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Par Youssef Ziraoui
et Mehdi Sekkouri Alaoui
Noor. Pourquoi et comment Je suis femme
Née homme, elle a choisi de devenir femme, puis la coqueluche de la jet-set. Pour la première fois, la danseuse Noor livre lhistoire touchante, trouble, difficile, de sa transformation.
Mardi 21 octobre. Quartier Racine. Le tout Casablanca sest donné rendez-vous pour linauguration dune galerie dart, lAtelier 21, plus select tu meurs. Alors que les policiers, présents en masse, veillent au grain, les limousines rutilantes prennent place dans les ruelles adjacentes, bondées en ce début de soirée. Il y a du beau monde à |
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laffiche. Des industriels, des hommes daffaires richissimes, des patrons de télévision, des artistes, des journalistes, des bobos, des pique-assiettes... Et puis, une femme.
De toute évidence très attendue, elle accroche tous les regards sur son passage. Longue chevelure brune, jean bleu, top décolleté, ongles soignés, vernis rouge sang, elle confie à son manager le soin daller garer son 4x4 noir. A peine a-t-elle foulé le sol que les photographes people se ruent vers elle.
Quelques crépitements de flash plus tard, place à la traditionnelle et interminable séance de bises, propre au showbiz. De longues minutes durant, les candidats se bousculent pour se faire tirer le portrait. Perchée sur ses talons aiguilles, la guest star, qui surplombe son monde du haut de son mètre quatre vingt-dix, semble être dans son élément.
Bienvenue chez les bent chaâb
Nooooor, ma chérie, comment vas-tu ?, lui lance une des invitées. Réponse de lintéressée : Au top ma chérie, on ne sest pas revues depuis notre rendez-vous chez la princesse
. Jai aaaadoré la couv de Fémina (Ndlr, mensuel francophone édité par le groupe Maroc Soir), enchaîne un autre convive, verre de champagne à la main. La couv en question, une interview sur une double page, où Noor se fend dune déclaration aux allures de coming out : Ma fille, je lai portée dans mon cur, pas dans mon corps. La formule attendrirait un crocodile. Lhistoire de Noor aussi. Celle dun homme devenu femme, dun champion dathlétisme transformé en mannequin, danseuse orientale, comédienne, coqueluche de la jet-set, puis maman. Enorme.
Noor a vu le jour en 1970, à Agadir, sous le prénom de Noureddine. Un papa fonctionnaire, une maman mère au foyer, une fratrie de trois enfants (un grand frère et une grande sur), et une famille plutôt modeste. Je suis une bent jouj biout ou cousina (jai vécu dans une maison avec deux chambres et une cuisine), une bent chaâb, vraie de vraie. Très jeune, le gamin rejoint Casablanca, direction Hay Mohammadi, immense quartier populaire, où sa famille pose ses valises. Le petit garçon androgyne se passionne pour la danse. Devant la glace, Noor se trémousse, gesticule, des heures durant, jusquà épuisement. A labri des regards, avec pour seul spectateur
elle-même. Puis en public : Dès quil y avait une chaâbana, ou un baptême, je devais impérativement mettre un foulard sur mon petit pantalon et danser, déclarait-elle au mensuel Version Homme en mai 2007, qui lui a consacré sa Une. Alors que le magazine a pourtant lhabitude de nen accorder quà des hommes. Preuve sil en faut de la notoriété de la star.
Malgré les remontrances familiales, Noor sobstine parfois, se rebelle souvent, et saffirme, déjà. Coquette, elle se sert dans la garde-robe maternelle : fichus, soutien-gorge, maquillage... tout y passe. Dehors, Noureddine emprunte le chemin de lécole à pied, pantalon, pull et cartable assortis. Jai étudié avec le peuple, dans une école située à deux pas dun bidonville, ma mère me donnait tous les jours 20 centimes comme argent de poche. Le ould hay dépense alors son maigre budget quotidien comme nimporte quel gamin du quartier, entre moul labani, zeri3a ou kawkaw et des sandwichs au thon et hror. A onze ans, premières pulsions, premières amours. Jétais entichée dun garçon de mon quartier. Il avait 18 ans. Je passais mes journées à le scruter, mais il ne faisait pas attention à moi, se rappelle-t-elle, sourire malicieux. Je lai rencontré dernièrement, par hasard, il ma dit : dommage, zgueltek (je tai loupée), je ne savais pas qui tu étais, ce que tu allais devenir.
