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N° 342
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

par Youssef Chraïbi,
envoyé Spécial au Pérou

Reportage. Carnets péruviens

Les Péruviens sont attachés
aux tenues traditionnelles.
(AFPà

Sac sur le dos, routard dans la poche, je me suis lancé sur les traces d’un rêve d’enfance : Tintin et le Temple du soleil. Retour sur mes plus beaux instants au pays des Incas.


17h30. Aéroport Jorge Chavez à Lima, la capitale du Pérou. Après 12 heures de vol, il est temps de se remémorer quelques restes d’espagnol des années collège. Ils seront bien utiles pour expliquer au douanier qu'un passeport marocain s’ouvre dans l'autre sens, et qu’entre deux lignes en arabe, le nom est écrit en caractères latins.

Le quart d’heure folklorique passé, je plonge dans le cercle de chauffeurs de taxi postés à la sortie de l’aéroport, en quête de clients. Après d’âpres marchandages, le taxi driver m'emmène à la recherche d’une auberge pour 60 soles, un peu moins de 100 dirhams. Rien de bien luxueux, mais pas très cher non plus.

Lima, la métropole
Le lendemain, réveil à 7 heures pour l'inévitable visite de la capitale. Pour mieux se fondre dans la réalité péruvienne (et ménager son portefeuille), il est préférable d'opter pour le bus comme moyen de déplacement. Petite singularité : il est possible de négocier l’itinéraire. Le chauffeur décide du trajet et les receveurs sortent leur tête de la fenêtre pour le crier. Je me prête au jeu… avec succès, à mon grand étonnement ! Mon espagnol hésitant a, semble-t-il, attendri mon interlocuteur. Il accepte, sans trop se faire prier, un petit détour pour me déposer au centre-ville, au milieu d’une circulation chaotique, qui me rappelle beaucoup la cohue de nos agglomérations. À quelques différences près : l'aménagement urbain de cette cité de 8 millions d’habitants est plus géométrique, fait de longues avenues aux allures de petites autoroutes. Le touriste y a tout le loisir d’apprécier la fameuse “architecture coloniale, côtoyant les gratte-ciels et les centres commerciaux ultra-modernes” tant vantée par les dépliants. Non loin de la grande place, je bifurque sur une ruelle, en direction d'un quartier populaire dont on perçoit déjà la clameur. Deux éléments de la “police touristique” m'en dissuadent “pour des raisons de sécurité”. J'obtempère et me contente de prendre quelques photos des bâtiments, des rues dallées ou encore d'un couple d'amoureux sur le banc d'un parc public.

Passé le quart d'heure Doisneau, je prends la direction de la côte. La corniche longe une falaise qui offre une vue imprenable sur l’Océan Pacifique… mais aussi sur les bidonvilles, témoins de la pauvreté qui touche plus de la moitié des 30 millions de Péruviens.

Première déception
Lima, ce n’est pas le Pérou. Dès le deuxième jour, je me lance à la visite du sud du pays. Il existe peu de trains de voyageurs au Pérou. La plupart des lignes ferroviaires sont exclusivement allouées au transport de marchandises. Je me rabats sur les autocars. Choix judicieux : ici, le ticket comprend boissons et repas, servis par une hôtesse aux atouts mis en valeur par un uniforme volontairement sous-dimensionné. Et à chaque fois qu’il y a des ruines ou des troupeaux de vigognes et autres particularités du pays, le chauffeur nous le signale dans son micro. Mon circuit commence par Pisco. D’après mon guide, la visite de la capitale éponyme de l’alcool local vaut le détour. Hitoshi, mon voisin de car, un touriste japonais avec lequel je me suis lié d’amitié, me le confirme. Pour la petite histoire, Chiliens et Péruviens se disputent la parenté de cette eau de vie de raisin à 40° d’alcool. Mais arrivé à Pisco, la déception est totale. La ville est presque entièrement détruite par le tremblement de terre du 15 août dernier. Je passe donc la nuit à Ica, moins touchée. En général, à part Naybet ou El Guerrouj, les Péruviens ne savent pas grand-chose du Maroc. Sauf ici. Les locaux connaissent le royaume chérifien depuis que le zoo de cette oasis a reçu des locataires particuliers : une dizaine de chameaux offerts par Mohammed VI après une visite officielle au Pérou.

