Politique. Le western de la rentrée
Peine de mort. Demain l'abolition ?
USFP. Les enjeux d'un congrès
Tendance. Icônes à la marocaine
Analyse. Arabes, êtes-vous mabouls ?
Algérie. Bouteflika, jamais deux sans trois ?
Logement. Des villas pas si économiques
Peinture. Visions d'Amérique
Littérature. La preuve, sans le miel
N° 343
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Zoé Deback

Algérie. Bouteflika, jamais deux sans trois ?

Janvier 2008. Attentat-suicide
à Thénia. La politique de
“réconciliation nationale” de
Bouteflika tarde à porter ses fruits.
(AFP)

À six mois de l’élection présidentielle, les partis s’attendent à une révision de la Constitution, qui permettrait à Abdelaziz Bouteflika de briguer un troisième mandat. La population, quant à elle, se désintéresse plus que jamais du jeu politique.


“Nous sommes un pays vraiment étrange !”. L’exclamation de Abdelaziz Bouteflika, qui évoquait l’économie algérienne, s’applique à merveille à la situation politique du pays. Le mandat du président prend fin le 8 avril 2009 et les rumeurs vont bon train sur sa possible candidature à
??un troisième mandat. A ce jour, elle n’a jamais été confirmée par l’intéressé, et pour cause : la Constitution le lui interdit ! Dans l’attente d’une confirmation, le temps politique est comme suspendu en Algérie. Tous les partis sont comme figés, à l'exception, peut-être, du parti nationaliste, le Front national algérien (FNA), qui a présenté, mi-septembre, l’unique candidat officiellement déclaré. Alors que les élections présidentielles sont prévues dans six mois, les autres formations politiques ont à peine évoqué leur intention de présenter un candidat. Seules quelques déclarations alimentent les spéculations sur les intentions du président. Ahmed Ouyahia, Premier ministre et secrétaire général du RND (Rassemblement national démocratique, parti de la majorité gouvernementale) a affirmé le mois dernier : “Nous soutiendrons Abdelaziz Bouteflika au cas où il se présenterait pour un autre mandat, candidature que nous souhaitons. La machine électorale du RND sera à sa disposition”. Mais avant de lancer la “machine électorale”, la Constitution devra être révisée. Même si la réforme est enclenchée rapidement, le candidat Bouteflika ne sera en mesure de se présenter, dans le meilleur des cas, que cinq mois avant les élections . Un calendrier pour le moins serré.

Le pouvoir en partage
Pourtant, cette réforme est en préparation depuis plus de deux ans. Dès février 2006, le Front de libération nationale (FLN), parti au pouvoir, avait proposé une série d’amendements constitutionnels. Puis, le 4 juillet 2006, Bouteflika lui-même annonce solennellement devant le commandement de l’armée son intention de “solliciter le peuple algérien pour un amendement constitutionnel, avant la fin de l’année”. Mais depuis, silence absolu du président. Pour expliquer ce fait sans précédent, plusieurs analystes politiques évoquent des luttes d'influence entre un pouvoir institutionnel - le gouvernement - et un pouvoir réel - l'armée. “Cette déclaration, restée lettre morte, montre bien que le président ne dispose pas de la réalité du pouvoir. Bouteflika doit avant tout négocier avec les clans militaires pour être reconduit à la tête de l’Etat”, analyse Mohamed Benchicou, directeur du quotidien Le Matin (aujourd’hui interdit) et auteur du brûlot Bouteflika, une imposture algérienne. Et d’ajouter : “Réviser la Constitution peut mener à la présidence à vie. Ce que les militaires ne sont pas prêts à accepter, car ils perdraient la possibilité d’intervenir en jouant sur l’alternance politique”. Le directeur du quotidien Algérie News, Hamida Ayachi, évoque également “une lutte de succession entre les cercles qui veulent la reconduction de Bouteflika, et une autre tendance soutenant une personnalité comme Ouyahia, capable de faire l’équilibre entre l’état-major et les services de sécurité”.

Selon plusieurs analystes, le différend le plus profond entre Bouteflika et les militaires porterait sur les amendements touchant la structure du pouvoir, avec un renforcement de l’exécutif, et probablement la création d’un poste de vice-président (surtout à la lumière des récents problèmes de santé de Bouteflika, âgé de 71 ans). L’article 74, qui limite la fonction présidentielle à deux mandats de 5 ans, fait aussi l’objet de nombreuses spéculations. Passage du quinquennat au septennat ? Un mandat supplémentaire ? Nombre illimité de mandats ? “Dans tous les cas, cet article de la Constitution de 1996 est un important acquis démocratique de l’Algérie, qui écarte le danger d’un pouvoir à vie et garantit une alternance politique, analyse Benchicou. Y toucher serait un terrible recul de la démocratie”. Le journaliste y voit même “une normalisation” avec les dictatures arabes (Tunisie, Syrie, Egypte…), où la Constitution a également été révisée “pour asseoir le pouvoir d’une personne ou d’un clan”.

Le Parlement ? Une simple formalité
Autre interrogation : selon quelle modalité aura lieu la révision constitutionnelle ? L’idée du référendum, évoquée par Bouteflika, a fait long feu. D’après Benchicou, “la rupture avec la société est actuellement trop dramatique pour que le Pouvoir se risque à un référendum”. Pas de débat public donc, mais des pourparlers au sein de la classe politique, qui déboucheraient sur un consensus au Parlement. Deux moutures du projet seraient déjà prêtes au niveau du FLN et de la présidence, selon le quotidien El Watan, qui commente dans son édition du 24 septembre : “Les Algériens vont découvrir la nouvelle Constitution comme on découvre la mode sur le marché !”. La réponse d'Ahmed Ouyahia à la question d'un journaliste sur le mode de révision de la Constitution est un autre indice du choix de la voie parlementaire. “Puisque nous sommes pratiquement fin septembre, il y a une hypothèse qui s'éloigne et une autre qui se renforce”, a déclaré le Premier ministre.

