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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Mohammed Ennaji

Chercheur, historien et écrivain, auteur de Le sujet et le mamelouk
(2007, Editions Fayard, collection Mille et une nuits).

Analyse. Aux origines de la Fatwa

La fatwa fut un outil de
rupture avec les pratiques
antérieures à l'islam.
(DR)

La sortie du désormais célèbre Cheikh Maghrawi (sur les mariages des filles de neuf ans) nous oblige à retourner aux origines de la fatwa, mais aussi de la société musulmane, partagée entre le divin et l’humain, le moderne et l’ancien…


Il a suffi d'une fatwa d'un fqih pour semer la zizanie dans un pays qui arbore une confiance aveugle en soi. Plus remarquable, le fqih n'était pas totalement dans le tort si l'on prend la peine de l'écouter dans sa logique de l'ijtihad avec pour seul horizon la religion. Plus encore, il est
en droit de citer l'exemple du mariage du prophète avec Aïcha dans sa neuvième année. Après tout, le mariage des filles à cet âge n'était pas si étrange au Maroc. On peut citer des exemples de textes au XIXème siècle mentionnant l'âge de mariage à dix ans, sinon moins. Les jurisconsultes justifiaient de telles unions pour les filles à libido précoce ou celles d'origine modeste qu'on craignait de voir sombrer dans la prostitution. Le fqih a dû feuilleter des recueils faussement jaunis des temps anciens. Nos morts sont encore si vivants !

Mais au-delà de détails sur l'âge de mariage que la nouvelle réalité sociale imposera en dernière instance, le problème est, fqih ou pas, celui du changement social, de l'affrontement de deux logiques, de deux visions du monde. Nous sommes en présence d'un indicateur de transition essentiel. Le Maroc est-il en cours d'une transition pensée, volontaire, ou plutôt d'une transition subie qui pose problème quant à sa régulation ?

Contre tous ceux qui clament à qui veut l'entendre une transition sans pareille au Maroc, pleine de grands projets et de démocratie, la fatwa du fqih et la nervosité qui s'en suivit, corroborent l'idée qu'une société composite comme la nôtre penche toujours pour la “composition”. C'est-à-dire pour le compromis et non pour la contradiction. Autrement dit, on veut protéger au moins partiellement le statut de la femme moderne, parce qu'on y est acculé avec l'émergence de nouvelles structures de sociabilité, mais sans égratigner sérieusement le religieux, pourtant battu en brèche dans la législation concernant de nombreux secteurs de la vie sociale. De son retranchement dans l'enceinte du Code de la famille, le religieux se défend bec et ongles et menace d'autres secteurs. Alors, tempête dans un verre d'eau que cette agitation autour d'une fatwa somme toute négligeable ? Non, le problème est beaucoup plus grave et, image pour image, il serait plutôt question de courants de fond. Autrement dit, il s'agit du choix de société qu'il nous incombe désormais d'énoncer clairement si nous voulons avancer résolument dans la voie de la modernité. Ce choix est la plupart du temps tu. La force du discours religieux aujourd'hui impose le silence aux convaincus de la modernité. Celle-ci progresse certes, mais elle opère à visage masqué, en rampant timidement dans le vécu, n'osant pas dévoiler son identité et se drapant souvent dans l'ancien. Alors, tant que le silence planera sur cette question, les fatawa pulluleront. Le recours à celles-ci a un sens très lourd quant au modèle social qu'il suppose. C'est un des lieux fortement symboliques de la rupture culturelle qu'appelle une véritable modernité, construite autour de la démocratie et de la citoyenneté. Il est donc question de choisir clairement entre la société de la fatwa et la société moderne, entre une société majeure et une société mineure, entre une société maîtresse de sa démarche et de ses lois et une société toujours débitrice du ciel et de ses gourous pour gérer son quotidien. Jusqu'à l'heure, et tant que la logique de la fatwa l'emporte, notre société peut être qualifiée de société mineure, la fatwa étant encore le passage obligé des réformes sociales.

Entre archaïsme et modernité
La fatwa est un décret qui peut être édicté par une autorité religieuse en vue de légaliser ou d'interdire une pratique. Elle est dans ce cas l'arme des gardiens du temple qui entendent ainsi veiller au respect strict des préceptes de la religion et lutter contre les dérapages. C'est un moyen de contenir et de contrôler le changement social, un rappel à l'ordre.

Mais la fatwa peut être aussi un instrument de la nouveauté. C'est le moyen idoine d'introduire une innovation, de négocier au religieux du terrain sans encourir les foudres du ciel. C'est ainsi qu'elle est perçue par les forces politiques progressistes. Une telle avancée s'effectue toutefois par le recours au Commandeur des croyants auquel revient le privilège d'énoncer un tel décret ou de le déléguer à un organisme désigné à cet effet. C'est donc une arme d'une grande utilité pouvant être porteuse de progrès, sans être cependant le produit d'une décision collective. Un intermédiaire avec le ciel est toujours nécessaire. C'est pourquoi il est important de s'interroger sur le contenu de l'acte même de la fatwa, sur sa signification profonde comme message. Sommes-nous avec son diktat dans la modernité ou dans l'archaïsme ? Sommes-nous dans un univers où le mécanisme de la décision relève d'une société moderne, c'est-à-dire qu'il est généré par un processus maîtrisé, démocratique et rationnel ou dans un autre cadre ?

Aux origines de l’Iftae
À ses débuts, la fatwa fut effectivement un outil de rupture avec les pratiques antérieures à l'islam, qui touchaient à des questions se rapportant tant aux relations sociales qu'à la métaphysique. Du temps du prophète, la fatwa relevait du divin en raison de la force de frappe nécessaire pour convaincre croyants et réticents. S'agissant de décréter du neuf, l'exercice était de l'ordre du céleste, les ruptures ne relevant pas à l'époque du terrestre.

Ici, c'est la continuité de la tradition du Qayl, de celui qui a la maîtrise du verbe, qui est dans le secret des dieux. Un privilège qui revenait dans un premier temps aux devins et qui tomba par la suite aux mains des rois. Il fallait, pour faire accepter une décision inaccoutumée ou une innovation, un signe du ciel. Ainsi l'avènement de tel verset, se rapportant à l'héritage, déconcerta la population qui attendit alors un signe du ciel à ce sujet, autrement dit elle réagit comme elle avait l'habitude de le faire auparavant. Ne voyant rien venir cependant, elle s'enquit auprès du prophète à ce sujet. Nous sommes ainsi dans les pratiques qui étaient courantes en Arabie antéislamique. Le chef est l'intermédiaire avec le ciel. Il est le Qayl, le seul qui peut entrer en conciliabules avec le ciel, décider des transgressions. Avec le prophète Mohammed, le système allait être rationalisé et raffiné, le monothéisme imposant une telle démarche. Le verset en question dit explicitement que la fatwa est un acte relevant du divin, de Dieu en personne. “Ils te sollicitent ta fatwa au sujet des femmes dis : Dieu même l'a fait quant à elles dans ce passage du livre …” C'est donc Dieu et sa parole qui font désormais loi, qui font la fatwa.

De la parole du chef à la parole de Dieu
Le ciel tranche et, grâce à son intervention, la décision du chef gagne en sacré et en indiscuté. La parole qui relevait jusque-là du roi ou du devin vient désormais directement du ciel. La parole du chef est ainsi confortée par le maître absolu. Son ascension au ciel lui confère vigueur et conviction. Le roi se dépouille de sa parole au profit du ciel pour n'être plus par la suite que l'expression de la volonté de Dieu. La fatwa acquiert alors cette force que rien ne peut contrecarrer en raison de sa provenance divine aux origines. Elle devient la loi au-dessus de toutes les lois. Voici une pratique ancienne que la religion musulmane fit sienne en veillant à la détacher, dans un premier stade, des prérogatives arbitraires du chef en la prêtant au ciel. Rappelons que le prophète, quand il était interpellé par le public sur des questions se rapportant à la religion, ne répondait pas directement aux questions mais se fiait à la révélation. Cette attitude a plusieurs explications, l'une d'entre elles est la volonté d'asseoir le monopole de légiférer. Dans une période qui leur était propice, il y avait en effet de nombreux devins et apprentis prophètes qui revendiquaient aussi des liens avec le ciel. En s'interdisant de répondre lui-même directement aux questions, le prophète fermait la voie à tout autre prétendant et laissait la parole de Dieu régner en maître absolu. Il fallait non seulement priver de légitimité les prétendants au secret des dieux, mais priver de voix toutes les divinités arabes antérieures au profit d'Allah. La parole du chef, le lieutenant de Dieu, n'en sera que plus assurée par la suite. Effectivement, avec la consolidation de l'islam et le renforcement de l'Etat, la fatwa allait devenir la solution courante pour faire face aux problèmes que posait l'extension de l'empire et l'évolution sociale. Les jurisconsultes prirent en charge de répondre directement aux questions des populations. Le rôle ancien du Qayl revint alors au calife ou commandeur des croyants. Nous sommes ainsi en présence de la genèse de ce décret qui s'inscrit dans les modalités d'installation de l'autorité et de son pouvoir de régulation sociale. Voici donc comment une prérogative de l'autorité s'en détache apparemment, transite par le ciel avant de retomber, moins sujette à discussion, dans les mains de l'autorité. Mais le ghayb, le mystère, en demeure l'origine et les hommes n'ont d'autre choix que de se soumettre à sa volonté. Dans la logique de la fatwa, l'intermédiaire, celui qui sait parce qu'il a accès à ce mystère, est le seul en mesure de décréter des lois.

