|
par Youssef Chraïbi,
envoyé Spécial au Pérou
Reportage. Carnets péruviens
|
Les Péruviens sont attachés
aux tenues traditionnelles.
(AFPà
|
Sac sur le dos, routard dans la poche, je me suis lancé sur les traces dun rêve denfance : Tintin et le Temple du soleil. Retour sur mes plus beaux instants au pays des Incas.
17h30. Aéroport Jorge Chavez à Lima, la capitale du Pérou. Après 12 heures de vol, il est temps de se remémorer quelques restes despagnol des années collège. Ils seront bien utiles pour expliquer au douanier qu'un passeport marocain souvre dans l'autre sens, et quentre deux lignes en arabe, le nom est écrit en caractères latins.
|
|
Le quart dheure folklorique passé, je plonge dans le cercle de chauffeurs de taxi postés à la sortie de laéroport, en quête de clients. Après dâpres marchandages, le taxi driver m'emmène à la recherche dune auberge pour 60 soles, un peu moins de 100 dirhams. Rien de bien luxueux, mais pas très cher non plus.
Lima, la métropole
Le lendemain, réveil à 7 heures pour l'inévitable visite de la capitale. Pour mieux se fondre dans la réalité péruvienne (et ménager son portefeuille), il est préférable d'opter pour le bus comme moyen de déplacement. Petite singularité : il est possible de négocier litinéraire. Le chauffeur décide du trajet et les receveurs sortent leur tête de la fenêtre pour le crier. Je me prête au jeu
avec succès, à mon grand étonnement ! Mon espagnol hésitant a, semble-t-il, attendri mon interlocuteur. Il accepte, sans trop se faire prier, un petit détour pour me déposer au centre-ville, au milieu dune circulation chaotique, qui me rappelle beaucoup la cohue de nos agglomérations. À quelques différences près : l'aménagement urbain de cette cité de 8 millions dhabitants est plus géométrique, fait de longues avenues aux allures de petites autoroutes. Le touriste y a tout le loisir dapprécier la fameuse architecture coloniale, côtoyant les gratte-ciels et les centres commerciaux ultra-modernes tant vantée par les dépliants. Non loin de la grande place, je bifurque sur une ruelle, en direction d'un quartier populaire dont on perçoit déjà la clameur. Deux éléments de la police touristique m'en dissuadent pour des raisons de sécurité. J'obtempère et me contente de prendre quelques photos des bâtiments, des rues dallées ou encore d'un couple d'amoureux sur le banc d'un parc public.
Passé le quart d'heure Doisneau, je prends la direction de la côte. La corniche longe une falaise qui offre une vue imprenable sur lOcéan Pacifique
mais aussi sur les bidonvilles, témoins de la pauvreté qui touche plus de la moitié des 30 millions de Péruviens.
Première déception
Lima, ce nest pas le Pérou. Dès le deuxième jour, je me lance à la visite du sud du pays. Il existe peu de trains de voyageurs au Pérou. La plupart des lignes ferroviaires sont exclusivement allouées au transport de marchandises. Je me rabats sur les autocars. Choix judicieux : ici, le ticket comprend boissons et repas, servis par une hôtesse aux atouts mis en valeur par un uniforme volontairement sous-dimensionné. Et à chaque fois quil y a des ruines ou des troupeaux de vigognes et autres particularités du pays, le chauffeur nous le signale dans son micro. Mon circuit commence par Pisco. Daprès mon guide, la visite de la capitale éponyme de lalcool local vaut le détour. Hitoshi, mon voisin de car, un touriste japonais avec lequel je me suis lié damitié, me le confirme. Pour la petite histoire, Chiliens et Péruviens se disputent la parenté de cette eau de vie de raisin à 40° dalcool. Mais arrivé à Pisco, la déception est totale. La ville est presque entièrement détruite par le tremblement de terre du 15 août dernier. Je passe donc la nuit à Ica, moins touchée. En général, à part Naybet ou El Guerrouj, les Péruviens ne savent pas grand-chose du Maroc. Sauf ici. Les locaux connaissent le royaume chérifien depuis que le zoo de cette oasis a reçu des locataires particuliers : une dizaine de chameaux offerts par Mohammed VI après une visite officielle au Pérou.
