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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abdellah Tourabi

Portrait. L’ami des trois rois

(AIC PRESS)

Abdelkrim Khatib vient de s’éteindre à l’âge de 87 ans. Homme du sérail, résistant, ministre, président du Parlement, fondateur de la Haraka et du PJD, la carrière du “Docteur”, qui a toujours été proche du Palais, résume l’évolution de l’histoire politique du Maroc.


Dimanche 28 septembre, au cimetière Achouhada à Rabat. Le ban et l’arrière-ban de la classe politique marocaine étaient convoqués aux obsèques du Dr Abdelkrim Khatib. Les représentants du Palais, le
gouvernement, l’opposition, la gauche, les islamistes, des militaires, d’anciens résistants… tous sont venus rendre un dernier hommage au défunt. La classe politique marocaine est une grande famille. Et parfois, les liens familiaux sont bel et bien réels. Housni Benslimane, Ismaïl Alaoui et Saâd Hassar sont alignés pour recevoir les condoléances. Et pour cause : le chef de la Gendarmerie royale, le secrétaire général du PPS et le secrétaire d’Etat à l’Intérieur sont des neveux du Docteur Khatib. Des générations d’hommes politiques se croisent aux obsèques, pour rappeler à l’observateur la longévité de la carrière politique du disparu et les différentes étapes qu’il a traversées. Abdelkrim Khatib était un acteur incontournable dans tous les événements historiques qui ont jalonné la vie politique du royaume ces 50 dernières années : du bras de fer entre le Palais et le mouvement nationaliste marocain, au lendemain de l’indépendance, jusqu’à la création du premier parti islamiste marocain.

L'homme du Palais
Abdelkrim Khatib a vu le jour en 1921 à El Jadida. Son enfance a été marquée par la proximité et l’influence de son grand-père maternel, Mohammed Guebbas. Le vénérable patriarche était un grand commis du Makhzen et membre d’une famille aristocratique connue pour son dévouement au service des sultans alaouites. Le Fqih Mohammed Guebass faisait ainsi partie de la première délégation d’étudiants marocains envoyés par Hassan 1er en Europe, afin d'y puiser quelques pistes pour mener la modernisation du pays. Il sera même diplômé de la très prestigieuse Université d’Oxford, en Angleterre. Un bagage qui le mènera assez logiquement à occuper des postes politiques de premier plan : plusieurs fois ministre, le Fqih Guebbas fut également Grand vizir (l’équivalent de l'actuel Premier ministre) sous Moulay Youssef, père de Mohammed V.

C'est dire si le chemin est déjà pavé pour le jeune Abdelkrim Khatib. Il est d'abord envoyé à Rabat pour intégrer le lycée Gouraud, pépinière de la future élite du royaume. Suivront des études de médecine à Alger puis à Paris, qui feront du Docteur Khatib le premier chirurgien marocain de l’histoire du pays, en installant son cabinet à Casablanca en 1951. Mais d’autres ambitions et causes animent déjà le jeune médecin. À l'époque, la lutte contre la présence française au Maroc est dans sa phase la plus intense. Les résistants marocains s’organisent et prennent les armes contre l'occupant français. À la création de l’Armée de libération, Dr Khatib fait partie de ses fondateurs et dirigeants. Très actif au nord du Maroc, le jeune homme se démène pour lever des fonds, approvisionner l'Armée de libération en armes et coordonner ses différentes sections.

Quand la France entame des négociations avec les dirigeants marocains, les divergences commencent déjà à apparaître au sein du mouvement nationaliste. Les premiers clivages qui vont façonner l'avenir de la vie politique du royaume sont nés à cette période. Au lendemain de l’indépendance, la question du sort de l’Armée de libération est posée avec acuité : que faire de milliers de personnes armées et rompues aux techniques de la guérilla ? Et déjà, le Palais et l’Istiqlal se disputent le contrôle de cette armée. Pour Abdelkrim Khatib, il n’y a pas de dilemme. Il joue un rôle important pour convaincre les chefs de l’Armée de libération de déposer les armes et rejoindre les Forces armées royales créées et contrôlées par le Palais. Il accompagne en personne le prince Moulay El Hassan, pour persuader les indécis et négocier avec les récalcitrants. L’homme est un monarchiste convaincu et se positionne clairement comme un adversaire déclaré aux ambitions et projets des dirigeants de l’Istiqlal, dont un certain Mehdi Ben Barka. Les deux hommes ne s’apprécient guère et ne s'en cachent pas : même après la disparition tragique de Ben Barka, le Docteur continuera à exprimer son inimitié à l'égard du leader socialiste.

