|
Par Zoé Deback
Peine de mort. Demain labolition ?
|
9 octobre. Sit-in du mouvement
abolitionniste à Rabat, devant le
Parlement, à la veille de la Journée
mondiale contre la peine de mort.
(AFP)
|
À loccasion dun séminaire très attendu, le Conseil consultatif des droits de lhomme (CCDH) relance le débat sur la peine de mort. Faut-il y voir les prémices dune prochaine abolition ?
Le Maroc nest peut-être pas prêt à abolir la peine de mort, mais il est prêt à en discuter. Cest en ces termes que plusieurs militants abolitionnistes exprimaient leur satisfaction lors de louverture du premier séminaire organisé à Rabat, les 11 et 12 octobre, à loccasion de la 6ème Journée mondiale contre la peine de mort. Chapeauté par le |
|
CCDH et lONG française Ensemble contre la peine de mort (ECPM), la manifestation a vu défiler au micro des officiels du ministère de la Justice, des oulémas, des militants associatifs, des avocats et des universitaires, accourus le plus souvent pour soutenir la cause abolitionniste.
Objectif : Préparer les conditions dun débat scientifique, objectif et serein sur la question dune abolition formelle et officielle. Car si le Maroc observe un moratoire "de fait" sur les exécutions (la dernière, celle du commissaire Tabit, date de 1993), il continue chaque année à prononcer des condamnations à mort.
Une fenêtre dans le Coran
La justice est humaine et peut donc se tromper. Il est impossible déviter que des innocents soient condamnés à une peine qui est par définition irréversible, a dentrée de jeu asséné lavocat Richard Sédillot pour le compte des défenseurs des droits humains, largement majoritaires. Même son de cloche pour la directrice dECPM, Cécile Thironneau, qui poursuit, volontairement provocatrice : Tous les pays finiront par abolir un jour ou lautre. La question pour le Maroc nest donc pas de savoir sil faut abolir, mais quand ?. La majorité de l'assistance, acquise à la cause, opine. Mais quelques commentaires acerbes fusent ici et là dans la salle. "Est-on ici pour débattre ou bien pour entériner des décisions déjà prises ?, peste l'un des participants. Un intervenant particulièrement virulent enchaîne, s'insurgeant contre limportation didées occidentales. Sagit-il de trouver ce qui est mieux pour le peuple marocain, ou bien de plaire aux Européens ?, persifle-t-il. Certains redoutent que le séminaire se transforme en discours manichéen opposant valeurs occidentales importées et valeurs islamo-marocaines. La peur se dissipe rapidement, après l'intervention d'Ahmed Abbadi, secrétaire général de la Ligue des oulémas. L'homme, très respecté du champ religieux, affirme qu'il ny a aucun consensus des écoles dinterprétation coraniques sur labsolue nécessité dappliquer la peine de mort. Et ce pour les six cas où elle peut sappliquer selon le Coran. Pour chacun de ces actes, on peut trouver, dans linterprétation du texte sacré ou dans les hadiths, des fenêtres, c'est-à-dire des alternatives à la mise à mort, comme par exemple le pardon des familles, ou le bannissement qui de nos jours pourrait être représenté par un emprisonnement, explique Abbadi. L'assistance applaudit chaudement cette vision dun islam empli de noblesse et de flexibilité.
La tension retombe et le séminaire se poursuit, avec davantage de sérénité. À la tribune, la dizaine dintervenants de tous bords se donnent la réplique, des expériences vécues par des proches à la politique pénale du pays. Un volet sur lequel Mohamed Benalilou, le représentant du ministère de la Justice, fait la lumière. Objectif affiché : réduire le nombre de condamnations à mort. Les actes passibles de la peine capitale, évalués à plusieurs centaines, seront ramenés à onze par la réforme en cours du Code pénal, révèle-t-il. Cette orientation confirme d'anciennes prises de position du ministre de la Justice, Abdelouahed Radi, et de son prédécesseur, feu Mohamed Bouzoubaâ. Le moratoire de facto sur les exécutions pourrait même se doubler dune limitation drastique des condamnations prononcées, si on en croit les déclarations antérieures de Radi (lire encadré).