Bizutage culinaire
Je me rappellerai longtemps de mon premier Cévicé (prononcez céviché), qui cachait au milieu de la marinade de poissons crus le piment rouge assassin. Pas de pain à table pour faire passer le feu dans ma gorge, les Péruviens accompagnent habituellement leurs repas de pommes de terre ou de maïs. La table péruvienne, fameuse pour peu que le cuisinier nait pas la main lourde sur le piquant, ma aussi offert mon bizutage de voyageur aventurier : une grosse indigestion au poulet frit mangé dans un bouiboui douteux, agrémentée dune turista, qui ma suivi jusquà Nazca, la prochaine étape de mon périple. Jy retrouve Hitoshi qui maccompagne sans délai à une pharmacie où lapothicaire me vend deux pilules danti-vomitif. Je croyais quau Maroc, on avait tout exploité en matière de commerce de détail, mais non. Lestomac toujours balloté, je découvre Nazca, vue du ciel. Trente minutes dans un coucou pour observer les restes de la civilisation nazca. Une multitude de pierres noires alignées dessinent sur le sable blanc une baleine, un singe ou encore un astronaute, soutient mordicus mon pilote, adepte de la théorie qui fait de ces lignes une piste datterrissage pour des engins extraterrestres. Lhypothèse la plus crédible reste celle dun hommage aux dieux.
Les Andes, coca time
Avec mon compagnon japonais, jembarque pour Aréquipa, ville-étape des randonnées dans le canyon du Colca. Dans le car, touristes et locaux entament la montée de la Cordillère des Andes. Les 4000 mètres daltitude se font ressentir, les respirations deviennent de plus en plus haletantes. Its coca time. Pas la boisson gazeuse, mais le thé au coca servi par notre hôtesse. Cette plante sacrée, initialement réservée aux Incas, sest démocratisée à larrivée des Espagnols, car au-delà de son côté coupe-faim, son effet revigorait les mineurs qui devenaient plus productifs. En bonbons, en infusion ou tout simplement naturelle, la coca est en vente libre dans toutes les échoppes alimentaires du pays. Les feuilles sont amères à la chique, la version thé est plus prisée des touristes. Je me prête à lexpérience avec quand même une certaine appréhension. Quelques bouchées plus tard, je respire mieux et ne sens plus de fatigue.
Ne pas fâcher le lama
Deuxième plus grande ville du pays avec un million dhabitants, Aréquipa regorge de cathédrales et monastères. Faut faire vite, à partir de 16h, les fidèles remplissent les messes. Autour de la ville, les cultures en terrasse, héritage de lagriculture à la mode inca, composent des dégradés de vert sur les collines. On trouve ce type de construction à travers tout le pays dont léconomie repose essentiellement sur lagriculture et lélevage. Lanimal de prédilection est le lama. Cest mignon, mais cest surtout très fier. Il a suffi que je le caresse quelques secondes pour quil me crache dessus. Loffense est de taille, mais la vengeance est un plat qui se mange froid
ou chaud. La viande de lama est tendre et bien juteuse, quoique moins savoureuse que celle des cochons dInde, une espèce de hamster, particulièrement prisés pour les repas de fête.
On the (dangerous) road
Je repars pour trois jours de grimpette. Point culminant du voyage à 4 900 mètres daltitude. Dans sa lancée, le bus traverse des tunnels sombres et étroits, flirte avec des ravins vertigineux et traverse de gigantesques plaines gazonnées que broutent les camélidés locaux : lamas, alpagas et vigognes. Les chaussées péruviennes nont rien à envier aux nôtres. Leur mauvais état et le non-respect du code de la route provoquent de nombreux accidents. À chaque fois quil y a un mort, cest le même cérémonial. La famille de la victime dresse une croix à lendroit du drame, et la multitude de ces crucifix sur le bord des chemins asphaltés na rien de rassurant. Mais mon attention est rapidement accaparée par les paysages quon traverse, les maisonnées rouges, bleues et mauves sur fond vert sont de véritables tableaux grandeur nature.
Vous prendrez bien une île flottante ?
