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Par Samir Achehbar

Caucase. Le réveil de l’Ours

Près de 2000 Ossètes seraient
morts lors de l’offensive géorgienne
en août dernier.
(AFP)

La puissante Russie, que l’Occident a probablement trop vite enterrée, s’est rappelée à son bon souvenir dans le conflit géorgien. Le bras de fer ne fait que commencer…


Mais quelle mouche a donc piqué Saakachvili cette nuit du 7 au 8 août 2008 ? Alors que la situation connaissait un statu quo et que les soldats de maintien de la paix, quoique russes, officiaient avec la bénédiction des Nations Unies, le président géorgien décide de tenter le diable. Il lance ses forces contre la province d’Ossétie du Sud, située entre (dans,
selon la Géorgie) son pays et la Fédération russe. Des soldats russes, surpris par l’attaque, sont tués, de même que des civils (2000 Ossètes). Moscou, apparemment, n’attendait que ça.

Alors que Poutine se trouvait en Chine pour la cérémonie d’ouverture des JO et que le président Medvedev n’avait pas besoin d’un autre conflit à ses frontières, la Géorgie décide unilatéralement, et pour la seconde fois (une première tentative avait échoué en 1991) de récupérer “son territoire”.

La main des Etats-Unis ?
La Géorgie, petit pays de 5 millions d’habitants, indépendant depuis 1991 et vivant sous perfusion américano-israélienne quasi continue, fait face à la Russie et ses 143 millions d’habitants. La réaction de l’ours russe fut violente. Des dizaines de soldats géorgiens sont tués dans la contre-offensive, qui avait pour premier objectif d’expulser les Géorgiens de l’Ossétie du Sud. Et accessoirement de punir Mikhaïl Saakachvili, président fraîchement réélu, dont l’allégeance à l’Occident n’a pas fait qu’irriter les Russes. Sa demande d’adhésion à l’Otan ou encore à l’Union Européenne signifiait, aux yeux du tandem Medvedev-Poutine, que la Géorgie avait vendu son âme au diable. Et Dick Cheney, le vice-président américain, n’a pas fait dans la dentelle lors d’une visite officielle en Géorgie, juste après que les armes se sont tues entre les parties belligérantes. Il promet en plus un milliard de dollars pour la reconstruction du pays… mais pas un seul pour l’Ossétie du Sud. Cheney n’a ainsi fait que conforter l’hypothèse des Russes qui voient derrière l’action de Saakachvili la main des Etats-Unis. Récemment encore, lors d’une interview à ABC, la candidate républicaine à la vice-présidence, Sarah Palin, a évoqué “une guerre avec les Russes, si la Géorgie, (futur ?) membre de l’Otan, était attaquée”.

On a effectivement du mal à voir comment Saakachvili pouvait ignorer la riposte russe à son initiative. Au plus bas dans les sondages en 2007, il repart pour un tour électoral pour asseoir davantage sa légitimité. Il passe sur le fil du rasoir en 2008, mais il fallait un peu plus pour arriver à un consensus. Ce fut l’Ossétie, geste qualifié “d'erreur” par Le New York Times. Erreur fatale ? Pas encore, car les Russes ont cessé, devant l’insistance des Européens, de demander sa tête. Et comme un peuple ne peut que soutenir son chef d’Etat en situation de guerre, Saakachvili a su rassembler autour de sa personne, mais pas autour de son action. C’est peu de dire que son avenir politique est incertain.

Retour aux sources
L’Ossétie du Sud, province indépendante, décide d’intégrer l’empire russe en 1774, alors que la Géorgie n’a fait cette démarche qu’en 1802. La révolution bolchévique intègre l’Ossétie à la Géorgie pour des raisons purement administratives. Au lendemain de la chute de l’URSS, la Géorgie opte pour l’indépendance, qu’elle obtient sans qu’une goutte de sang ne soit versée. En 1991, la Géorgie, alors présidée par Ghamsakhourdia, décide de récupérer la province autonome rebelle. Mais l’armée géorgienne, déroutée, doit se retirer. Dans la foulée, le statu quo est signé en 1992 avec la Russie. Cette dernière devait déployer, avec l’accord de l’ONU, des soldats de maintien de la paix, tout en reconnaissant, en retour, l’intangibilité des frontières géorgiennes. Jusqu’à cette nuit du 7 au 8 août. Et le 12 août où, Sarkozy débarque en Russie et arrache au forceps un accord de cessez-le-feu au président Dimitri Medvedev.