Le calendrier électoral justifie donc pour le Pouvoir une validation précipitée de l’amendement constitutionnel par le Parlement, avouant ainsi que l’unique but de ce projet est la reconduction de Bouteflika au pouvoir. Des déclarations qui sous-entendent également que la voie parlementaire ne sera qu’une formalité.

Le 17 septembre, les députés ont vu leur salaire presque doubler, passant de 180 000 à environ 300 000 dinars (primes non incluses)… soit 24 fois le salaire minimum ! “Un acompte sur la révision constitutionnelle”, commentait le webzine Le Quotidien d’Algérie. Tout cela discrédite un Parlement dont la légitimité est déjà affectée par le taux d’abstention record de 65% aux législatives de 2007.

Une opposition impuissante
Pendant ce temps, l’opposition reste muette, discréditée par les soupçons d’alliances avec le Pouvoir. Alors que plusieurs partis commémoraient, le 5 octobre, le vingtième anniversaire du soulèvement populaire de 1988 qui a fait naître le pluralisme politique, aucune formation n’a osé soulever la “manipulation” en cours. Car la participation aux élections, qui légitime le système, leur garantira un quota avantageux de postes au gouvernement. Cette corruption du climat politique laisse très peu de marge de manœuvre à une véritable opposition, comme s’en plaint Saïd Sadi, président du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), dans une interview donnée au Magazine Africain : “Rien ne peut se faire dans le système politique actuel, dont la principale tare est la capacité à corrompre. Matériellement et moralement”. Sur l'échiquier politique, seul le Front des forces socialistes (FFS) continue à jouez au refuznik, ayant choisi depuis longtemps de boycotter les scrutins. Pour Hamida Ayachi, les partis payent leur refus de se démocratiser et de se rajeunir. “Depuis leur création, les partis ont les mêmes chefs. Ils sont mal implantés dans l’Algérie profonde, qui manque d’alternatives politiques et vote Bouteflika parce qu'il est le seul symbole qu’elle connaît”, analyse le journaliste.

Face au silence des politiques, un front d'intellectuels a lancé une pétition appelant au respect de la Loi fondamentale. Sans véritable écho. “Le désespoir populaire est sans précédent. Les Algériens ne votent plus. La révision de la Constitution et les élections sont un non-événement pour le peuple”, explique Benchicou. Les raisons de cette lassitude ? Les citoyens sont écoeurés par la fraude électorale, la corruption politique et déprimés par la récurrence de la violence. Le grand projet politique de Bouteflika, sa “charte de réconciliation nationale”, loin de lui valoir le Nobel de la Paix dont il rêvait, ne convainc plus en Algérie. S’ajoute un contexte socio-économique difficile. Malgré la faramineuse rente pétrolière (avec des réserves de change évaluées à 133 milliards de dollars fin juin 2008), la corruption de l’Etat et l'absence de véritables projets de développement entraînent une paupérisation de la population et un manque cruel de perspectives pour les jeunes. Dans ce contexte, la reconduction programmée de Bouteflika au pouvoir ressemble de plus en plus à la nécessité, pour un système profondément coupé de la population, de perdurer coûte que coûte, quitte à se recroqueviller sur lui-même.



Zoom. Un président “mal élu”

Abdelaziz Bouteflika est né à Oujda le 2 mars 1937. Recruté par l’Armée nationale de libération en 1956, il est rapidement attaché à un poste de commandement, en tant que secrétaire particulier de Houari Boumediène. Le colonel le prend sous son aile, couvrant ses frasques et le faisant profiter de promotions rapides. Au lendemain de l’indépendance, en 1962, il est nommé membre du comité central du FLN, le parti unique, puis (brièvement) ministre de la Jeunesse, et enfin ministre des Affaires etrangères en 1963. Soutenant le putsch de Boumediène en 1965, il continue à diriger la diplomatie pendant toute sa présidence et se crée une réputation de noceur à l’étranger. À la mort de Boumediène en 1978, les militaires choisissent Chadli Bendjedid pour lui succéder, à la grande déception de Bouteflika. Il est peu à peu écarté des cercles du pouvoir, jusqu’en 1981, où il est exclu du gouvernement et du FLN. Ses relations, surtout émiraties, lui permettent alors d’opter pour un exil doré, tout en négociant son retour avec le président Chadli. En 1987, il se réinstalle au pays et réintègre le FLN en 1989, puis progressivement les sphères du pouvoir. En 1994, en pleine période de crise, on lui propose la présidence, qu’il décline. À l’élection de 1999, les militaires soutiennent Bouteflika, estampillé candidat indépendant. Mais pour protester contre la fraude prévue, les six autres candidats se retirent à la veille des élections. Bouteflika devient alors le “Président mal élu”, avec un score peu vraisemblable de 74%. En 2004, le concurrent principal (et inattendu) de Bouteflika est l’ancien chef du gouvernement Ali Benflis, également candidat du FLN. L’armée promet de ne pas interférer dans le processus et un réel espoir d’élection sans fraude fait remonter la participation. En vain : Bouteflika est réélu avec 85%.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2009 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés