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Par Youssef Ziraoui
Portrait. La légende Aouita
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Symbole du retour en grâce de
Saïd Aouita : les murs des locaux
de la Fédération dathlétisme
sont désormais ornés de ses
photos, en format géant.
(TNIOUNI)
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Plusieurs fois recordman du monde, champion olympique, Saïd Aouita a marqué lhistoire du sport marocain, autant par ses performances que par ses frasques. Portrait du nouveau coach de lathlétisme marocain.
Eté 1991, Stade olympique de Tokyo. Saïd Aouita, 32 ans, est sur la ligne de départ du 1500 mètres. Le quadruple recordman du monde va tenter un énième exploit, une médaille dor dans ces championnats du monde dathlétisme. Le coup denvoi est donné. La course est rapide. |
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Au terme des trois premiers tours, Aouita se détache du lot, mais un certain Noureddine Morceli le colle de près. Impossible à ce moment précis de savoir lequel des deux coureurs va remporter lépreuve. Doublé dans les 200 derniers mètres par lAlgérien, Aouita résiste, tente daller chercher son jeune rival. Mais le cur ny est pas, les jambes non plus, le Marocain ralentit le pas, avant de se mettre à marcher. Il se fait doubler par tous ses autres concurrents, et franchit la ligne darrivée bon dernier. Aouita aurait pu finir la course à la seconde place mais, se sentant battu par Morcelli, il a préféré tout arrêter, se souvient le journaliste sportif Najib Salmi. Les caméras de la télé nippone sont restées braquées sur Aouita, elles ont carrément oublié la course, même larrivée. Il ny en avait que pour lui. Le Monsieur pages sports de LOpinion poursuit : À lépoque, le journal LEquipe a titré en Une : Quand on sappelle Aouita, on est premier ou rien. Cette fois-ci, cétait rien. Le dieu des stades est redevenu un homme. Un homme battu, à terre. Mais un homme qui a marqué lhistoire de lathlétisme mondial.
Je dors, je mange, je mentraîne
Saïd Aouita a vu le jour en 1959 à Kénitra, dans une famille de condition modeste. Adolescent, il use ses godasses sur le bitume des ruelles de son quartier. Il aime courir, à loccasion, et taquiner le ballon. Pas trop maladroit de ses pieds, il est repéré par la Fédération royale marocaine de football, qui le sélectionne en équipe nationale minime et cadet. Mais ladolescent délaisse peu à peu le ballon rond pour se consacrer à la course. Dans ce sport, jaime surtout ne pas être dépendant des autres. Au foot, même si tu es bien, tu peux perdre à cause du reste de léquipe. Je naime pas la défaite. Si je cours bien, je gagne. Sinon, je men prends à moi-même. Un point, cest tout, racontait Aouita dans une interview accordée au quotidien français LHumanité au début des années 1990. Le gamin de Kénitra se consacre complètement à la course. Il sentraîne en secret, ne souhaitant pas que ses parents découvrent sa passion pour la course : Quand jai pris le chemin de lathlétisme, mes parents ne le savaient pas. Mon père croyait que je continuais le foot. Après, il na pas apprécié, car jétais bon au foot et quil prenait plaisir à venir au stade, se rappelle-t-il.
En 1978, Aouita est sélectionné pour les championnats du monde de cross-country de Glasgow. Mais pour sa première compétition internationale, Aouita finit à la 34ème place. Jétais vraiment malheureux, car je désirais la victoire par-dessus tout. Je me suis dit que jamais plus je ne courrais aussi mal, lance-t-il à la chaîne de télévision britannique venue linterviewer des années plus tard. Mauvais perdant ou bourreau de travail, Aouita sacharne, sue sang et eau à lentraînement : séances de musculation quotidiennes, journées marathoniennes, et hygiène de vie irréprochabe. Je dors, je mange et je mentraîne, confie-t-il aux journalistes anglais. Aouita progresse, lentement mais sûrement. À partir de 1979, le jeune homme bat tous les records du Maroc sur 5000, 1500 et 800 m. Cest là que jai compris que javais des possibilités en tant quathlète, raconte-t-il.