Le 8 septembre, un accord est négocié par Nicolas Sarkozy, dont le pays assure la présidence tournante de l’UE, pour un retrait total de Géorgie avant le 10 octobre. Total ? Pas vraiment, puisqu'il exclut, pour les Russes, tout retrait des provinces disputées. Des divergences vont effectivement faire surface sur l’interprétation des termes de l’accord : selon l’UE, les provinces d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud sont concernées par l’accord. “Le processus d’indépendance et de reconnaissance de l’Ossétie et de l’Abkhazie est irréversible”, répondra Medvedev lors d’une conférence de presse conjointe avec Nicolas Sarkozy, comme une sorte de "passons à autre chose". Pire encore, l’accord prévoit le déploiement de soldats de l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) en Géorgie. Le refus catégorique de Medvedev s’est adouci au fil des négociations pour devenir plus politique. “Oui, mais… il va falloir négocier avec l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud”, répondent les Russes. Javier Solana, commissaire européen aux Affaires étrangères, expliquera sans convaincre que “la mission d’observation sera déployée avec l’esprit d’être déployée partout”. Sergueï Lavrov, le chef de la diplomatie russe, ne s’embarrasse pas de détail : pour lui, “les forces de l’ONU et de l’OSCE seront déployées autour des deux provinces et non à l’intérieur”.

L’Otan persiste
De son côté, le secrétaire général de l’Otan, Jaap de Hoop Schaeffer, en visite en Géorgie a tout condamné : les Russes, les Ossètes, les déclarations des responsables russes, le déploiement des forces, la riposte disproportionnée… et offre à la Géorgie une adhésion à l’Organisation du traité du Nord-Atlantique, dont certains membres ont condamné l’aventurisme de Saakachvili. Si cette adhésion devient effective - bien que cela soit une hypothèse fort lointaine, malgré les pressions des Etats-Unis -, il n’est pas sûr que la Géorgie échappe au rouleau compresseur russe. Devant des experts internationaux, Dimitri Medvedev aurait déclaré que “la riposte russe aurait eu lieu de toute façon, même si la Géorgie était membre de l’Otan”. Et l’Otan a toujours besoin de la Russie dans sa guerre contre le terrorisme. Entre échange de renseignements, manœuvres conjointes, lutte contre le trafic de drogue et le passage de la logistique, la Russie participera - c’est l’objet de l’accord qu’elle a signé avec l’Otan en mars dernier -, sans être présente, à l’effort de guerre en Afghanistan. D’autres pays envisagent de demander leur adhésion à l’Otan, autant de provocations qui sont mal vécues par le pouvoir russe. Il est évident que l’Occident a trop vite tué l’ours et s’est même permis de vendre sa peau. Il est peut-être en train de revoir sa copie.



Géopolitique. L’effet dominos

Au moment de l’indépendance unilatérale du Kosovo, la Russie a déclaré ouvertement son opposition, la qualifiant de “dangereux précédent”. C’est donc sans état d’âme que le président russe, Dimitri Medvedev, a prestement reconnu l’indépendance de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie. Et cela ne s’arrêtera probablement pas là. La Transnistrie, province prorusse de Moldavie, est déjà autonome et se comporte en Etat indépendant. L’Ukraine, qui compte une forte minorité russe, fait déjà face à des troubles politiques et son président, Viktor Iouchtchenko, risque de chuter, la coalition au gouvernement étant déjà dissoute. Les Pays Baltes, dont 30% de la population sont russes, sont aussi menacés. La Russie elle-même est déjà confrontée à des problèmes aussi épineux que la Tchétchénie, “pacifiée” dans le sang, le Tatarstan, l’Ingouchie… Le Caucase est assurément une poudrière, que les Etats-Unis essayent de surveiller, en mettant de manière définitive pied en Géorgie. Question : comment réagiraient les 27 et les Etats-Unis si, plus à l’ouest, le Pays Basque (Espagne), La Flandre (Belgique), la Lombardie (Italie) ou encore la Corse (France), déclaraient unilatéralement leur indépendance ?

 
 
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