Le lac Titicaca est le plus haut lac navigable du monde à 3000 mètres daltitude. À travers mes lectures sur le pays, je voulais absolument voir cette étendue de 8500 km2, et ses îles flottantes. Pas le dessert ! De véritables îles artificielles qui ont vu le jour lors de linvasion espagnole. À lorigine, pour fuir les Conquistadores, les indiens Uros ont créé ces îles à base de mousse et de roseaux. Depuis, amarrées à diverses plantes aquatiques, 4000 personnes vivent sur ces îlots de fortune. Sans hésitation, nous embarquons sur le premier bateau vapeur. À son bord, une majorité de touristes et un guide natif de la région, qui, une vingtaine de minutes plus tard, nous propose de mettre pied sur lîle de sa famille. Les constructions paraissent stables, je peux y aller. La tenue traditionnelle est de rigueur : robes rouges ou vertes aux broderies multicolores pour les femmes, chemises blanches, pantalons noirs et bonnet au bariolage vif pour les hommes. Le président des îles nous accueille. Elu pour un an renouvelable, il arbitre les différends entre les familles qui vivent sur larchipel : Si deux familles qui vivent sur la même péninsule ne sentendent vraiment plus, on coupe lîle en deux et on sépare les familles, nous explique-t-il.
Machu Picchu, je taurais !
La ville de Cuzco est un véritable musée grandeur nature. Mais la plupart des ruines archéologiques sont excentrées et uniquement accessibles avec cohortes de touristes dans un tour guidé : le boleto turistico (billet touristique) comprenant déplacement et entrées dans les sites. Après une semaine de séries de virées dans la région à la découverte des vestiges du Pérou, je dois mengager pour trois jours à pied dans le chemin de lInca qui traverse la Cordillère pour faire le lien entre Cuzco et le centre spirituel de lépoque, le Machu Picchu. Mais la pluie qui martèle depuis la veille men dissuade rapidement. Dans lun des seuls trains voyageurs du pays, je serpente les montagnes à travers une forêt dense jusquà lentrée du site : tous les visiteurs envahissent la cité et certains escaladent avec ardeur la montagne avoisinante. ça sera mon cas. Facile au début, il suffit de suivre un petit chemin. Mais plus je mapproche du sommet, plus la pente devient rude. La randonnée, jaime bien, lescalade moins. Pas question de se débiner, je veux cette photo des ruines vues den haut. Enfin, jy suis. Clac. Ouf ! Cest fait. Mais ne crions pas encore victoire : la descente nest pas plus évidente. Les appuis sont glissants et la pluie altère la visibilité.
Foot et cocktails dadieu
La découverte du sud se termine là. Après trois semaines, jai hâte de poursuivre mon voyage. Mais les bureaux de change refusent mes dollars, unanimes : Ces billets ont un numéro de série tellement trafiqué que personne ne se risque à les prendre. Retour à Lima donc, avec quelques centaines de billets sur les bras, et plusieurs jours à tuer. Je me lie damitié avec un hôte qui a séjourné plusieurs mois au Maroc. Son meilleur souvenir ? Chefchaouen. La raison ? On y trouve le meilleur hachisch du monde, me confesse-t-il. Cette phrase facilite le contact avec mes colocataires brésiliens et suédois. Mes derniers moments se passent en leur compagnie. À la plage, fagoté de rouge et de vert, je mincruste dans léquipe de foot des Brésiliens. Sur locéan, quoique novice, je me hasarde à surfer sur les longues vagues du Pacifique. La nuit tombée, je les accompagne à la rencontre de la jeunesse dorée liménienne. Dans les bars branchés, les mini-jupes voltigent sur les rythmes endiablés de la musique cubaine. On sirote quelques verres, on fait connaissance et plus
si affinités. De nombreuses rencontres qui alimentent mon carnet dadresses
pour me rappeler quun jour, jétais au Pérou. |
 |
Zoom. Comme un touriste
au Maroc
Le Pérou est une destination très touristique et tous ses sites naturels grouillent de voyageurs, appareil photo en bandoulière. Résultat, impossible de flâner dans les villes ou villages sans subir les par ici, senior ou souvenirs, senior des marchands de boutiques artisanales qui salignent à longueur de rues. À linstar de leurs confrères de Bab Marrakech, les commerçants me prennent par le bras pour me faire entrer dans leur échoppe. Je me laisse entraîner, solo para mirar (juste pour voir), comme ils clament tous en chur. Sans me lâcher le bras, les vendeurs me font palper la douceur des pulls ou des bonnets en laine dalpaga et déroulent des mètres de tapisseries brodées. La technique est infaillible. Lartisanat nest pas trop cher et pour une poignée de dirhams, je fais le plein de souvenirs en bon touriste. En sortant, aux appels des marchands sajoutent les un sole senior de la part des mendiants. Je me sens comme un touriste sur la place Jamâa El Fna. |
|
|