Mendicité culturelle
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Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)
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Pour des centaines de milliers de Marocains, renoncer à sa dignité est une posture facile. Parce quils y sont culturellement préparés
Un nouveau chiffre vient de sortir. Daprès une étude réalisée pour le ministère du Développement social de Nouzha Skalli, il y a 200 000 mendiants au Maroc, dont 120 000 mendiants professionnels cest-à-dire qui vivent la mendicité comme un métier, et non comme une extrémité à laquelle la pauvreté les a réduits. Pourquoi ? Le calcul est
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vite fait : daprès la même étude, chacun deux gagne 300 DH par jour en moyenne, et pour certains, cela va jusquà 700. Même si on ne retient que le chiffre de 300 DH, cela fait, pour 6 jours de travail par semaine, 7800 DH de revenu mensuel, net dimpôts ! Quand on sait que le SMIG plafonne à 2000
Comment sortir de cette impasse ? Le département de Mme Skalli dit en être encore au stade de la réflexion. La ministre convient déjà, en tout cas, que la loi existante (qui prévoit un mois à deux ans de prison pour ceux qui mendient tout en ayant des moyens de subsistance ou en étant en mesure de se les procurer par le travail, et qui exploitent des enfants dans ce but)
est tout bonnement inapplicable, sous peine de générer de graves troubles sociaux. Comment déterminer avec certitude qui est en mesure de travailler et qui ne lest pas ? Selon quels critères ? Et par quelles méthodes, sur le terrain ? Parmi les nouvelles pistes de législation retenues, celle qui prévoit de confisquer les biens amassés par les mendiants professionnels. Là aussi, comment les différencier des autres sans causer de terribles injustices et risquer, encore une fois, de sérieux troubles ? Laissons Mme Skalli réfléchir (et souhaitons-lui bon courage, parce quà lappui de sa réflexion, elle ne dispose que de 20 malheureux millions de dirhams, et de lespoir dune approche concertée avec dautres acteurs) et réfléchissons, nous, à ce qui nous a menés à cette situation.
Jai personnellement eu loccasion, à plusieurs reprises, de voyager dans des pays où le niveau de vie est comparable au nôtre (comme lAlgérie), ou nettement inférieur notamment en Afrique subsaharienne, et particulièrement en Mauritanie, officiellement un des pays les plus pauvres de la planète. Eh bien jy ai vu infiniment moins de mendiants quau Maroc, pour ne pas dire aucun. Ce nest donc pas une question de pauvreté, mais de mentalité.
Le Marocain aurait-il une âme de mendiant ?
Laffirmer serait sans doute un peu fort. Mais on ne peut sempêcher de penser au paradigme social qui, aujourdhui encore, régente notre vivre ensemble : le bonne vieille dualité haggar/mahgour, ou méprisant/méprisé. En labsence dune culture de légalité (fortement présente en Algérie, par exemple), le Marocain lambda se définira toujours comme le supérieur des uns et, à contrario, linférieur des autres. Il ny a quune seule personne dans ce pays qui échappe à cette dualité : le roi, à qui on fait allégeance, à qui on embrasse la main et qui, statutairement, ne peut être linférieur de personne. Une personne sur 30 millions, cest tout de même peu. À lautre extrémité de la pyramide sociale, on trouve des centaines de milliers, voire des millions de gens. Comment vont-ils se définir ? Forcément comme des inférieurs, puisquils nont personne à qui imposer leur supériorité. Du coup, renoncer à sa dignité et tendre la main (même quand on nen a pas besoin pour vivre) devient une posture facile, quon adopte sans blocage psychologique particulier. Parce quon y est culturellement préparé. Quand on ne mendie pas de largent dans la rue, on mendie des faveurs, des agréments, une promotion, tout et nimporte quoi, pourvu que cela passe par une posture de soumission.
Tout cela dépasse de loin les compétences de la courageuse Mme Skalli. Mais la problématique mérite dêtre posée dans sa globalité. Au-delà de mesures législatives à lefficacité discutable, cest à une réforme globale des mentalités quil faut sattaquer, et il est indispensable que lexemple vienne de haut. Du plus haut. Vu pieux ? |