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Albert Cossery. Un dandy arabe
N° 341
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Jean Berry

Hommage.
Albert Cossery. Un dandy arabe

(AFP)

Regard sur la vie et l’œuvre de l’écrivain égyptien, chantre de l’absurde, de l’oisiveté et du petit peuple du Caire, disparu cet été.


“Prince des dandys”, “Prophète de la dérision”, “Voltaire du Nil”, “Aigle solitaire”, “Prince et esthète de la littérature”… Début d’été, la presse francophone, littéraire ou pas, s’est levée comme un seul homme pour rendre hommage à Albert Cossery, écrivain égyptien de langue française décédé fin juin à Paris, à l’âge de 94 ans. L’ironie, l’oisiveté, le
goût de l’absurde, de la conspiration et de la révolte qui agitaient ses personnages étaient autant de thèmes chers à cet auteur. Il n’écrivait qu’une ligne par jour (sept ouvrages en soixante ans) et disait écrire “pour que quelqu’un qui vient de me lire n’aille pas travailler le lendemain”. Un esthète, rebelle, qui dénonçait “l’imposture totale du monde”, et qui, au fil de ses ouvrages, décrivit comme personne le petit peuple du Caire. Depuis 1988 et ses différentes rééditions, Mendiants et Orgueilleux, son livre majeur (il n’aimait pas qu’on parle de roman), initialement publié en 1955, s’est écoulé à quelque 300 000 exemplaires. Cossery figure aujourd’hui au panthéon des écrivains arabes les plus importants.

Camus, copain de drague
Son histoire littéraire débute dans les années 30. Cossery, même pas vingt ans, commence à publier des nouvelles dans la presse cairote, avant de se faire engager dans la marine marchande pendant la seconde guerre mondiale. Son premier contrat, pour le recueil Les hommes oubliés de dieu, il le signe depuis Le Caire, avec l’éditeur algérois Edmond Charlot, par l’entremise d’Albert Camus. L’écrivain français deviendra son copain de drague et de bringue, quand Cossery s’installera à Paris, quelques années plus tard, dans le tourbillon de la libération. Il habite quelque temps Montmartre, puis se rapatrie à l’hôtel de Louisiane, rue de Seine, en plein cœur de Saint-Germain-des-Prés, plus pratique pour ramener les filles. La fête ne s’arrête jamais. C’est l’arrivée du jazz. Au même moment, Henry Miller le fait publier aux Etats-Unis. Ce romancier new-yorkais, inspirateur de la beat generation, déclarait alors qu’aucun écrivain “ne décrit de manière plus poignante ni plus implacable l’existence des masses humaines englouties. Il atteint des abîmes de désespoir, d’avilissement et de résignation que ni Gorki ni Dostoïevski n’ont enregistrés”. Gaston Gallimard, dans les années 50, puis Julliard ou Laffont, distribueront ensuite ses livres. Ses sept ouvrages, il les écrit depuis sa minuscule chambre qu’il ne quittera plus, déjeunant chez Lipp, regardant passer les filles au Café de Flore ou à celui des Deux-Magots. Il fréquente Vian, Sartre, Durrell, Queneau, Genet, Mastroianni ou Giacometti. “De cette époque, seule reste la Greco. Et de ce Saint-Germain-des-Près, il ne restait que Cossery”, constatait Libération au lendemain de son décès. Depuis une dizaine d’années, opéré d’un cancer de la gorge, Cossery ne parlait presque plus, répondait souvent en griffonnant. “Je suis le seul écrivain à qui le cancer n’a rien rapporté”, confiait-il alors, laconique, à un journaliste.

Personnages marginaux
De la classe et du détachement, c’est tout ce à quoi aspirait cet esthète dans l’âme, qui fustigeait les puissants : “Je hais l’argent et l'ambition, ils sont la cause de tous les malheurs du monde”. En témoignent ces propos d’un des héros de La violence et la dérision, son livre le plus politique : “Devenir ministre ? Peux-tu imaginer une ambition plus sordide ? Ah ! Je t’en prie, ne me parle pas de ces gens-là”. C’est sans doute pour cette raison que ses ouvrages étaient peuplés de personnages résolument en marge. Des “mendiants philosophes, voleurs magnifiques et fainéants cultivant l’humour et la dérision”, notait le magazine français Lire. Et autres poètes maudits, prostituées, montreurs de singes ou propriétaires véreux… Cette faune du Caire il l’avait observée au Fishawi, le “café aux miroirs” du vieux Caire où se retrouvaient les écrivains égyptiens, comme Naguib Mahfouz. Joëlle Losfeld, sa dernière éditrice, depuis les années 80, salue “un grand observateur du petit peuple des villes, à qui il donne une grande part de sa philosophie”. Si la plupart de ses “petits personnages” sont présentés comme victimes d’une société tyrannique, “Cossery refuse de faire d’eux des martyrs”, analyse sur son blog l’écrivain Jean-Christophe Millois. Il poursuit : “Alors que dans ses premiers écrits, la misère est décrite comme une fatalité programmée par les nantis ; elle devient par la suite une des formes les plus abouties de la révolte”.

