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Nostalgie. Quand le théâtre était populaire
N° 342
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Youssef Chraïbi

Nostalgie. Quand le théâtre était populaire

Tayeb Saddiki, pionnier du
théâtre marocain, et fondateur
de la troupe Masrah Ennass.
(TNIOUNI)

De l’art dramatique à la comédie musicale, Tayeb Saddiki, avec sa troupe Masrah Ennass, constitue l’exemple le plus parlant de la Movida marocaine des années 1960-70. Voyage dans le temps où les Marocains aimaient les planches.


Confortablement installé derrière son bureau, vêtu d'une gandoura, Tayeb Saddiki passe sa main dans sa chevelure grisonnante, puis dans sa légendaire barbe en remplissant les cases de ses mots fléchés quotidiens. À ses côtés, une bougie rend l’âme. “J’en rallumerai une
autre pour chasser l’odeur du cigare”, lance-t-il de sa voix vive, en jetant quelques regards à son vieux poste télé. Dans un coin du salon, un fauteuil arborant le portrait de Molière fait face à une pile de cahiers, où sont rangées quelques photos. Des photos, il y en jusque sur les murs des toilettes de la résidence Saddiki. Un témoignage de son expérience théâtrale, celle de Masrah Ennass, littéralement le Théâtre des gens.

Molière en jellaba
L’histoire commence au lendemain de l’indépendance. À sa sortie d’un stage d’art dramatique, organisé par le ministère de la Jeunesse et des Sports, le jeune Tayeb, âgé de 17 ans, fait d'emblée porter la jellaba à Molière. Il adapte Les fourberies de Scapin en celles de Joha, qu’il joue en 1956 au Théâtre national de Paris. Et en darija s’il vous plaît. Outre le synopsis, traduit et résumé dans des feuillets remis à l’assistance, les spectateurs apprécient les tenues, le jeu des comédiens et le cadre : “Les gens viennent regarder une pièce. Les costumes et les décors sont aussi importants que le texte pour comprendre une représentation théâtrale”, insiste Saddiki. Pour cela, toute la famille se met à l’ouvrage. Saïd, le grand frère, écrit. Le second, Seddik, s’occupe des décors, tandis que les mains expertes de la sœur, Maria, conceptualisent les costumes. Le public hexagonal applaudit et la critique encense Tayeb Saddiki, au point qu’un quotidien français le présente, en 1957, comme “l’un des meilleurs acteurs comiques au monde”. C’est suffisant pour convaincre les mécènes marocains de le financer. Les leaders de l’Union nationale des forces populaires (UNFP) se prennent d’affection pour le jeune artiste : le trio Mehdi Ben Barka, Abderrahmane Youssoufi et Abderrahim Bouabid puisent dans les caisses du syndicat lié au parti, l’UMT (Union marocaine du travail), pour subventionner le Théâtre travailliste.
À l’époque, ses pièces se jouent dans un espace de fortune, aménagé à côté du port de Casablanca. “Pour faire de la réclame, nous avions recours au berrah (crieur public, ndlr), raconte Tayeb Saddiki. Par la suite, nous avions une voiture équipée d’un micro”. Dès les premières représentations, le succès est au rendez-vous. En s’inspirant des soirées de Jean Vilar (acteur et metteur en scène français, créateur du Festival d'Avignon), la première troupe professionnelle “indépendante” du Maroc a institutionnalisé les représentations réservées à certaines corporations : marins, instituteurs et même femmes de ménage. Pourtant, l’idylle tourne court. “La salle affichait complet tous les soirs, mais l’expérience n’a pas duré plus de deux ans”, se rappelle ce témoin de l’époque. La vision politique que veulent imposer les dirigeants de l’UNFP finit par agacer Saddiki. L’électron libre du théâtre quitte alors ses “sponsors” et se met à son propre compte.

À guichets fermés
Toute l’équipe suit son coach qui fonde la Compagnie Saddiki avant de prendre la tête, en 1964, du Théâtre municipal de Casablanca. “Ce départ était une grande perte pour le parti d’opposition, puisque les pièces connaissaient un grand succès et touchaient un large public”, analyse cet observateur. Car l’équipe artistique va à la rencontre de son public. De ville en village, la scène, désormais ambulante, sillonne le pays en diffusant ses adaptations. Pour deux ou trois dirhams, il était possible de s'offrir quelques grands classiques : du Médecin volant (1955) de Molière, aux Gens de la caverne (1956) de Tawfik Al Hakim, en passant par l’Assemblée des femmes (1959) d’Aristophane, tous vus à travers le prisme rouge et vert. L’engouement est général. “Dans les villages, on se bousculait, évoque avec nostalgie Amina Omar, comédienne et épouse de Tayeb. Certains voulaient payer leur entrée avec des œufs, d’autres assistaient à nos pièces avec leur âne”. En ville, le succès est similaire : “J’ai vu des foules s’amasser devant les salles de théâtre, se rappelle le cinéaste Omar Chraïbi. Lorsqu’une pièce était jouée, tout le monde en parlait le lendemain dans les cafés, et la plupart des blagues de l’époque s’inspiraient des dialogues de ces comédies”. À Casablanca comme à Tiznit, la troupe joue à guichets fermés. Les attroupements les plus spectaculaires ont lieu sur les places publiques, investies par des représentations géantes comme La bataille des trois rois, en 1963, avec plus de 400 figurants en tournée dans différents stades, ou encore La bataille de Zellaqa, en 1970, devant la municipalité de Casablanca. Populaire, c’est l’idée qu’a toujours eue Tayeb Saddiki du théâtre. “L’usage de l’arabe dialectal plaisait aux spectateurs. Dans le nationalisme ambiant, ça leur faisait plaisir de voir des pièces marocaines en darija. Contrairement aux troupes amateurs de l’époque qui se donnaient un air sérieux en reproduisant Saladin en arabe classique”, explique notre homme.