Au service de Sa Majesté
Les cinq années qui ont suivi l’indépendance du Maroc ont été décisives et déterminantes pour l’évolution de l’histoire politique du Maroc. Fort de ses milliers de militants et sympathisants, de son élite urbaine, cultivée et combative, et de la forte présence de ses membres dans la nouvelle administration du pays, le Parti de l’Istiqlal avait des visées de grandeur. Certains disaient d'hégémonie et de parti unique. Le Palais devait entamer une patiente et subtile partie d’échecs pour faire barrage aux ambitions de l’Istiqlal. Abdekrim Khatib faisait partie des éléments fidèles sur lesquels la monarchie pouvait compter dans ce périlleux bras de fer.

La première étape consistait à mettre en place un système multipartiste pour éroder la domination de l’Istiqlal sur la scène politique. L'objectif est d'investir les zones sociales et économiques où le parti de Allal Fassi et Ben Barka n’était pas solidement installé. Avec Mahjoubi Aherdane et Lahcen Lyoussi, Abdelkrim Khatib porte le Mouvement populaire sur les fonts baptismaux. Le parti avait pour ambition de fédérer les notables ruraux, peu enthousiasmés par les thèses collectivistes de l’aile gauche de l’Istiqlal. Les éléments berbères de la nouvelle formation ne portaient pas dans leurs cœurs l’élite du vieux parti marocain, jugée condescendante et aristocratique, les clivages culturels et géographiques étant tenaces dans un pays historiquement divisé entre “blad siba” et “blad el makhzen”.

Le Mouvement populaire organise donc son congrès constitutif en novembre 1959 et Abdelkrim Khatib y est désigné président du conseil national, tandis que Mahjoubi Aherdane hérite du fauteuil de secrétaire général. D'emblée, le MP, de fait le premier parti administratif du Maroc indépendant, affirme son soutien inconditionnel à la monarchie, fustigeant par le biais du Dr Khatib “les intellectuels européanisés” qui méprisent les sentiments religieux des Marocains. Et toujours sous son influence, le jeune parti se crée une doctrine économique inédite, baptisée “socialisme islamique”. Rapidement, et avec la bénédiction du Palais, le MP sera appelé à jouer les premiers rôles dans le paysage politique. En mai 1960, Mohammed V décide de mettre fin au gouvernement de Abdellah Ibrahim, pour diriger lui-même un nouveau gouvernement, dont Abdelkrim Khatib fera partie.

En 1963, sous l’instigation de Reda Guédira, alors directeur du cabinet royal, une large coalition politique est créée pour contrecarrer le raz-de-marée annoncé de l’Istiqlal et de l’UNFP aux premières élections législatives de l’histoire du Maroc. Le Front de défense des institutions constitutionnelles (FDIC) est né, une coalition composée d’un matériel hétéroclite, dont la fidélité au roi est le seul ciment : des intellectuels libéraux, des notables ruraux, de jeunes technocrates… Abdelkrim Khatib est une nouvelle fois aux manœuvres dans la formation de cette armada politique. Il réussit à convaincre les membres du MP de rejoindre cette coalition, malgré la réticence de Mahjoubi Aherdane. Le FDIC remporte une victoire à la Pyrrhus dans ces élections. Abdelkrim Khatib est nommé président du premier Parlement marocain. La fonction est loin d’être une sinécure. Car le Parlement marocain était le lieu d’un intense débat où des ténors et des symboles de la vie politique marocaine croisent le fer, et pas toujours à fleurets mouchetés.

Mais rapidement, la coalition makhzénienne commence à se fissurer. Surtout, des dissensions profondes font leur apparition entre les deux fondateurs du MP. Contre l'avis de Khatib, Aherdane presse ses fidèles de quitter le FDIC, mettant ainsi en danger l’équilibre de la majorité parlementaire fidèle au roi. Pour renverser la vapeur, Hassan II proposa à Khatib le poste de Premier ministre et la composition d’un gouvernement d’union nationale. Mais les conditions posées par le Docteur finirent par rebuter le monarque, qui prononcera quelques jours plus tard la dissolution du Parlement et la proclamation de l’état d’exception. Abdelkrim Khatib ira jusqu'à manifester publiquement sa désapprobation de la décision royale, en estimant que cette dernière n’était pas fondée. En 1966, la rupture est consommée entre Aherdane et Khatib, et pas de la manière la plus courtoise : profitant de l'un de ses déplacements à l'étranger, l’Amghar et ses fidèles décident l’exclusion du Docteur de la direction du Mouvement populaire. Qu'à cela ne tienne ! Courroucé, Abdelkrim Khatib fonde un nouveau parti, baptisé le Mouvement populaire démocratique et constitutionnel (MPDC). Une formation qui restera en jachère pendant plusieurs années, jusqu’au jour où Abdelilah Benkirane et ses amis, à la recherche d’un “parti-hôte”, viennent y souffler une nouvelle vie. Sorti par la petite porte, Abdelkrim Khatib entame un retour en force sur la scène politique marocaine, pour parrainer et accompagner les islamistes marocains sur le chemin de l’intégration politique.