Bizutage culinaire
Je me rappellerai longtemps de mon premier Cévicé (prononcez céviché), qui cachait au milieu de la marinade de poissons crus le piment rouge assassin. Pas de pain à table pour faire passer le feu dans ma gorge, les Péruviens accompagnent habituellement leurs repas de pommes de terre ou de maïs. La table péruvienne, fameuse pour peu que le cuisinier n’ait pas la main lourde sur le piquant, m’a aussi offert mon bizutage de voyageur aventurier : une grosse indigestion au poulet frit mangé dans un bouiboui douteux, agrémentée d’une turista, qui m’a suivi jusqu’à Nazca, la prochaine étape de mon périple. J’y retrouve Hitoshi qui m’accompagne sans délai à une pharmacie où l’apothicaire me vend deux pilules d’anti-vomitif. Je croyais qu’au Maroc, on avait tout exploité en matière de commerce de détail, mais non. L’estomac toujours balloté, je découvre Nazca, vue du ciel. Trente minutes dans un coucou pour observer les restes de la civilisation nazca. Une multitude de pierres noires alignées dessinent sur le sable blanc une baleine, un singe ou encore un “astronaute”, soutient mordicus mon pilote, adepte de la théorie qui fait de ces lignes une piste d’atterrissage pour des engins extraterrestres. L’hypothèse la plus crédible reste celle d’un hommage aux dieux.

Les Andes, “coca time”
Avec mon compagnon japonais, j’embarque pour Aréquipa, ville-étape des randonnées dans le canyon du Colca. Dans le car, touristes et locaux entament la montée de la Cordillère des Andes. Les 4000 mètres d’altitude se font ressentir, les respirations deviennent de plus en plus haletantes. “It’s coca time”. Pas la boisson gazeuse, mais le thé au coca servi par notre hôtesse. Cette plante sacrée, initialement réservée aux Incas, s’est démocratisée à l’arrivée des Espagnols, car au-delà de son côté coupe-faim, son effet revigorait les mineurs qui devenaient plus productifs. En bonbons, en infusion ou tout simplement naturelle, la coca est en vente libre dans toutes les échoppes alimentaires du pays. Les feuilles sont amères à la chique, la version thé est plus prisée des touristes. Je me prête à l’expérience avec quand même une certaine appréhension. Quelques bouchées plus tard, je respire mieux et ne sens plus de fatigue.

Ne pas fâcher le lama
Deuxième plus grande ville du pays avec un million d’habitants, Aréquipa regorge de cathédrales et monastères. Faut faire vite, à partir de 16h, les fidèles remplissent les messes. Autour de la ville, les cultures en terrasse, héritage de l’agriculture à la mode inca, composent des dégradés de vert sur les collines. On trouve ce type de construction à travers tout le pays dont l’économie repose essentiellement sur l’agriculture et l’élevage. L’animal de prédilection est le lama. C’est mignon, mais c’est surtout très fier. Il a suffi que je le caresse quelques secondes pour qu’il me crache dessus. L’offense est de taille, mais la vengeance est un plat qui se mange froid… ou chaud. La viande de lama est tendre et bien juteuse, quoique moins savoureuse que celle des cochons d’Inde, une espèce de hamster, particulièrement prisés pour les repas de fête.

On the (dangerous) road
Je repars pour trois jours de grimpette. Point culminant du voyage à 4 900 mètres d’altitude. Dans sa lancée, le bus traverse des tunnels sombres et étroits, flirte avec des ravins vertigineux et traverse de gigantesques plaines gazonnées que broutent les camélidés locaux : lamas, alpagas et vigognes. Les chaussées péruviennes n’ont rien à envier aux nôtres. Leur mauvais état et le non-respect du code de la route provoquent de nombreux accidents. À chaque fois qu’il y a un mort, c’est le même cérémonial. La famille de la victime dresse une croix à l’endroit du drame, et la multitude de ces crucifix sur le bord des chemins asphaltés n’a rien de rassurant. Mais mon attention est rapidement accaparée par les paysages qu’on traverse, les maisonnées rouges, bleues et mauves sur fond vert sont de véritables tableaux grandeur nature.