Un mécène nommé Hassan II
Mais au-delà de la darija, la mise en valeur du patrimoine et de l’histoire du Maroc est pour beaucoup dans le succès de la troupe. C’est probablement ce qui séduit son nouveau fan et accessoirement bailleur de fonds : Hassan II. En 1965, le roi lui remet un scénario écrit de ses propres mains : Soltane Tolba. La pièce retrace la défunte tradition des étudiants fassis de l’université Al Qaraouiyines araouiyines, qui, chaque année, élisaient parmi eux le roi d’un jour. Tout roule pour le nouveau chouchou du monarque, avec lequel il développe des relations amicales. Pourtant, quatre ans plus tard, les services de censure hassaniens n’hésitent pas à lui interdire de jouer Les moutons répètent. Cette satire du pouvoir sera finalement interprétée… à Alger. Le frère ennemi du royaume se réjouit de se montrer plus démocratique que la monarchie voisine, quitte à ovationner un spectacle 100% marocain. Car du malhoun aux contes populaires, les œuvres jouées par la troupe dessinent la fresque de l’héritage culturel oral du royaume. Le tout, en important le concept de la halqa sur les planches. “Le théâtre fait partie prenante de notre culture. Nous avons des textes séculaires présentant des personnages, des dialogues et des histoires intéressantes, il fallait juste les mettre en scène”, nous confie Tayeb Saddiki. Et voilà lancée l’épopée des comédies musicales bien de chez nous.

Sur scène, les comédiens chantent, dansent, dialoguent... et mettent la main à la pâte. Entre deux actes, ils déplacent les décors et balayent les planches à la fin de chaque représentation. C’est la discipline “made in Saddiki”. En brandissant la menace de l’expulsion, le stakhanoviste de la scène impose la polyvalence. Il exige de ses poulains qu’ils apprennent par cœur le rôle de chaque personnage, de maîtriser tous les aspects techniques (éclairage, son, gestion des costumes et des décors) et d’être ponctuels. Un enseignement complet relevé à la sauce militaire. “Un jour, Tayeb nous a donné rendez-vous pour prendre le bus à 5 heures du matin. Sa sœur a été en retard de quelques minutes. On est partis sans elle. Elle a dû prendre un taxi pour nous rejoindre à Ouarzazate”, se remémore Mohamed Bakhti, un ancien de la troupe, et futur manager des Lemchaheb. Indiscutablement, pour le metteur en scène, on ne plaisante pas avec la comédie. “Un jour, Saïd Saddiki a traité Lhoucine Biniaz (alias Baz, ndlr) de ‘hmar’. Lhoucine a profité d’un moment de pénombre pour le gifler. Il s’est enfui dans la foulée, encore vêtu de son costume, de peur des représailles”, raconte Bakhti. “C’est vrai qu’il était sévère, mais le résultat est là : les plus grands artistes sont passés par l’école Saddiki”, poursuit Bakhti.

Dénicheur de talents
Le directeur du Théâtre municipal a effectivement lancé la carrière de bon nombre d’artistes. Non seulement des acteurs comme Mustapha Salamat, Mohamed Miftah ou encore notre ministre de la Culture, Touria Jabrane, mais aussi des musiciens. Il a même été à l’origine de la plus grande révolution musicale du pays. À la fin des années 60, il accueille des jeunes de Hay Mohammadi, qui deviendront les membres des Tagadda, Lemchaheb, Jil Jilala et Nass El Ghiwane. “Lorsque je les ai présentés au public, il y a eu comme un appel d’air. La jeunesse hippie de l’époque affluait en masse. Elle se reconnaissait en ces comédiens aux cheveux longs et rebelles sur les bords”, témoigne Saddiki. En 1967, Omar Sayed, Boujemâa Ahgour et Larbi Batma, des Nass El Ghiwane, entament leur carrière artistique en jouant dans le Diwan de Sidi Abderrahmane El Mejdoub (poète et troubadour marocain du 16ème siècle). Ils enchaînent avec Sidi Kaddour El Alami (poète du 19ème siècle). Pour y participer, Omar Sayed suit des cours d’articulation en répétant avec un stylo dans la bouche. Il est même obligé de raser sa belle tignasse, sur ordre express de Saddiki, “pour les besoins du rôle”. Les concessions s’enchaînent jusqu’en 1969, l’année de tous les succès, avec le monumental El Harraz. La comédie musicale, mise en scène de la fameuse qasida de malhoun éponyme, est jouée plus de 400 fois dans une dizaine de pays. Forts de leur notoriété, les Nass El Ghiwane se constituent juste après cet exploit. Ils seront rapidement suivis par leurs congénères. Ces “comédiens qui chantent”, comme aime les définir leur mentor, gardent dans leurs prestations des restes du passage par l’art dramatique. La nouvelle scène marocaine d’alors puise son inspiration dans la culture populaire, le tout saupoudré d’un goût prononcé pour les costumes et la mise en scène. La révolution culturelle bat son plein, les salles sont combles. La musique et le théâtre touchent le peuple. En 1974, Saddiki (re)baptise alors sa troupe Masrah Ennass. Elle porte ce nom jusqu’à aujourd’hui, avec à son actif plus de 70 pièces, adaptées, écrites ou co-écrites par Tayeb Saddiki. Qui dit mieux ?

 
 
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