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Par Jean Berry
Hommage.
Albert Cossery. Un dandy arabe
Regard sur la vie et luvre de lécrivain égyptien, chantre de labsurde, de loisiveté et du petit peuple du Caire, disparu cet été.
Prince des dandys, Prophète de la dérision, Voltaire du Nil, Aigle solitaire, Prince et esthète de la littérature
Début dété, la presse francophone, littéraire ou pas, sest levée comme un seul homme pour rendre hommage à Albert Cossery, écrivain égyptien de langue française décédé fin juin à Paris, à lâge de 94 ans. Lironie, loisiveté, le |
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goût de labsurde, de la conspiration et de la révolte qui agitaient ses personnages étaient autant de thèmes chers à cet auteur. Il nécrivait quune ligne par jour (sept ouvrages en soixante ans) et disait écrire pour que quelquun qui vient de me lire naille pas travailler le lendemain. Un esthète, rebelle, qui dénonçait limposture totale du monde, et qui, au fil de ses ouvrages, décrivit comme personne le petit peuple du Caire. Depuis 1988 et ses différentes rééditions, Mendiants et Orgueilleux, son livre majeur (il naimait pas quon parle de roman), initialement publié en 1955, sest écoulé à quelque 300 000 exemplaires. Cossery figure aujourdhui au panthéon des écrivains arabes les plus importants.
Camus, copain de drague
Son histoire littéraire débute dans les années 30. Cossery, même pas vingt ans, commence à publier des nouvelles dans la presse cairote, avant de se faire engager dans la marine marchande pendant la seconde guerre mondiale. Son premier contrat, pour le recueil Les hommes oubliés de dieu, il le signe depuis Le Caire, avec léditeur algérois Edmond Charlot, par lentremise dAlbert Camus. Lécrivain français deviendra son copain de drague et de bringue, quand Cossery sinstallera à Paris, quelques années plus tard, dans le tourbillon de la libération. Il habite quelque temps Montmartre, puis se rapatrie à lhôtel de Louisiane, rue de Seine, en plein cur de Saint-Germain-des-Prés, plus pratique pour ramener les filles. La fête ne sarrête jamais. Cest larrivée du jazz. Au même moment, Henry Miller le fait publier aux Etats-Unis. Ce romancier new-yorkais, inspirateur de la beat generation, déclarait alors quaucun écrivain ne décrit de manière plus poignante ni plus implacable lexistence des masses humaines englouties. Il atteint des abîmes de désespoir, davilissement et de résignation que ni Gorki ni Dostoïevski nont enregistrés. Gaston Gallimard, dans les années 50, puis Julliard ou Laffont, distribueront ensuite ses livres. Ses sept ouvrages, il les écrit depuis sa minuscule chambre quil ne quittera plus, déjeunant chez Lipp, regardant passer les filles au Café de Flore ou à celui des Deux-Magots. Il fréquente Vian, Sartre, Durrell, Queneau, Genet, Mastroianni ou Giacometti. De cette époque, seule reste la Greco. Et de ce Saint-Germain-des-Près, il ne restait que Cossery, constatait Libération au lendemain de son décès. Depuis une dizaine dannées, opéré dun cancer de la gorge, Cossery ne parlait presque plus, répondait souvent en griffonnant. Je suis le seul écrivain à qui le cancer na rien rapporté, confiait-il alors, laconique, à un journaliste.
Personnages marginaux
De la classe et du détachement, cest tout ce à quoi aspirait cet esthète dans lâme, qui fustigeait les puissants : Je hais largent et l'ambition, ils sont la cause de tous les malheurs du monde. En témoignent ces propos dun des héros de La violence et la dérision, son livre le plus politique : Devenir ministre ? Peux-tu imaginer une ambition plus sordide ? Ah ! Je ten prie, ne me parle pas de ces gens-là. Cest sans doute pour cette raison que ses ouvrages étaient peuplés de personnages résolument en marge. Des mendiants philosophes, voleurs magnifiques et fainéants cultivant lhumour et la dérision, notait le magazine français Lire. Et autres poètes maudits, prostituées, montreurs de singes ou propriétaires véreux
Cette faune du Caire il lavait observée au Fishawi, le café aux miroirs du vieux Caire où se retrouvaient les écrivains égyptiens, comme Naguib Mahfouz. Joëlle Losfeld, sa dernière éditrice, depuis les années 80, salue un grand observateur du petit peuple des villes, à qui il donne une grande part de sa philosophie. Si la plupart de ses petits personnages sont présentés comme victimes dune société tyrannique, Cossery refuse de faire deux des martyrs, analyse sur son blog lécrivain Jean-Christophe Millois. Il poursuit : Alors que dans ses premiers écrits, la misère est décrite comme une fatalité programmée par les nantis ; elle devient par la suite une des formes les plus abouties de la révolte.