Oui, cest la vie. Au lycée, Noor se qualifie délève plutôt studieuse, douée en langues, mais aussi (et surtout) en sports. Une graine de champion en fait. A 15 ans, le jeune athlète quil est alors participe aux championnats du Maroc dathlétisme. Il y décroche, en parfait sprinteur, une médaille dor en 110 mètres et 400 mètres haies, avant de se lancer dans le cross-country. Avec le rêve, peut-être, dimiter lexemple de Saïd Aouita, champion des courses de demi-fond, dont le nom a fasciné le Maroc des années 1980. Noor le sait, il sourit en se disant que son chemin à lui devait être différent, ailleurs. Quand je courais, je franchissais facilement les obstacles parce que jai de longues jambes. De longues jambes qui lui font traverser le détroit de Gibraltar, bac en poche, et 18 ans à peine révolus.
Tout le monde en parle
Noor senvole pour lEurope. LEspagne dabord, puis la France. A nouvelle destination, nouvelle vie. Fini les séances dentraînement, la poussière et la transpiration des vestiaires. La carrière de champion dathlétisme nest plus quun lointain souvenir. Place aux loges en backstage, au glamour, au strass et paillettes. Très vite, Noor est remarquée par les chasseurs de tête, et se fait une place dans le milieu de la mode. De rendez-vous en rendez-vous, de casting en casting, elle perce. Noor a un physique particulier, une beauté atypique, elle en impose, cest une fonceuse, cest sûr que cela a dû lui ouvrir des portes nous résume, pour cerner le personnage, cette journaliste de mode. Noor défile pour de grands noms de la mode, avant de bifurquer vers le stylisme et de fréquenter un monde de galactiques : les Jean-Paul Gaultier, Thierry Mugler, Pierre Cardin
Début des années 90, de retour au Maroc, la jeune styliste a étoffé son CV. Elle se lance à son compte, et fonde sa marque de prêt-à-porter de luxe : Noor, contraction féminine de Noureddine. Lexpérience tourne court et la jeune stylise est une fois de plus rattrapée par sa nature
de danseuse. Sa passion, elle avait bien tenté de létouffer, de la mettre en jachère. En vain.
Noor revient donc à la charge, prend des cours de danse orientale chez des chorégraphes de renom. Petite, jai appris à danser avec mes yeux, jobservais, je regardais, jessayais de comprendre. Puis, jai été initiée à la technique sur le tard. Jaime capter le regard des gens, lance-t-elle, en faisant serpenter sa main droite dun geste ample, comme pour joindre la parole à lacte. Je fais un vrai travail, t9atelt (je me suis tuée à la tâche) dans la vie pour réussir, je suis une battante.
La désormais danseuse ne laisse personne indifférent, autant par sa singularité que par son talent intrinsèque. Mais elle a du chemin à faire. Snobée un temps par la bourgeoisie casablancaise, elle attend sagement son heure. Dans les salons de la capitale, à Casablanca ou Marrakech, en milieu feutré ou beldi, on parle dune certaine Noor, parfois en chuchotant son nom. On aime ses tenues flashy, on louche sur son corps, lair de ne pas y toucher. Mais on bute sur un détail, pas nimporte lequel, qui revient comme une ritournelle : On laurait bien invitée pour le mariage de notre fils, si ce nétait pas un
. Un quoi au juste ? Un homme, bien sûr.
Noor est née Noureddine. Il est devenu elle, mais pas aux yeux des autres. Les fantasmes font le reste et alimentent le mythe. Aujourdhui, les mêmes qui me trouvaient vulgaire il y a dix ans mappellent aujourdhuipour le mariage de leur enfants, avoue lartiste, revancharde. Peu à peu, les gens shabituent. Je ne suis pas une danseuse de cabaret, je fais dans le haut de gamme. A force de représentations, de spectacles, de galas de bienfaisance, de mariages, lartiste a franchi un palier. Et normalisé, aux yeux des autres, sa singularité.