L’oisiveté, encore et toujours
Ses héros sont, pour le magazine Lire, “des rebelles pacifiques qui cultivent la pauvreté pour n’avoir rien à perdre”. Comme Gohar, dans Mendiants et Orgueilleux, qui n’est pas peu fier d’avoir quitté son poste de professeur d’université contre celui d’écrivain public dans un bordel. “Ce sont eux les vrais aristocrates”, déclarait Cossery. Il disait avoir pris goût à l’oisiveté en observant son père, vivant de ses rentes, et sa mère illettrée. “Mes parents ne m’ont pas éduqué, c’est pour ça que je suis intelligent ! ”. À une maîtresse prostituée qui lui demande de se mettre au travail et de l’épouser, le héros des Fainéants dans la vallée fertile, Rafik, répond ainsi : “Voilà à quoi tu penses ! Et tu prétends que tu m’aimais ! Avec de telles idées, tu peux tuer un homme. (…) Je suis fait pour dormir et vivre dans un coin, loin des hommes. J’ai peur des hommes. Ce sont tous des criminels comme toi qui veulent toujours faire travailler les autres”. L’oisiveté est vécue comme un rempart à l’imposture du monde. “Les personnages sont là pour exprimer mes idées. Ce sont des gens que j’ai connus et qui pensent comme moi sur le monde, sur la vie”, témoignait l’auteur, un rien visionnaire : il s’interrogeait déjà sur le terrorisme, en 1964, dans La violence et la dérision, et préfigurait en quelque sorte la guerre du Golfe, avec Une ambition dans le désert, en 1984. Il n’avait pas d’enfant – il a sans doute trop aimé les femmes pour ça – et laisse, en guise de descendance, à ce monde qu’il a tant méprisé, sept ouvrages précieux et jubilatoires. Adieu l’artiste.



Verbatim.

• Ses livres
“D’ailleurs, chez moi, ce ne sont pas les éditeurs qui manquent, ce sont les textes. C’est ce que je dis toujours”.
“Je suis un écrivain, pas un romancier. Je n’écris pas pour raconter des histoires mais pour dire ce que je pense”.
“Vous avez de la chance de n’avoir que sept bouquins de moi. Si j’en avais écrit trente, vous seriez dans
un triste état”.

• L’Egypte
“Le peuple égyptien est un peuple pacifique, qui n’a pas de haine. C’est pourquoi, d’ailleurs, dans la pire misère, il trouve le moyen d’être joyeux et sarcastique sur le monde qui l’entoure”.
“En Orient, chacun élabore sa propre philosophie et sa propre sagesse, parce qu’on prend le temps de regarder le monde passer”.

• Les femmes
“C’est une chose qui m’arrive à moi, c’est-à-dire que les femmes que j’aime me fatiguent. Etre gentil, indulgent pendant trois, quatre heures, pour moi, c’est fatigant”.
“J’aime les femmes. Je n’ai jamais pu me passer de leur compagnie. Elles viennent, elles s’en vont, je n’ai jamais eu d’ennuis avec elles”.

• La folie
“Ce personnage joue au fou pour justement rester libre. Pour pouvoir dire tout ce qu’il veut (…) C’est à partir de la folie que l’homme devient libre dans notre société”.

• Le progrès
“Je suis contre le progrès soi-disant matériel. Quand j’étais jeune, j’allumais une bougie. Je n’allumais pas l’électricité pour écrire. Je préfère un fiacre à une voiture. Mais pour le progrè spirituel… l’humanité n’a pas évolué d’un pouce”.
“C’est toujours dans l’imposture, c’est-à-dire que les pauvres paient pour le progrès”.
“Je n’ai jamais désiré une belle voiture, je n’ai jamais désiré autre chose que d’être moi-même. Je peux marcher dans les rues avec les mains dans les poches, et je me sens un prince”.
“Mais que le monde continue comme il veut. Je ne suis contre rien. Qu’ils continuent, qu’ils fassent ce qu’ils veulent. Mais je n’ai rien de commun avec eux”.

Extraits de Conversation avec Albert Cossery, par Michel Mitrani, éditions Joëlle Losfeld, 1995, et d’un entretien accordé au Magazine Littéraire de novembre 2005.

 
 
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