Loisiveté, encore et toujours
Ses héros sont, pour le magazine Lire, des rebelles pacifiques qui cultivent la pauvreté pour navoir rien à perdre. Comme Gohar, dans Mendiants et Orgueilleux, qui nest pas peu fier davoir quitté son poste de professeur duniversité contre celui décrivain public dans un bordel. Ce sont eux les vrais aristocrates, déclarait Cossery. Il disait avoir pris goût à loisiveté en observant son père, vivant de ses rentes, et sa mère illettrée. Mes parents ne mont pas éduqué, cest pour ça que je suis intelligent ! . À une maîtresse prostituée qui lui demande de se mettre au travail et de lépouser, le héros des Fainéants dans la vallée fertile, Rafik, répond ainsi : Voilà à quoi tu penses ! Et tu prétends que tu maimais ! Avec de telles idées, tu peux tuer un homme. (
) Je suis fait pour dormir et vivre dans un coin, loin des hommes. Jai peur des hommes. Ce sont tous des criminels comme toi qui veulent toujours faire travailler les autres. Loisiveté est vécue comme un rempart à limposture du monde. Les personnages sont là pour exprimer mes idées. Ce sont des gens que jai connus et qui pensent comme moi sur le monde, sur la vie, témoignait lauteur, un rien visionnaire : il sinterrogeait déjà sur le terrorisme, en 1964, dans La violence et la dérision, et préfigurait en quelque sorte la guerre du Golfe, avec Une ambition dans le désert, en 1984. Il navait pas denfant il a sans doute trop aimé les femmes pour ça et laisse, en guise de descendance, à ce monde quil a tant méprisé, sept ouvrages précieux et jubilatoires. Adieu lartiste. |
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Verbatim.
Ses livres
Dailleurs, chez moi, ce ne sont pas les éditeurs qui manquent, ce sont les textes. Cest ce que je dis toujours.
Je suis un écrivain, pas un romancier. Je nécris pas pour raconter des histoires mais pour dire ce que je pense.
Vous avez de la chance de navoir que sept bouquins de moi. Si jen avais écrit trente, vous seriez dans
un triste état.
LEgypte
Le peuple égyptien est un peuple pacifique, qui na pas de haine. Cest pourquoi, dailleurs, dans la pire misère, il trouve le moyen dêtre joyeux et sarcastique sur le monde qui lentoure.
En Orient, chacun élabore sa propre philosophie et sa propre sagesse, parce quon prend le temps de regarder le monde passer.
Les femmes
Cest une chose qui marrive à moi, cest-à-dire que les femmes que jaime me fatiguent. Etre gentil, indulgent pendant trois, quatre heures, pour moi, cest fatigant.
Jaime les femmes. Je nai jamais pu me passer de leur compagnie. Elles viennent, elles sen vont, je nai jamais eu dennuis avec elles.
La folie
Ce personnage joue au fou pour justement rester libre. Pour pouvoir dire tout ce quil veut (
) Cest à partir de la folie que lhomme devient libre dans notre société.
Le progrès
Je suis contre le progrès soi-disant matériel. Quand jétais jeune, jallumais une bougie. Je nallumais pas lélectricité pour écrire. Je préfère un fiacre à une voiture. Mais pour le progrè spirituel
lhumanité na pas évolué dun pouce.
Cest toujours dans limposture, cest-à-dire que les pauvres paient pour le progrès.
Je nai jamais désiré une belle voiture, je nai jamais désiré autre chose que dêtre moi-même. Je peux marcher dans les rues avec les mains dans les poches, et je me sens un prince.
Mais que le monde continue comme il veut. Je ne suis contre rien. Quils continuent, quils fassent ce quils veulent. Mais je nai rien de commun avec eux.
Extraits de Conversation avec Albert Cossery, par Michel Mitrani, éditions Joëlle Losfeld, 1995, et dun entretien accordé au Magazine Littéraire de novembre 2005.
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