Fatwâ, Futya, Fatâ
Le fatâ est le jeune et le vocable s'applique particulièrement à la prime jeunesse. Mais le mot est aussi synonyme de 'Abd ou esclave, et c'était bien le mot préféré du prophète pour désigner les esclaves. Le Coran l'atteste aussi dans ce sens “Moïse dit à son serviteur…” surnommant ainsi le compagnon de Moïse parce qu'il le servait lors de son voyage. Ou plus explicite encore “Des femmes dans la ville dirent : l'épouse de l'Excellence sollicite son servant (fatâha) de sa personne !...”. Le terme désigne l'esclave indifféremment à son âge, fatâ au masculin et fatâte pour la femme jeune ou vieille. Le mot englobe en fait le mamelouk mais aussi le serviteur sans qu'il soit nécessairement un esclave marchandise. Le mot se rapporte de façon générale à ce qui est frais et donc malléable. Appliqué à la jeune fille, il signifie qu'elle a atteint l'âge où elle doit être soustraite aux regards et voilée. Il ressort de ces éléments que le mot fatwa qu'on peut traduire dans le sens commun par réponse, se réfère à la minorité qui trahit en fait son sens véritable. Comme si la réponse en question s'adressait à une personne mineure qui, livrée à elle-même, serait dans l'incapacité de trouver son chemin. C'est ce que la jeunesse et la fraîcheur laissent entendre. La servitude que suppose l'usage du mot fatâ pour désigner l'esclave met plus en valeur cette incapacité qui est le lot d'un tel statut. Non seulement la fatwa s'adresse à une personne mineure mais cette dernière, en raison de son statut servile, n'est pas libre de ses initiatives, c'est à son maître que cela revient. L'usage des mots n'est pas gratuit même si les transformations intervenues dans les rapports sociaux ont tendance à laver de tout soupçon bon nombre de mots du vocabulaire.

Par ailleurs, l'autre vocable en usage signifiant l'istiftâ', est le su'âl qu'on rendrait aussi innocemment de nos jours par question. Or le su'âl lui-même comporte cette dimension du besoin, le sâ'il est bien le mendiant, le pauvre qui ne peut se prendre en charge et qui doit tendre la main aux autres. Nous sommes ainsi en présence de sociétés sous tutelle, à l'origine dominées par le surnaturel et attendant de lui qu'il les éclaire par ses signes sur le chemin à suivre et les actions à entreprendre. Le décodage des signes revient à un intermédiaire auquel la société recourt à cette fin. Dans une société en vitesse de croisière, l'intermédiaire est reconnu, son identité et son pouvoir ne souffrent pas de confusion, la production de fatwa est alors fortement centralisée. Par contre en période de crise, les intermédiaires pullulent. Le changement social, malgré ses hauts et ses bas, et la crise du champ religieux et identitaire de nos jours induisent une telle situation. Sur les écrans de télévision, sur les sites Internet comme sur d'autres supports, les fatawa abondent. C'est à qui s'estimera le plus apte à interpréter les volontés du ciel. Le problème dans notre société est que l'ensemble des acteurs, islamistes ou autres, ne sont pas en mesure de se désengager, serait-ce du bout des lèvres, de l'emprise du champ religieux dont ils se revendiquent tous explicitement. La fatwa reste pour eux une façon non seulement de composer avec le ciel, mais une réelle possibilité de pousser les réformes jusqu'au bout. En revendiquant la fatwa comme clé de progrès et d'avancées, les politiques “modernistes” se fourvoient et s'engluent dans les méandres du religieux, se refusant du même coup une réelle perspective moderniste. Le religieux en question reste alors grand ouvert au conservatisme auquel la pratique de la fatwa offre une arme de choix...

Il n'y a pas de modernité sans risques, sans courage et sans projet. Le rapport au religieux est déterminant dans cette perspective. C'est la seule voie pour couper court à la menace des fatawa en coupant l'herbe sous les pieds de leurs auteurs. Et c'est la condition d'accès au statut de société majeure.

 
 
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