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Par Youssef Chraïbi
Nostalgie. Quand le théâtre était populaire
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Tayeb Saddiki, pionnier du
théâtre marocain, et fondateur
de la troupe Masrah Ennass.
(TNIOUNI)
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De lart dramatique à la comédie musicale, Tayeb Saddiki, avec sa troupe Masrah Ennass, constitue lexemple le plus parlant de la Movida marocaine des années 1960-70. Voyage dans le temps où les Marocains aimaient les planches.
Confortablement installé derrière son bureau, vêtu d'une gandoura, Tayeb Saddiki passe sa main dans sa chevelure grisonnante, puis dans sa légendaire barbe en remplissant les cases de ses mots fléchés quotidiens. À ses côtés, une bougie rend lâme. Jen rallumerai une |
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autre pour chasser lodeur du cigare, lance-t-il de sa voix vive, en jetant quelques regards à son vieux poste télé. Dans un coin du salon, un fauteuil arborant le portrait de Molière fait face à une pile de cahiers, où sont rangées quelques photos. Des photos, il y en jusque sur les murs des toilettes de la résidence Saddiki. Un témoignage de son expérience théâtrale, celle de Masrah Ennass, littéralement le Théâtre des gens.
Molière en jellaba
Lhistoire commence au lendemain de lindépendance. À sa sortie dun stage dart dramatique, organisé par le ministère de la Jeunesse et des Sports, le jeune Tayeb, âgé de 17 ans, fait d'emblée porter la jellaba à Molière. Il adapte Les fourberies de Scapin en celles de Joha, quil joue en 1956 au Théâtre national de Paris. Et en darija sil vous plaît. Outre le synopsis, traduit et résumé dans des feuillets remis à lassistance, les spectateurs apprécient les tenues, le jeu des comédiens et le cadre : Les gens viennent regarder une pièce. Les costumes et les décors sont aussi importants que le texte pour comprendre une représentation théâtrale, insiste Saddiki. Pour cela, toute la famille se met à louvrage. Saïd, le grand frère, écrit. Le second, Seddik, soccupe des décors, tandis que les mains expertes de la sur, Maria, conceptualisent les costumes. Le public hexagonal applaudit et la critique encense Tayeb Saddiki, au point quun quotidien français le présente, en 1957, comme lun des meilleurs acteurs comiques au monde. Cest suffisant pour convaincre les mécènes marocains de le financer. Les leaders de lUnion nationale des forces populaires (UNFP) se prennent daffection pour le jeune artiste : le trio Mehdi Ben Barka, Abderrahmane Youssoufi et Abderrahim Bouabid puisent dans les caisses du syndicat lié au parti, lUMT (Union marocaine du travail), pour subventionner le Théâtre travailliste.
À lépoque, ses pièces se jouent dans un espace de fortune, aménagé à côté du port de Casablanca. Pour faire de la réclame, nous avions recours au berrah (crieur public, ndlr), raconte Tayeb Saddiki. Par la suite, nous avions une voiture équipée dun micro. Dès les premières représentations, le succès est au rendez-vous. En sinspirant des soirées de Jean Vilar (acteur et metteur en scène français, créateur du Festival d'Avignon), la première troupe professionnelle indépendante du Maroc a institutionnalisé les représentations réservées à certaines corporations : marins, instituteurs et même femmes de ménage. Pourtant, lidylle tourne court. La salle affichait complet tous les soirs, mais lexpérience na pas duré plus de deux ans, se rappelle ce témoin de lépoque. La vision politique que veulent imposer les dirigeants de lUNFP finit par agacer Saddiki. Lélectron libre du théâtre quitte alors ses sponsors et se met à son propre compte.
À guichets fermés
Toute léquipe suit son coach qui fonde la Compagnie Saddiki avant de prendre la tête, en 1964, du Théâtre municipal de Casablanca. Ce départ était une grande perte pour le parti dopposition, puisque les pièces connaissaient un grand succès et touchaient un large public, analyse cet observateur. Car léquipe artistique va à la rencontre de son public. De ville en village, la scène, désormais ambulante, sillonne le pays en diffusant ses adaptations. Pour deux ou trois dirhams, il était possible de s'offrir quelques grands classiques : du Médecin volant (1955) de Molière, aux Gens de la caverne (1956) de Tawfik Al Hakim, en passant par lAssemblée des femmes (1959) dAristophane, tous vus à travers le prisme rouge et vert. Lengouement est général. Dans les villages, on se bousculait, évoque avec nostalgie Amina Omar, comédienne et épouse de Tayeb. Certains voulaient payer leur entrée avec des ufs, dautres assistaient à nos pièces avec leur âne. En ville, le succès est similaire : Jai vu des foules samasser devant les salles de théâtre, se rappelle le cinéaste Omar Chraïbi. Lorsquune pièce était jouée, tout le monde en parlait le lendemain dans les cafés, et la plupart des blagues de lépoque sinspiraient des dialogues de ces comédies. À Casablanca comme à Tiznit, la troupe joue à guichets fermés. Les attroupements les plus spectaculaires ont lieu sur les places publiques, investies par des représentations géantes comme La bataille des trois rois, en 1963, avec plus de 400 figurants en tournée dans différents stades, ou encore La bataille de Zellaqa, en 1970, devant la municipalité de Casablanca. Populaire, cest lidée qua toujours eue Tayeb Saddiki du théâtre. Lusage de larabe dialectal plaisait aux spectateurs. Dans le nationalisme ambiant, ça leur faisait plaisir de voir des pièces marocaines en darija. Contrairement aux troupes amateurs de lépoque qui se donnaient un air sérieux en reproduisant Saladin en arabe classique, explique notre homme.
