par la terrible nouvelle, Omar Raddad reste à la case prison. Inconsolable. Bouffé par un terrible sentiment dinjustice, il tente de mettre fin à ses jours en avalant des lames de rasoir ou en souvrant les veines à maintes reprises. La mort nest pas au rendez-vous. Il récidive en cessant de salimenter. Il aligne plusieurs grèves de la faim dont il garde encore aujourdhui les séquelles. À lhôpital où jai été transféré dans un état grave, jai vu mon père pleurer pour la première fois. Je lui ai juré que je ne recommencerai plus et que jallais me reprendre en main, raconte-t-il. En plus de cette promesse, ce qui redonne également goût à la vie à Omar Raddad, cest le mouvement de solidarité considérable qui se met en place autour de lui : un comité de soutien dont font partie de nombreuses célébrités est créé. Une quarantaine décrivains français font front pour demander sa libération. Il reçoit durant sa détention plus de trois mille lettres de soutien
Même la monarchie marocaine se range à ses côtés : Jacques Vergès et lépouse de Omar Raddad sont reçus par Hassan II himself, qui aurait pris en charge une bonne partie des frais davocats et soutenu financièrement cette dernière durant cette pénible épreuve. Hassan II nest pas le seul membre de la famille royale à avoir mis la main à la poche. Le prince Moulay Hicham, convaincu de linnocence de Omar Raddad, met à sa disposition un ténor du barreau parisien ainsi quun détective connu de la place. Quelques années plus tard, ce sera au tour de son cousin, Mohammed VI, de le recevoir au palais dAgadir pour un entretien privé de vingt minutes durant lequel il lui a signifié : Ne baissez pas les bras. Votre affaire est celle de tous les Marocains.
Libéré mais...
Le mouvement de solidarité a donc porté ses fruits. Omar Raddad est partiellement gracié le 8 avril 1996 par Jacques Chirac puis libéré le 4 septembre 1998. Il est quasiment sûr que Hassan II en a touché un mot au président français qui ne pouvait pas le lui refuser, croit savoir ce proche de laffaire. Mais une fois dehors, Omar Raddad ne veut pas se contenter de cette faveur. Il est résigné à poursuivre le combat : Je veux être innocenté et quon découvre enfin qui a tué madame Marchal. Obsédé constamment par sa quête de justice et de vérité, il quitte son emploi dans une boucherie de Marseille, mis en arrêt maladie indéfini par son médecin pour problèmes psychologiques. Omar Raddad reprend alors son bâton de pèlerin. Au quotidien, il va dun plateau de télévision à un cabinet davocat en passant par les laboratoires dexperts. Ecrit un livre. Prépare un film retraçant son histoire, dont lacteur principal devrait être Rochdy Zem. Mais visiblement, ce nest pas assez. En 2002, la demande de révision de son procès nest pas concluante. Le divorce est consommé avec son avocat, Jacques Vergès, quil regrette aujourdhui davoir sollicité : Cétait une erreur, Vergès nest pas apprécié par les juges donc je pense que ça a joué contre moi. Jai failli le remplacer bien avant mais Hassan II avait insisté pour que je le garde. En prévision dune nouvelle demande de révision, Omar Raddad sest tourné vers une autre star du barreau hexagonal (et de la télévision), lavocat de lémission Sans aucun doute de TF1, Sylvie Noachovitch. Espérons seulement que la justice française aura le courage cette fois de reconnaître son erreur, conclut, confiant, ce dernier. |
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Bio express.
1er juillet 1962. Naissance à Beni Oulichek, dans la région de Nador.
1985. Débarque en France.
1987. Se marie avec celle qui lui donnera deux fils aujourdhui âgés de 17 et 21 ans.
26 juin 1991. Arrêté pour le meurtre dune de ses patronnes, Ghislaine Marchal.
2 février 1994. Condamné à 18 ans de réclusion criminelle.
Avril 1996. Gracié par le président français, Jacques Chirac.
4 septembre 1998. Sort de prison.
Novembre 2002. Rejet de sa première demande de révision du procès.
Septembre 2008. Demande une deuxième révision, à loccasion du 10ème anniversaire de sa libération. |
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Justice. Une affaire louche
Cest incontestable, beaucoup de zones dombre entourent laffaire Raddad. À commencer par la preuve qui a valu une condamnation de 18 ans de prison au jardinier marocain : Omar ma tuer. Laccusation et la poignée de graphologues sollicitée par cette dernière prétendent que Ghislaine Marchal est à lorigine de cette inscription. Une thèse réfutée par la défense qui a fait appel à une dizaine de graphologues, les meilleurs en Europe, soutenant le contraire. Mais encore, nul ne peut imaginer une femme de 65 ans qui vient dêtre poignardée de 17 coups de couteau, se mettre debout dans le noir, écrire de manière très lisible avec son sang sur une porte un premier Omar ma tuer, puis marcher quelques mètres pour rééditer lexercice sur une autre porte. Et puis, comment une femme instruite a-t-elle pu commettre une faute grammaticale aussi ridicule ? Par ailleurs, deux empreintes dADN masculin ont été découvertes sur linscription en question. Après vérification, elles nappartiennent pas à Omar Raddad. Ce qui le disculpe automatiquement. Alors à qui sont-elles ? Et pourquoi la justice ne les a pas confondues avec les ADN des personnes désignées par la défense comme assassins potentiels ? Mystère. Autre incohérence : au lendemain de la découverte du corps de la victime, les médecins légistes ont conclu que la date de la mort était le 24 juin 1991. Ce jour-là, Omar Raddad a un alibi solide, il était en compagnie de sa famille à des dizaines de kilomètres du lieu du crime. Renversement de situation : trois mois après les faits, le juge en charge de laffaire appelle les mêmes légistes pour leur demander de remplacer cette date par le 23 juin prétextant une erreur de frappe. La défense demande alors une expertise, mais ce nest plus possible. Trois jours après sa mort, Ghislaine Marchal qui a toujours émis le souhait dêtre enterrée dans le caveau quelle sétait payé peu de temps avant, est incinérée à la demande de son fils
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