Self-made-woman
Ses revenus, de plus en plus conséquents, permettent à Noor de sassurer un train de vie confortable, et de subvenir aux besoins de la famille. Aujourdhui, hamdoullah, je vis correctement, je me bats toujours pour gagner un morceau de pain. Jhabite un appartement sans prétention. Ridat al walidine reste le meilleur salaire. La famille, cest ce qui compte le plus, raconte la self-made-woman. Au point que même dans son travail, Noor compose avec ses proches. Pendant longtemps, sa sur aînée fait office de manager. Elle massistait dans mon quotidien, je voyageais avec elle, on dormait ensemble à lhôtel, elle soccupait des troupes, de la musique, du maquillage, des coiffures, etc. Et puis un jour elle sest mariée
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Aujourdhui maman (Jai adopté une enfant, cest mon enfant, elle a huit ans), Noor nenvisage pas pour autant demboîter le pas à sa grande sur, qui a tourné le dos à la vie dartiste pour rejoindre lhomme de sa vie. Un différend avec la gent masculine, peut-être ? Bien sûr que jai déjà été déçue par les hommes, comme toutes les femmes. Mais je suis une femme à hommes, définitivement. Jaime la virilité, la sensualité, prêche-t-elle, avec lenthousiasme dune convertie. Quen est-il de tes amours, alors, Mademoiselle Noor ? Je vous ai répondu, coupe-t-elle net, presque irritée, je vis avec ma famille. De sa mère, Noor se dit proche, parle de relation fusionnelle, damour inconditionnel et réciproque : Ma mère voulait à tout prix prier devant la Kaâba, je lui ai permis de réaliser son rêve et je lai envoyée en pèlerinage à la Mecque en 2002. Bientôt, je partirai au hadj avec elle. Je suis moi-même très croyante, je fais ma prière cinq fois par jour, je suis très proche de Dieu.
En attendant de se rendre à La Mecque, Noor gère un calendrier hyper-serré. Elle vole littéralement de rendez-vous en rendez-vous, multiplie les déplacements, les rencontres, souvent flanquée dun manager et un imprésario. Eux, je les paie pour défendre mes intérêts. Il faut dire quils le font mieux que moi. Noor assure, au Maroc et ailleurs. Rien que pour les semaines à venir, le menu est copieux : Je dois assurer lun des shows de la prochaine édition du Festival de cinéma de Marrakech, sans oublier des défilés de mode, des workshops et des ateliers de danse orientale.
Ça danse, ça parle, ça bouge
Lartiste se déplace à Paris ou Beyrouth comme dautres prennent le bus ou le train le plus proche. Très normalement. Le voyage, cest une nécessité, quelque chose danodin. A chacun son monde, ses contraintes, son emploi du temps. Je ne suis pas à plaindre, commente Noor qui, entre deux réflexions sur le temps qui passe, annonce ses projets du moment : Je narrête pas de bouger, au propre comme au figuré. Je danse tout : le kabuki, le hindi, le woolof et, bien sûr, le charqi. Cest tout ? Bien sûr que non. Je suis en train de co-écrire un livre sur ma vie, qui sera publié chez une maison dédition à Paris. Je suis une kassoula, je paresse beaucoup, le livre a été mis en chantier il y a déjà un an et demi. Ça sera Noor en face dun miroir. Un livre perso, quelque chose qui me tient à cur. Je me lance aussi dans la chanson.
Noor affirme maîtriser sept langues : français, anglais, espagnol, italien... Cela fait quatre, il en reste trois. Ah oui, il reste les dialectes arabes : la darija marocaine, la libanaise et légyptienne. La danseuse sessaie au cinéma, à tout. Amie de la jet-set, elle dit connaître le gratin, fréquenter des hommes et femmes aux dimensions dhommes (et de femmes) dEtat. Et le showbiz, alors ? Jy berce. Tenez, je connais depuis longtemps Gad (El Maleh) et Jamel (Debbouze). Ce sont des amis. Ils savent que jexcelle dans lart des imitations. Je prépare dailleurs des sketches
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Boulimique, cest le mot. Noor parle de ses connaissances, ses fréquentations, ce monde de la nuit, des puissants, des labels, des noms qui claquent, ceux qui font chic, parfois choc. Cest le showbiz, quand tu en fais partie, tu assumes. Evidemment. Tout ce monde réuni autour de Noor nen a, à la base, que pour la danse. Normal, ça fait rêver, commente lartiste. Vrai, surtout quand la danseuse, du haut de ses deux mètres (en comptant les talons) tourbillonne et réinvente lOrient, la volupté, le rêve, avec des pas répétés longuement, à lavance. Sur Facebook, son Fanclub, installé depuis quelques semaines à peine, compte déjà près de 600 mordus. Toujours sur son Internet, et rien que son site officiel, Noor comptabilise des centaines de photos, toujours en représentation, danseuse ou mannequin, parfois actrice, ou simple coqueluche de la jet-set. Pas mal pour une bent chaâb, née ould chaâb, un Noureddine devenu Noor, championne des pistes de danse après avoir été celle, ou celui, des pistes dathlétisme. |