Un mécène nommé Hassan II
Mais au-delà de la darija, la mise en valeur du patrimoine et de lhistoire du Maroc est pour beaucoup dans le succès de la troupe. Cest probablement ce qui séduit son nouveau fan et accessoirement bailleur de fonds : Hassan II. En 1965, le roi lui remet un scénario écrit de ses propres mains : Soltane Tolba. La pièce retrace la défunte tradition des étudiants fassis de luniversité Al Qaraouiyines araouiyines, qui, chaque année, élisaient parmi eux le roi dun jour. Tout roule pour le nouveau chouchou du monarque, avec lequel il développe des relations amicales. Pourtant, quatre ans plus tard, les services de censure hassaniens nhésitent pas à lui interdire de jouer Les moutons répètent. Cette satire du pouvoir sera finalement interprétée
à Alger. Le frère ennemi du royaume se réjouit de se montrer plus démocratique que la monarchie voisine, quitte à ovationner un spectacle 100% marocain. Car du malhoun aux contes populaires, les uvres jouées par la troupe dessinent la fresque de lhéritage culturel oral du royaume. Le tout, en important le concept de la halqa sur les planches. Le théâtre fait partie prenante de notre culture. Nous avons des textes séculaires présentant des personnages, des dialogues et des histoires intéressantes, il fallait juste les mettre en scène, nous confie Tayeb Saddiki. Et voilà lancée lépopée des comédies musicales bien de chez nous.
Sur scène, les comédiens chantent, dansent, dialoguent... et mettent la main à la pâte. Entre deux actes, ils déplacent les décors et balayent les planches à la fin de chaque représentation. Cest la discipline made in Saddiki. En brandissant la menace de lexpulsion, le stakhanoviste de la scène impose la polyvalence. Il exige de ses poulains quils apprennent par cur le rôle de chaque personnage, de maîtriser tous les aspects techniques (éclairage, son, gestion des costumes et des décors) et dêtre ponctuels. Un enseignement complet relevé à la sauce militaire. Un jour, Tayeb nous a donné rendez-vous pour prendre le bus à 5 heures du matin. Sa sur a été en retard de quelques minutes. On est partis sans elle. Elle a dû prendre un taxi pour nous rejoindre à Ouarzazate, se remémore Mohamed Bakhti, un ancien de la troupe, et futur manager des Lemchaheb. Indiscutablement, pour le metteur en scène, on ne plaisante pas avec la comédie. Un jour, Saïd Saddiki a traité Lhoucine Biniaz (alias Baz, ndlr) de hmar. Lhoucine a profité dun moment de pénombre pour le gifler. Il sest enfui dans la foulée, encore vêtu de son costume, de peur des représailles, raconte Bakhti. Cest vrai quil était sévère, mais le résultat est là : les plus grands artistes sont passés par lécole Saddiki, poursuit Bakhti.
Dénicheur de talents
Le directeur du Théâtre municipal a effectivement lancé la carrière de bon nombre dartistes. Non seulement des acteurs comme Mustapha Salamat, Mohamed Miftah ou encore notre ministre de la Culture, Touria Jabrane, mais aussi des musiciens. Il a même été à lorigine de la plus grande révolution musicale du pays. À la fin des années 60, il accueille des jeunes de Hay Mohammadi, qui deviendront les membres des Tagadda, Lemchaheb, Jil Jilala et Nass El Ghiwane. Lorsque je les ai présentés au public, il y a eu comme un appel dair. La jeunesse hippie de lépoque affluait en masse. Elle se reconnaissait en ces comédiens aux cheveux longs et rebelles sur les bords, témoigne Saddiki. En 1967, Omar Sayed, Boujemâa Ahgour et Larbi Batma, des Nass El Ghiwane, entament leur carrière artistique en jouant dans le Diwan de Sidi Abderrahmane El Mejdoub (poète et troubadour marocain du 16ème siècle). Ils enchaînent avec Sidi Kaddour El Alami (poète du 19ème siècle). Pour y participer, Omar Sayed suit des cours darticulation en répétant avec un stylo dans la bouche. Il est même obligé de raser sa belle tignasse, sur ordre express de Saddiki, pour les besoins du rôle. Les concessions senchaînent jusquen 1969, lannée de tous les succès, avec le monumental El Harraz. La comédie musicale, mise en scène de la fameuse qasida de malhoun éponyme, est jouée plus de 400 fois dans une dizaine de pays. Forts de leur notoriété, les Nass El Ghiwane se constituent juste après cet exploit. Ils seront rapidement suivis par leurs congénères. Ces comédiens qui chantent, comme aime les définir leur mentor, gardent dans leurs prestations des restes du passage par lart dramatique. La nouvelle scène marocaine dalors puise son inspiration dans la culture populaire, le tout saupoudré dun goût prononcé pour les costumes et la mise en scène. La révolution culturelle bat son plein, les salles sont combles. La musique et le théâtre touchent le peuple. En 1974, Saddiki (re)baptise alors sa troupe Masrah Ennass. Elle porte ce nom jusquà aujourdhui, avec à son actif plus de 70 pièces, adaptées, écrites ou co-écrites par Tayeb Saddiki. Qui dit mieux ? |
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