|
Par Youssef Aït Akdim
Krach. Sommes-nous concernés ?
|
Abdellatif Jouahri, gouverneur
de Bank Al-Maghrib.
(AIC PRESS)
|
Les crises financières méconnaissent les frontières, gouvernements et banques centrales interviennent pour éviter la contagion. Au Maroc, les marchés jouent à se faire peur depuis deux semaines. Décryptage.
Lundi 15 septembre, les places boursières mondiales ouvraient en baisse, dans le sillage de la faillite annoncée du géant américain de la finance Lehman Brothers. Au Maroc - décalage horaire oblige ? -, la sanction du marché se fait en deux jours. Deux semaines plus tard, |
|
??nouvelle baisse des indices à Casablanca, alors quaux Etats-Unis, le Dow Jones perd 7% en un jour (lire article p. 32). Avec deux corrélations en si peu de temps, on peut se demander sil n y a pas un lien de cause à effet, samuse ce micro-économiste. Le Maroc serait-il frappé par la crise financière mondiale qui sannonce ? Pas si vite !, tempère Salaheddine Mezouar. Daprès le ministre des Finances, les investisseurs locaux se sont fait peur en discutant après le ftour, en imaginant que la crise mondiale allait débouler au Maroc. Une explication qui vaut son pesant de cacahuètes, en attendant la reprise des cotations. Après lAïd.
Panique à la Bourse de Casa
Tu as vu ? Le MASI a perdu plus de 7% en deux jours !. Lévolution des indices boursiers est devenue le talk of town des petits porteurs et boursicoteurs du dimanche. Avant ou après le ftour, les rumeurs relaient linquiétude. La Bourse fait la Une des quotidiens économiques et généralistes. Faut-il céder à la panique ? On assiste aujourdhui à une correction, sévère et rapide, sans plus. Au lieu de durer deux semaines, elle sest faite en deux jours, analyse ce trader, flegmatique. Un calme que justifie lhistorique des indices. Si on prend lindice MASI en référence, la barre des 13 000 points na été dépassée quen 2008. En langage simple, cela fait quaujourdhui la Bourse de Casablanca est au niveau du mois de décembre 2007. Pas de krach, donc. Comment expliquer alors ce décrochage ? Ce trader est catégorique : On savait que ce sont les sociétés immobilières qui font et défont le marché. En annonçant des résultats décevants, Addoha et CGI ont entraîné dans leur sillage les autres valeurs : les cimentières, dabord, puis les bancaires. La faute à des business-plans surestimés. Notre source poursuit : Les sociétés immobilières doivent revoir leurs ambitions et tenir leurs engagements en termes de délais. Selon notre homme, la petite panique boursière nest au final quune conséquence de la structure du marché : Les fonds de gestion comme les OPCVM actions sur-réagissent aux variations des indices MASI et MADEX. Surtout quand on connaît le poids des sociétés immobilières, des cimentières et des banques dans les indices, CQFD. De là à parler de bulle immobilière qui serait sur le point déclater, il ny a quun pas, que le ministre des Finances Salaheddine Mezouar ne compte pas faire : Comment peut-on parler de crise alors que l'encours des crédits à limmobilier a augmenté de 30% en juillet ?. En clair, il est trop tôt pour parler de crise immobilière dans un pays où loffre de logements est largement insuffisante.
La tentation de lîlot financier
Du côté des autorités marocaines, le message est clair : le Maroc ne court aucun risque lié à la crise des subprimes aux Etats-Unis. Est-ce aussi sûr ? Comme la rappelé, le 25 septembre dernier, le gouverneur de la Banque centrale, Abdellatif Jouahri, le secteur financier marocain ne dispose daucun avoir dans les banques étrangères confrontées à des difficultés. Rassurant, le M. Politique monétaire de Rabat avance des chiffres : les avoirs à létranger détenus par les banques marocaines totalisent 31 milliards de dirhams, soit 4% de leurs ressources. Donc pas dimpact direct des perturbations financières actuelles sur le marché bancaire marocain, car comme lexplique ce professeur déconomie à lUniversité de Rabat, le Maroc est protégé par le faible développement de son secteur financier. Pour une fois quon peut sen réjouir
Seul risque, à la limite, pour ce banquier, une aggravation de cette crise pourrait impacter les assureurs qui se réassurent auprès dinstitutions internationales. Abandonnée donc lidée que la crise mondiale va provoquer un effondrement du secteur financier local. Pour autant, un retournement de conjoncture internationale risque davoir des répercussions réelles sur léconomie marocaine.