Tout, sauf la gauche
Que le Docteur devienne le “tuteur” de l'islamisme politique marocain n'a finalement rien de surprenant. Tout au long de sa carrière, Abdelkrim Khatib n'a jamais cessé de mettre en avant sa sensibilité religieuse en matière politique. Déjà, lors de l’élaboration de la première Constitution marocaine de 1962, il avait proposé aux rédacteurs du texte l’introduction d’un titre honorifique destiné à affirmer la nature musulmane du pays : la commanderie des croyants. Khatib rappelait aux membres de la commission chargée de cette rédaction, dont beaucoup étaient d’illustres juristes français, que les sultans du Maroc ont toujours porté les titres de commandeur des musulmans et commandeur des croyants. Le titre a finalement trouvé place au cœur du fameux article 19 de la Constitution pour devenir, au gré des interprétations successives, la pierre angulaire d’une construction juridique et politique, offrant à son titulaire - le roi en l’occurrence - un pouvoir étendu.

Abdelkrim Khatib voyait dans le référentiel islamique une réponse forte et solide aux idées de ses adversaires politiques, principalement de gauche. Faut-il le rappeler, l'homme vouait une aversion et une haine profonde pour le communisme et ses thèses. Illustration : lors de la création de l’Association marocaine de soutien au peuple palestinien, qui a eu lieu dans sa demeure rbatie, Khatib a exigé l’exclusion de tout représentant communiste parmi ses membres. Pour lui, la lutte palestinienne était une forme de Jihad qu’il était “indécent d'altérer avec des idées gauchistes ou athées”. Il quittera d'ailleurs l'Association quelque temps plus tard, quand l’OLP a soutenu l’invasion de l’Afghanistan par l’armée soviétique. Dans certains milieux de la gauche marocaine, cette animosité était réciproque. On ne pardonnera jamais à Khatib les accusations portées contre Mehdi Ben Barka, l’incriminant dans l’assassinat de leaders de l’Armée de libération, et notamment celui de Abbas Messadi. Accusation pour accusation, et assassinat pour assassinat, des hommes de gauche ont évoqué à leur tour la complicité du Docteur dans le meurtre du leader syndicaliste Omar Benjelloun en 1975.

Un islamiste avant l’heure
Bien avant la naissance du PJD, Abdelkrim Khatib ambitionnait de mettre sur pied un parti porteur d'un référentiel religieux. En 1973, il s'en ouvrit à Hassan II, demandant sa bénédiction pour créer un “Parti de la renaissance islamique”. La proposition est catégoriquement rejetée par le monarque, qui lui répondit que “pour les activités religieuses, il y avait déjà des zaouias”.

Mais ce n'est que partie remise. Deux décennies plus tard, le chemin de Khatib croise celui de militants islamistes, souhaitant mettre un terme à l’action clandestine pour intégrer les institutions politiques officielles du pays. C'est Saleh Abou Raqiq, Frère musulman égyptien, qui recommande au chef du MPDC les “jeunes islamistes marocains cherchant parti désespérément”. La période est également propice à cette intégration : Hassan II vient d’entamer une politique d’ouverture politique et un desserrement progressif de l’étau autoritaire sur le pays. Il fallait aussi garder un œil vigilant sur les islamistes, dans un climat régional marqué par les péripéties du FIS algérien et l’entame d’une décennie sanglante chez le voisin de l’Est.

Abdelkrim Khatib se présentait comme la personne idoine, de par son référentiel et sa fidélité à la monarchie, pour tempérer les ardeurs éventuelles des anciens de la Chabiba islamiya. Le MPDC renaît alors de ses cendres, pour devenir le cadre partisan et légal de l’activité politique des islamistes marocains. Un congrès extraordinaire est organisé en 1996 pour entériner ce ralliement. Deux ans plus tard, la formation politique change de patronyme, pour devenir le Parti de la justice et du développement, dont Abdelkrim Khatib est nommé Secrétaire général. Pour autant, les relations entre le patriarche et les cadres islamistes sont tendues : Khatib s’oppose au projet de Constitution de 1996, tandis que Abdelilah Benkirane n’y est pas hostile. Le Docteur impose à son parti de ne pas participer aux élections municipales de 1997, alors que ses nouveaux alliés souhaitent y prendre part. La maladie de Abdelkrim Khatib et la direction prise par le PJD l’ont poussé plus tard à quitter le gouvernail du parti. Jusqu’à sa disparition, il a continué à porter le titre de président fondateur du PJD. Un ultime titre, dans une vie politique riche et intense.

 
 
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