Aouita est repéré par un certain Aziz Daouda, alors cadre à la Fédération royale marocaine dathlétisme. Il parvient à décrocher une (petite) bourse étatique (500 DH par mois) pour s'entraîner à Marignane, en France. Le maire de la petite ville est un passionné dathlétisme, au grand bonheur de Aouita. Il lui propose un poste demployé municipal, payé au SMIC. En France, les talents de footballeur de Aouita sont à nouveau repérés. Le jeune coureur est même sollicité par le Paris Saint-Germain. Aouita décline la proposition, à la pelouse il préfère le tartan. Confiant, il sinscrit au fameux cross du Figaro, à Paris. Lors de cette compétition très courue, Aouita saligne sur le départ pieds nus et
remporte la victoire haut la main. Un championnat du monde universitaire par-ci, une médaille dargent aux Jeux Panafricains par-là, Aouita fait ses armes. Du Maroc, Daouda veille sur son poulain. Après quatre années de travail en commun, Saïd a établi un record personnel de 3 minutes 32 au 1500 mètres (alors une des meilleures performances mondiales). Son coach contacte alors LOpinion pour lui faire part de lexploit. Le journal de lIstiqlal a choisi de titrer, en Une, Le Maroc bat lAllemagne en demi-finale de la Coupe du Monde. Le lecteur, incrédule, ne pouvait comprendre un titre aussi énigmatique quen lisant larticle en pages intérieures. En fait, le journaliste voulait signifier que le temps réalisé par Aouita équivalait à une victoire en demi-finale de la Coupe du Monde contre une grande nation du foot. Il fallait y penser
Cétait une manière pédagogique de faire connaître Aouita au public marocain, nous raconte Daouda.
Le roi salue le champion
Aouita est doué, mais il na pas encore percé. En 1983, il débarque, à 24 ans, dans un meeting à Florence, en Italie. Sans argent pour payer lhôtel, il passe la nuit sur un banc de la gare ferroviaire. Lorsquil débarque au stade avec ses valises, les organisateurs nen croient pas leurs yeux. Mais coup de théâtre : son nom ne figure par sur la liste de départ et, par conséquent, il ne peut prendre le départ. Mais Saïd insiste et - miracle des dieux de lOlympe - les organisateurs acceptent sa participation à la course. Course quil remporte aisément, mais les haut-parleurs annoncent le nom du vainqueur vingt minutes après lépreuve
le temps que les organisateurs le retrouvent. Cette même année, la révélation a lieu à Helsinki, aux championnats du monde dathlétisme. Dans la capitale finlandaise, Aouita débarque en quasi-inconnu et repart avec une médaille de bronze, toujours sur 1500 m. Aouita sen veut, il aurait pu faire mieux : La médaille dor était largement à sa portée, mais il est parti trop vite, il navait pas de jus au dernier tour, rappelle ce journaliste sportif. Le jeune athlète est déçu, le reste du monde incrédule et Hassan II fier. Il accueille Aouita à Casablanca, au Complexe Mohammed V, à loccasion de la finale de la Coupe du trône de football. Devant des dizaines de milliers de spectateurs, le roi, premier sportif du pays, lève la main de Aouita vers le ciel pour saluer le champion.
Lathlète enchaîne les stages dentraînement et multiplie les bons chronos, mais à dix jours des Jeux Olympiques de Los Angeles de 1984, limpensable se produit. Aouita se blesse à la jambe. Jai failli ne pas courir aux Olympiades, mais ma femme ma convaincu que je devais quand même participer, déclare-t-il dans une interview accordée à nos confrères dAl Jarida Al Oula. Aouita saligne finalement sur le 5000 m, malgré son manque dexpérience sur cette distance. Il ne donne pas tout pendant les qualifications, ne souhaitant pas se faire repérer par ses adversaires. Mais lors de la finale, le Marocain terrasse ses rivaux en enregistrant un nouveau record olympique. Une star est née. À son arrivée à Casablanca, Aouita est accueilli par le prince héritier Sidi Mohammed et la princesse Lalla Meriem. Lenfant prodigue embarque dans la voiture décapotable du prince, en compagnie de Nawal El Moutawakil, pour sillonner les artères casablancaises. Les habitants de la ville blanche, descendus dans la rue par milliers, attendent le passage du champion. La foule est en délire, elle acclame son héros. Aouita a même droit à un autre hommage royal : de retour de Los Angeles, Hassan II lui aurait embrassé la tête, lui lançant : Ce que tu as fait pour moi, 100 ambassadeurs ne lont pas fait. Le boy de Kénitra entre dans lHistoire par la grande porte en remportant la première médaille dor marocaine aux Jeux Olympiques (succédant à feu Abdeslam Radi, médaille d'argent du marathon aux JO de Rome en 1960).
