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Coup de gueule. Nouvelle scène "patriotique"
N° 344
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Meriem El batoul Reggab

Coup de gueule. Nouvelle scène “patriotique”

Fnaïre, le groupe emblématique
du rap “taqlidi”.
(TNIOUNI)

On croyait la page de la chanson “patriotique” tournée depuis une décennie. Erreur : elle revient en force, sous les bras de cette fameuse nouvelle scène musicale.


Depuis quelque temps, je n’arrive même plus à allumer la radio, de peur de tomber sur une “nouveauté”. Je ne sais pas d'ailleurs si on peut appeler cela une nouveauté, car, ces derniers temps, les nouveautés musicales ont un goût de vieux. Encore une fois, je me retrouve à écouter un groupe marocain, un de plus, qui “rappe” de toutes ses
tripes sur un énième morceau pseudo-patriotique ! Du radotage au niveau des textes, et toujours la même recette, faite d'une succession de mots-clés qu’on dirait imposés par je ne sais qui : “Je suis marocain”, “Maroc”, “drapeau”, “Tindouf”… Il y a même un groupe qui a fait du “nationalisme” un créneau !

Au premier morceau, je me suis dit que ce n’était pas grave, qu'il faut de tout pour faire un monde musical. Mais là, ça fuse de partout ! Mais quelle mouche les a piqués ? Une décennie de moins et je me serais interrogée sur le montant du chèque qu'ils ont reçu ! Le plus étrange, c’est l’irruption brutale sur la scène musicale de cette fièvre chauvine. On dirait qu’ils viennent tous de sortir d’un état comateux et de se rappeler subitement qu’ils étaient marocains, et que notre drapeau est rouge avec une étoile “veeeeyyyyeeeeyerrrte”, comme chanterait l’artiste. Situation d’autant plus révoltante lorsqu’on connaît l’histoire musicale du pays. Nos dirigeants politiques d'hier avaient compris que la culture éduquait les gens, les libérait. Ils l’ont du coup tout simplement bannie.

L’Boulevard et les 14
À la fin des années 90, L’Boulevard des jeunes musiciens a donné la parole à des jeunes, qui ont reconstruit, petit à petit, une scène musicale dynamique, fraîche et engagée. Celle-ci a évolué d’année en année, jusqu’en 2003, quand le ton est annoncé.

On tend à l’oublier, mais il y a encore 5 ans, 14 jeunes musiciens ont payé cher le prix de la liberté d’expression au Maroc. Ils ont écopé d’une peine de prison allant d’un mois à 45 jours, avant qu'un soutien imprévisible ne se dresse pour obtenir une double victoire : la libération des “14” et la libéralisation de l’expression musicale !

À partir de cette année, la porte s’est entrouverte, L'Boulevard a déménagé d’une salle qui supportait 500 personnes pour un stade de rugby. Les groupes se faisaient connaître, les tabous se brisaient peu à peu, jusqu'à l’arrivée du fameux Bigg, qui a carrément cassé le moule avec ses paroles revendicatives, son langage cru, débarrassé de toute autocensure. Bien évidemment, ses chansons ont trouvé leur public. Des groupes, totalement exclus il y a encore quelques années, dont certains membres ont même fait de la prison pour délit d'opinion, font à nouveau vibrer les masses dans les festivals… financés par le gouvernement !

Les radios diffusent leurs chansons, les marques les sollicitent pour des publicités, et certains arrivent même à vivre de leurs créations ! Après tant de sacrifices, les conditions tant attendues, pour la naissance d'une vraie scène musicale, commencent à se mettre en place. Tout cela pour que des “artistes” se remettent à pratiquer du “lèche-botte”, par choix, même pas par contrainte ! Pourquoi ?

La grande désillusion
La désillusion est énorme, l’attitude et le discours incompréhensibles. Si un artiste est en panne d’inspiration pour s’exprimer sur la situation actuelle du Maroc (qui est à mon avis une terre d’inspiration extrêmement fertile), il n’a qu’à parler d’amour, de football, ou du temps qui passe ! Les musiciens sont censés représenter la jeunesse, sur laquelle ils ont plus d'impact que les politiciens ! Et cette jeunesse souffre d’une crise identitaire aiguë, vacillant entre modernité et tradition, éparpillée entre extrémisme religieux, drogue et immigration clandestine. Je n’ai alors qu’une question à poser à ces groupes : c’est quoi être marocain ?

On commençait à peine à savourer la disparition de pseudo-poètes qui investissaient le petit écran pour célébrer, pêle-mêle, la royauté, le pays, ses montagnes, ses mers… Et voilà que des musiciens, sur lesquels tant de jeunes comptaient pour chanter notre triste réalité, promouvoir et renforcer la liberté d’expression, sont tentés par la démagogie. Heureusement, il y a encore quelques rares groupes qui continuent à faire leur travail d’artistes engagés et à traduire l’urgence !

Et aux auteurs remarquables des “Hna msselmine aândna ktab ou dine” (“Nous sommes musulmans, nous avons un livre et une religion”), je n’ai envie de dire qu’une chose : “Et après ?”.

 
 
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