Mauvaise foi
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Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)
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Selon Attajdid, la création de banques islamiques en France ferait perdre 23 milliards de dirhams par an au Maroc.
Attajdid sest de nouveau distingué. Mardi dernier, en pleine crise financière mondiale, le journal du PJD a contribué au débat en publiant, en gros titre de Une, cette surprenante information : Lintégration par la France du modèle de financement islamique dans son système bancaire menace de faire perdre au Maroc 23 milliards de dirhams par an, soit léquivalent des transferts des MRE* de France en 2007. Rien que ça.
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Se basant sur un rapport du Sénat français préconisant une telle intégration, ainsi que sur les prémonitions dun expert bancaire, la prophétie du journal islamiste se base sur trois a priori. Primo : tous les Marocains de France sidentifient dabord comme musulmans, avant de sidentifier comme Marocains (Attajdid nenvisage même pas, en passant, quils puissent sidentifier comme Français). Secundo : la disponibilité de produits bancaires islamiques en France changerait instantanément les habitudes dépargne et de crédit de tous ces gens, soit environ un million de personnes. Tertio : ce million de personnes, pour peu quon flatte leur islamité, cesseraient immédiatement de transférer de largent vers leur pays dorigine.
Ces trois préalables sont, bien entendu, faux. Dabord, les transferts de fonds des MRE vers le Maroc sont dabord et avant tout destinés aux membres de leurs familles relativement démunis qui vivent encore au bled. Cela ne va pas changer de sitôt, à moins de considérer que les émigrés marocains en France sont tous des massakhit lwalidine (maudits par leurs parents). Ce quAttajdid nira pas jusquà considérer - du moins, on lespère. Ensuite, ce nest pas parce quon est musulman quon est forcément attiré par le modèle de financement islamique (en gros : partager les gains (ou les pertes) dun investissement avec le prêteur, plutôt que de lui payer des intérêts religieusement illicites). Cest une philosophie qui se défend, mais qui nest pas forcément celle de tous les musulmans.
Enfin, et cest le plus important, tous les émigrés marocains en France, et notamment ceux des deuxième et troisième générations, se considèrent-ils forcément comme musulmans ? Cest loin dêtre une évidence. Culturellement, ils le sont, puisquils ont été élevés par des parents ou des grands-parents respectueux, dans leur grande majorité, de la religion de leurs ancêtres. Mais la situation des Marocains du Maroc nest pas transposable à la situation des Marocains dEurope, et de France en particulier. Là-bas, ce nest pas comme ici : on ne naît pas musulman, légalement parlant, par simple effet de filiation. La France est une terre laïque, et un citoyen, même dorigine maghrébine, na a priori pas de religion à moins quil ne déclare publiquement, par conviction personnelle, son adhésion à lislam. Un sondage sur cette question a-t-il jamais été réalisé en France, ou ailleurs en Occident, auprès des populations dites musulmanes ? Ce nest pas parce que les médias occidentaux les désignent abusivement ainsi, juste pour accréditer les thèses plus ou moins racistes du danger vert porté par les émigrés, quil faut les prendre à la lettre.
Au Maroc, la laïcité est un combat encore minoritaire, mais qui gagne du terrain chaque jour. En Europe, et notamment en France, cest une réalité institutionnelle. Là bas, on considère à raison que la foi est une affaire de choix individuel, et que personne nest censé naître croyant, et encore moins adepte de telle ou telle foi (lislam tout autant que le christianisme ou la judaïsme, dailleurs).
Les gens dAttajdid et leurs semblables ne sortiront sans doute jamais de leurs fantasmes dOumma unie et indivisible. Ce nest pas une raison pour les laisser dire nimporte quoi. Et notamment pas subordonner un marchandage politique avec le gouvernement (oui ou non, y aura-t-il des banques islamiques au Maroc ?) à un alarmisme de mauvaise foi sur les transferts des émigrés qui représentent, ne loublions pas, la première source de revenus de notre pays. Un peu de tenue, mes frères
* Marocains résidant à létranger.
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