Pressions internationales
Des motifs de satisfaction ? En tout cas, au sortir de deux jours de débats, les militants de la cause abolitionniste sont partagés. Youssef Madad, l'un des fondateurs de la Coalition marocaine contre la peine de mort, pense que le séminaire de Rabat est en soi un événement marquant, un signe de maturité dans le débat. Pour lui, il n'y a pas de doute : le Maroc se dirige vers labolition de la peine capitale. Il faut y aboutir de la manière la plus intelligente possible, par un consensus, précise-t-il, rappelant que labolition nest pas une fin en soi. La question de fond, cest la réforme pénale et sociale. Dautres activistes sont moins optimistes. Le CCDH a reculé. On attend depuis trois ans quil mette en uvre les recommandations de lInstance équité et réconciliation (IER), se plaint Driss Oumhand, membre du Forum vérité et justice. Et il nest pas le seul à penser quaprès les déclarations (et les promesses) de feu Driss Benzekri sur labolition, le CCDH tarde à reprendre le flambeau.
L'ensemble de la société civile saccorde à penser que la voie idéale dune abolition de la peine de mort au Maroc serait dobtenir un consensus au Parlement. Mais les partis ne sont pas encore daccord sur la question. Beaucoup n'ont même pas de position claire sur le sujet. L'USFP a été la première formation politique à prendre fermement parti pour labolition de la peine de mort. De son côté, Lahcen Daoudi, du Parti de la justice et du développement, nous a expliqué que son parti soppose à labolition pure et simple de la peine de mort, mais pas à un moratoire, pour prendre le temps de réfléchir. Le PJD plaide notamment pour une restriction maximale de lapplication de la peine capitale : limitation aux crimes de sang les plus graves, et une latence de 10 années avant lexécution (pour éviter les erreurs judiciaires). Quid de largumentaire de Abbadi ? Daoudi se contente de botter en touche : Si un jour la majorité des oulémas sont daccord avec cette interprétation, le PJD ne sy opposera pas non plus. Pourtant, le débat aura du mal à rester une question purement marocaine, en raison dune pression internationale croissante, parfaitement illustrée par le discours - certes très diplomatique - du vice-consul dAllemagne, autre invité de la rencontre : Si le Maroc était le premier pays arabe à abolir la peine de mort, cela constituerait un signal fort, dautant quil est sur le point de bénéficier dun statut avancé de lUnion Européenne. Le lendemain du séminaire, le Maroc accédait en effet au statut tant convoité de partenaire privilégié de lEurope. Un motif d'espoir -un de plus- pour les partisans de labolition
|
 |
Chronologie. Une attente de 5 ans
6 août 2003 : le ministre de la Justice, Mohamed Bouzoubaâ, déclare à la presse : Je serai parmi ceux qui applaudiront lorsque la peine de mort sera abolie.
10 octobre 2003 : 7 associations s'unissent au sein de la Coalition marocaine contre la peine de mort.
9-11 décembre 2004 : Mohamed Bouzoubaâ recommande de réformer le Code pénal en réduisant progressivement le champ dapplication de la peine de mort, et en exigeant lunanimité des magistrats pour la prononcer.
Fin 2005 : le roi approuve les recommandations de lIER et charge le CCDH de les mettre en uvre. Parmi elles, la ratification du deuxième protocole facultatif de lONU, demandant labolition de la peine de mort.
1-3 février 2007 : au 3ème congrès mondial contre la peine de mort, Driss Benzekri, président du CCDH, souhaite que lon puisse, avec le soutien du souverain, inscrire linterdiction de la peine de mort dans la loi fondamentale de notre pays.
18 décembre 2007 : à la 62ème assemblée générale de lONU, le Maroc sabstient lors du vote de la résolution appelant à un moratoire universel sur la peine de mort. Deux semaines plus tôt, devant le Parlement, le ministre de la Justice, Abdelouahed Radi, lexpliquait par labsence de consensus, tout en déclarant : Le Maroc souhaite ardemment ne pas voir ses tribunaux appliquer cette peine, qui nest plus acceptable. |
|
|