Mais sur sa méthode de travail, Aouita se veut discret. Il sentraîne la nuit, loin des curieux et des caméras, et ne fait étalage de son talent quen compétition. La presse internationale sextasie, crie au miracle Aouita, sinterroge sur son rythme cardiaque d'extraterrestre. Lui sen offusque presque : Beaucoup de personnes voudraient connaître mon secret. Je mentraîne dur, dur, dur. Cest ça mon secret. En 1985, il confirme sa performance des JO en battant coup sur coup les deux records du monde du 1500 et 5000 m et reçoit le Trophée Jesse Owens, récompensant le meilleur sportif de lannée. À Rome, à lissue dune course historique, il descend sous la barre des 13 minutes au 5000 m. Limage dun champion à genoux remerciant Dieu a fait le tour de la planète, rappelle la presse internationale. Parallèlement à sa carrière sportive, Aouita crée en 1985 une école dathlétisme. Jai fait le tour du Maroc, jai trouvé une dizaine dathlètes de grande qualité, qui sortaient de milieux défavorisés et qui en voulaient. Je ne regrette pas, car ils ont tous réalisé de bonnes performances, raconte-t-il. Une école qui a vu défiler de futures stars de lathlétisme comme Hicham El Guerrouj, ou encore Brahim Boutayeb, champion olympique à Séoul du 10 000 m. Mais lexpérience tourne court. La raison : Aouita se plaint du manque de reconnaissance de ses ouailles et finit par mettre les clés sous la porte.
Brouillé avec Hassan II ?
En 1987, le roi Hassan II préside la cérémonie douverture des Jeux Panarabes, qui ont lieu à Casablanca. Il charge deux de ses proches daller chercher Aouita. Le monarque tient à ce quil assiste aux festivités. Les émissaires du roi se rendent à Rabat et demandent à Aouita de se rendre au Complexe Mohammed V à 14 heures 30, comme le veut Sidna. Mais le champion leur oppose un niet catégorique. Je suis navré, mais à 14h30, je mentraîne, aurait-il lancé. Les messagers reviennent donc bredouilles et annoncent la nouvelle au roi. Ce nest que vers le coup de 20 h 30 que Aouita fait son apparition au Complexe Mohammed V et se rend à la tribune officielle, où le roi lattend. Il prend la main du roi pour le baisemain, mais Hassan II la retire et, fait rarissime, tend la joue à son champion. Après quoi, il lui souffle : Tbarkellah aâlik, continue, tu sais ce que tu fais, entraîne-toi
. Aux JO de Séoul en 1988, Aouita, malade, ne parvient pas à réitérer son exploit de Los Angeles. Blessé à la cuisse, il ne saligne finalement que sur le 800 m, mais parvient à décrocher une médaille de bronze.
Malgré tout, Aouita reste LA star marocaine. Les Marocains aiment désormais le footing, investissent dans un survêtement et une paire de baskets, et suivent de près les performances de leur idole. Il a contribué à décomplexer les Marocains. Avant, ils partaient battus contre les grandes nations de lathlétisme. Aouita, au contraire, affichait une grande confiance en lui, analyse Najib Salmi. Et de poursuivre : Si les Marocains suivent le 1500 et le 5000 mètres en famille, cest bien grâce à lui. Mais Aouita a les défauts de ses qualités. Ce qui passe pour de la confiance chez certains, est interprété comme de l'arrogance par dautres. Devant un parterre de journalistes, il sautoproclame meilleur coureur au monde. Attendu par des dizaines de journalistes en conférence de presse, lathlète se permet darriver avec plusieurs heures de retard, quand il ne change pas le lieu du rendez-vous à la dernière minute.
Toujours est-il que Aouita crève lécran et les publicitaires sarrachent son image. Tout a commencé avant sa performance aux JO de Los Angeles, quand une agence publicitaire de la place lui propose un sponsoring pour la défunte boisson gazeuse Sim Orange. Cet été là, Aouita est médaillé dor à Los Angeles et le Maroc goûte à la saveur naturelle de lorange. Depuis, licône nationale est de toutes les pubs. Une réclame pour une marque de lait, une Swatch à son effigie, le TNR Rabat-Casablanca en son nom
Le roi Hassan II, à qui on ne refuse rien, aurait fait appeler Aouita à sa résidence dIfrane pour lui demander dêtre sa mascotte pour une publicité dorange. Aouita, estimant que cette pub ne convient pas à un champion de sa stature, commet lirréparable et oppose un non catégorique au monarque. Cest le début dune brouille avec Hassan II qui durera de nombreuses années, et qui vaudra au coureur une longue traversée du désert.