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Justice, chirurgie, etc.. Femme envers et contre tous
Dans la rue, Noor est une femme. Grande, belle, artiste jusquau bout des hauts talons qui portent son corps. Dans le civil, Noor sappelle toujours Noureddine. Ne me parlez pas de mon passé, il nexiste plus, cest fini, cétait une autre vie, clame lartiste, souvent hors delle à chaque fois que des vocables comme homme, Noureddine, passé, sont évoqués. Jai choisi dêtre ce que je suis, ce nest laffaire de personne, laissez-moi vivre en paix. Après longue réflexion, Noor a entamé, il y a quelques années, deux procédures fortes, déterminantes, pour changer radicalement le cours de sa vie et tenter de se conformer à sa réalité de toujours : celle dune femme. Dabord une intervention chirurgicale, en Europe, pour parfaire sa transformation (physique) en femme. Mais je ne suis pas un objet sexuel, je suis simplement une femme, le reste ne regarde personne, lance, autour delle, celle qui a délibérément opté pour le sexe féminin. La deuxième opération de Noor a lieu loin des couloirs des cliniques privées, dans un palais de justice, précisément à Agadir, ville dont lartiste est originaire. La désormais femme jusquau bout de ses seins, comme dit la chanson, a intenté une action en justice pour tenter de changer détat civil. Quand jeffectue mes achats au supermarché, et que je signe mon chèque, la caissière me demande, en prenant tout le monde à témoin : mais, madame, cest qui ce Noureddine au nom duquel le chèque est libellé ?, confesse, émue, Noor. Femme dans le corps, dans la tête, Noor est restée homme pour les registres de létat civil. Parfois, à laéroport, un policier marrête pour crier devant tous les voyageurs : y a-t-il quelquun qui répond au nom de Noureddine ? Vous imaginez, alors, un seul instant, létat dans lequel je peux être, se plaint, très souvent, lartiste aux membres de son entourage. Mais le procès intenté par Noor pour réparer linjustice des gènes, laberration des registres de létat civil, tourne court. La victoire nest pas au bout du processus. Sil vous plaît, laissez-moi tranquille, ne parlez plus de moi, laissez-moi dabord mener à bien le procès de ma vie, implore, ou presque, Noor les nombreux journalistes qui la sollicitent pour une interview, un portrait, un coup médiatique. Peine perdue, hélas, pour la dame. Le procès pour changer détat civil est perdu en première instance. Et aussi en appel, nous assure un avocat du barreau dAgadir. Noor ne confirme pas linformation. Elle ne linfirme pas, non plus. A dire vrai, elle refuse scrupuleusement d'évoquer le sujet. Cest sa blessure, son truc à elle. Lune des zones dombre, nombreuses, qui planent autour de la fascinante, et courageuse, Mademoiselle Noor. |
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Showbiz. Noor fait son cinoche
En 2001, Noor fait ses débuts dans le cinéma, avec une brève apparition dans Une minute de soleil en moins de Nabyl Ayouch. La même année, elle débarque aussi sur le petit écran : la chaîne culturelle Arte lui dédie un reportage. Noor, qui a souvent répété être en contact avec Pedro Almodovar ou Roman Polanski, a également tourné avec Kamal Kamal dans La Symphonie marocaine. Un rôle de danseuse, bien entendu. Plus proche de nous dans le temps, en 2008, elle est à laffiche de Ex-Chemkar de Mohamed Fritès. Noor y interprète, cette fois, une SDF prénommée Hanane, qui réussit dans la vie. Je suis comme mon personnage, une jolie femme, mais dès quelle ouvre la bouche, elle est khasra, plaisante Noor. Lhéroïne que je campe continue de fréquenter ses amis de la rue, elle leur apporte des cigarettes, des couvertures, de la bouffe. Le rôle de composition nest pas loin, à en croire lartiste en herbe. Noor na pas totalement coupé les ponts avec le quartier de son enfance, Hay Mohammadi. Elle affirme sy rendre, de temps à autre, mais en civil, entendez en jogging, casquette et sandales. Je vais au derb de temps en temps, incognito. Jadore le cinéma Saâda. Je regarde des films indien des films de karaté. Puis à la sortie, je mange des bocadillos et du raïb au sirop, répète-t-elle, comme dans une scène du rôle de sa vie. Quand je rencontre un ould derb, je marrête et je le salue, on tape la discute. Je chante un petit morceau, on me prend en photo avec les téléphones portables... Bref, je me ressource. Nostalgie, nostalgie
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