Le début de la récession ?
Au-delà de limpact sur le secteur financier local, les analystes sinquiètent des conséquences de la crise financière sur léconomie réelle. Pour Liliana Rojas-Suarez, experte au Center for Global Development à Washington, la crise financière affectera les pays en développement par deux canaux : une baisse de la demande globale et un assèchement des liquidités. Tout dabord, le ralentissement de la croissance dans les pays développés signifie moins de débouchés pour les exportateurs locaux. Pour Hammad Kassal, président de la fédération des PME à la CGEM, le risque pèse en effet dabord sur les exportateurs. Daprès cet économiste, la récente hausse du billet vert est une mauvaise nouvelle pour la balance commerciale du Maroc. En effet, la facture énergétique et céréalière est principalement libellée en dollars. Inversement, laffaissement de leuro ne bénéficiera pas aux exportateurs, surtout que les principaux clients du Maroc sont européens : Espagne, France, Italie
Les évolutions monétaires sont difficiles à anticiper, mais il est clair quen cas de baisse du dollar, le relèvement des taux dintérêt aux Etats-Unis aurait un effet dévastateur sur les pays en développement, comme le Maroc. Un motif de satisfaction : le royaume peut se prévaloir de réserves en devises de lordre de 191 milliards de dirhams (à titre de comparaison, Bank Al-Maghrib a injecté 11 milliards de dirhams dans la semaine du 18 au 24 septembre). Plus inquiétant est limpact sur les ressources qui ont connu la plus forte progression ces dernières années : les recettes du tourisme, les transferts des MRE et les investissements directs étrangers (IDE). En cas de récession, ces trois ressources pourraient se tarir, ce qui entraînerait un accroissement du déficit de la balance des paiements, prévient cet analyste. Qui disait que la crise financière mondiale naurait pas de répercussions chez nous ? |
 |
Politique monétaire. Y a-t-il un pilote dans lavion ?
En annonçant, le 25 septembre dernier, le relèvement de 25 points de base du taux directeur de Bank Al-Maghrib, Abdellatif Jouahri annonçait son objectif : Maîtriser linflation et éviter la diminution du pouvoir dachat. Une mesure qui, quoique modeste (le taux directeur passe de 3% à 3,25%), est déjà contestée, car tardive et contre-productive. En augmentant le loyer de largent, le gouverneur de la Banque centrale veut limiter les effets de linflation, ce que les économistes appellent une action contra-cyclique. Or, le taux dintérêt directeur est resté inchangé depuis décembre 2002, en dépit dune forte croissance amorcée en 2005. Cette décision arrive trop tard. La correction boursière indique que les investisseurs semblent inquiets, une hausse des taux dintérêts est, pour eux, la pire des nouvelles. Plus étonnant, Abdellatif Jouahri sest empressé de réunir les professionnels du secteur, pour leur demander de ne pas répercuter la hausse du taux dintérêt directeur sur la clientèle des particuliers. Pour cet économiste dans une institution internationale à Rabat et spécialiste daffaires monétaires, "cette attitude est une aberration pédagogique, si lon veut agir sur linflation, la hausse des taux dintérêt doit être transmise aux agents économiques". Car cest bien la hausse du loyer de largent qui doit être répercutée sur les crédits, afin de ralentir la création monétaire. En demandant le contraire aux banques, Abdellatif Jouahri condamne sa mesure à linefficacité. La justification du gouverneur, qui appelle les banques à "prendre sur leurs marges bénéficiaires" est simplement démagogue. Les fonds propres des banques sont l'un des gages de leur stabilité (tant louée), et M. Jouahri na rien fait pour ouvrir le marché bancaire à la concurrence, en accordant zéro agrément bancaire depuis 2003. |
|
|