Alors quil habite à Sienne en Italie, Gianni Agnelli, le flamboyant président du groupe Fiat, lui fait cadeau dune Ferrari Testarossa. Agnelli, accessoirement président de la Juventus de Turin, avait décidé la même année de récompenser Michel Platini, pour sa saison chez les bianconeri, ainsi que Diego Maradona, star napolitaine. La voiture est débarquée au port de Casablanca. Najib Salmi, qui a assisté à la scène, raconte : Avec des journalistes présents sur place, on a demandé à Aouita : Tu vas rouler avec ça à Casa ?. Il nous a répondu : Non, je vais loffrir au roi. Fin de lhistoire et début de la légende urbaine. Certains racontent ainsi que Hassan II, rancunier, aurait refusé le présent. En lui tapotant lépaule, il lui aurait lancé : Cest moi qui fais des cadeaux à mes sujets. Pour Salmi, cette histoire relève du mythe : Quand quelquun venait se plaindre au roi des frasques de Aouita, le monarque leur répondait : Racontez çà à qui vous voulez. On ne détruit pas la Koutoubia.
De Miami à Doha
Nommé Directeur technique de la Fédération royale marocaine dathlétisme en 1993, son expérience tourne court après quelques mois dexercice. Quatre ans plus tard, le roi prononce son discours de la Fête de la Jeunesse où il rend hommage à Aouita : Peux-tu imaginer, et nous le disons en toute modestie, que lorsque pour la première fois lors des Jeux Olympiques, le drapeau marocain a été hissé grâce à Aouita et Nawal, beaucoup de spectateurs se sont demandé qui est ce Morocco ? Ils ne le connaissaient pas. Ceux qui se sont posé cette question ont par la suite connu ce Morocco davantage par Aouita et Nawal que par son roi, ton humble serviteur. La même année, Aouita goûte aux joies de la politique, et au passage, à ses désillusions. Il se présente aux élections législatives à Casablanca sous la bannière USFP, pour faire entendre la voix des sportifs au Parlement, mais ne parvient pas à se faire élire.
Installé en Floride depuis, Aouita reprend ses études et prépare un master en gestion administrative. Début du millénaire, Aouita est nommé Directeur technique à la Fédération dathlétisme dAustralie. Mais son passage dans lhémisphère sud soulève la polémique. Le CV qui a atterri sur les bureaux de la fédération australienne mentionne que Aouita aurait été le coach de trois champions olympiques, parmi lesquels Hicham El Guerrouj. Les dirigeants marocains de la FRMA montent au créneau et crient à limposture. Les responsables australiens ouvrent une enquête et lhistoire sera classée sans suite. En 2005, Aouita rejoint le Qatar. Là-bas, il officie en tant que consultant pour la chaîne Al Jazeera. Après trois ans de bons et loyaux services, il est rappelé à la rescousse par le général Housni Benslimane, qui lui propose de reprendre les rênes de la Fédération dathlétisme, après la piètre prestation des Marocains aux JO de Pékin. Aouita accepte, cest le retour en grâce tant attendu. La mission du champion : redorer le blason de lathlétisme marocain. Cest tout le mal quon lui souhaite. |
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Nomination. Objectif Londres 2012
Début septembre, la Fédération d'athlétisme nomme l'ancien roi du demi-fond au titre de directeur technique national. Mon programme comporte le repérage des jeunes talents de 14 à 17 ans dans les écoles et les ligues régionales d'athlétisme, déclare alors Aouita. J'ai un caractère de champion et mon langage est celui du défi. Lex champion a dores et déjà lancé un vaste programme de détection de talents qui devrait porter ses fruits à moyen terme. Déclarant avoir les coudées franches, Aouita sest fixé des ambitions pour le moins optimistes : Il faut aller aux prochains Jeux Olympiques et réussir comme l'a fait la Jamaïque lors des JO de Pékin. Ce pays a réussi, sur une période de cinq ans, à former des spécialistes des courses de vitesse. Lors de la conférence de presse suivant sa nomination, Aouita a tenu à prévenir son monde : Si un cas de dopage est établi, il ne faut pas s'attendre à de petites sanctions, mais à une exclusion à vie. À bon entendeur
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[Pour voir le montage papier ici]
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