Vous prendrez bien une île flottante ?
Le lac Titicaca est le plus haut lac navigable du monde à 3000 mètres d’altitude. À travers mes lectures sur le pays, je voulais absolument voir cette étendue de 8500 km2, et ses îles flottantes. Pas le dessert ! De véritables îles artificielles qui ont vu le jour lors de l’invasion espagnole. À l’origine, pour fuir les Conquistadores, les indiens Uros ont créé ces îles à base de mousse et de roseaux. Depuis, amarrées à diverses plantes aquatiques, 4000 personnes vivent sur ces îlots de fortune. Sans hésitation, nous embarquons sur le premier bateau vapeur. À son bord, une majorité de touristes et un guide natif de la région, qui, une vingtaine de minutes plus tard, nous propose de mettre pied sur l’île de sa famille. Les constructions paraissent stables, je peux y aller. La tenue traditionnelle est de rigueur : robes rouges ou vertes aux broderies multicolores pour les femmes, chemises blanches, pantalons noirs et bonnet au bariolage vif pour les hommes. Le président des îles nous accueille. Elu pour un an renouvelable, il arbitre les différends entre les familles qui vivent sur l’archipel : “Si deux familles qui vivent sur la même péninsule ne s’entendent vraiment plus, on coupe l’île en deux et on sépare les familles”, nous explique-t-il.

Machu Picchu, je t’aurais !
La ville de Cuzco est un véritable musée grandeur nature. Mais la plupart des ruines archéologiques sont excentrées et uniquement accessibles avec cohortes de touristes dans un tour guidé : le “boleto turistico” (billet touristique) comprenant déplacement et entrées dans les sites. Après une semaine de séries de virées dans la région à la découverte des vestiges du Pérou, je dois m’engager pour trois jours à pied dans le “chemin de l’Inca” qui traverse la Cordillère pour faire le lien entre Cuzco et le centre spirituel de l’époque, le Machu Picchu. Mais la pluie qui martèle depuis la veille m’en dissuade rapidement. Dans l’un des seuls trains voyageurs du pays, je serpente les montagnes à travers une forêt dense jusqu’à l’entrée du site : tous les visiteurs envahissent la cité et certains escaladent avec ardeur la montagne avoisinante. ça sera mon cas. Facile au début, il suffit de suivre un petit chemin. Mais plus je m’approche du sommet, plus la pente devient rude. La randonnée, j’aime bien, l’escalade moins. Pas question de se débiner, je veux cette photo des ruines vues d’en haut. Enfin, j’y suis. “Clac”. Ouf ! C’est fait. Mais ne crions pas encore victoire : la descente n’est pas plus évidente. Les appuis sont glissants et la pluie altère la visibilité.

Foot et cocktails d’adieu
La découverte du sud se termine là. Après trois semaines, j’ai hâte de poursuivre mon voyage. Mais les bureaux de change refusent mes dollars, unanimes : “Ces billets ont un numéro de série tellement trafiqué que personne ne se risque à les prendre”. Retour à Lima donc, avec quelques centaines de billets sur les bras, et plusieurs jours à tuer. Je me lie d’amitié avec un hôte qui a séjourné plusieurs mois au Maroc. Son meilleur souvenir ? Chefchaouen. La raison ? “On y trouve le meilleur hachisch du monde”, me confesse-t-il. Cette phrase facilite le contact avec mes colocataires brésiliens et suédois. Mes derniers moments se passent en leur compagnie. À la plage, fagoté de rouge et de vert, je m’incruste dans l’équipe de foot des Brésiliens. Sur l’océan, quoique novice, je me hasarde à surfer sur les longues vagues du Pacifique. La nuit tombée, je les accompagne à la rencontre de la jeunesse dorée liménienne. Dans les bars branchés, les mini-jupes voltigent sur les rythmes endiablés de la musique cubaine. On sirote quelques verres, on fait connaissance et plus… si affinités. De nombreuses rencontres qui alimentent mon carnet d’adresses… pour me rappeler qu’un jour, j’étais au Pérou.



Zoom. Comme un touriste… au Maroc

Le Pérou est une destination très touristique et tous ses sites naturels grouillent de voyageurs, appareil photo en bandoulière. Résultat, impossible de flâner dans les villes ou villages sans subir les “par ici, senior” ou “souvenirs, senior ” des marchands de boutiques artisanales qui s’alignent à longueur de rues. À l’instar de leurs confrères de Bab Marrakech, les commerçants me prennent par le bras pour me faire entrer dans leur échoppe. Je me laisse entraîner, “solo para mirar” (juste pour voir), comme ils clament tous en chœur. Sans me lâcher le bras, les vendeurs me font palper la douceur des pulls ou des bonnets en laine d’alpaga et déroulent des mètres de tapisseries brodées. La technique est infaillible. L’artisanat n’est pas trop cher et pour une poignée de dirhams, je fais le plein de souvenirs en bon touriste. En sortant, aux appels des marchands s’ajoutent les “un sole senior” de la part des mendiants. Je me sens comme un touriste sur la place Jamâa El Fna.

 
 
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