La Moudawana, et après
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Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)
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Toutes les réformes sont jouables, pourvu que leur habillage religieux soit judicieusement pensé
5 ans sont donc passés depuis la promulgation du nouveau code du statut personnel (ou Moudawana) qui accorde aux Marocaines quasiment les mêmes droits quaux Marocains. Cest sans aucun doute la réforme majeure du règne de Mohammed VI, et lHistoire, avec un grand H, lui en accorde déjà le crédit. Encore une fois, bravo et merci, Majesté ! Il reste, comme on la déjà écrit, beaucoup de choses à faire pour que lapplication de la loi, sur le terrain, soit conforme à son esprit révolutionnaire.
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Ainsi du mariage des mineures. Si la nouvelle loi fixe lâge minimum à 18 ans, elle permet tout de même des dérogations, qui restent pour lessentiel à lappréciation des juges. Résultat : selon les chiffres mêmes de lEtat, 85% des demandes de dérogations ont été acceptées en 2007 !! À ce niveau, le mariage des mineures ne relève plus de lexception, mais quasiment de la règle. Cas pratique exposé par lavocate Zahia Amoumou (TelQuel n° 342) : un père se présente avec sa fille de 13 ans, non seulement déjà mariée par une simple fatiha (lecture du premier verset du Coran par les deux époux procédure fréquente en milieu rural, quoique parfaitement illégale), mais en plus, la mineure est
déjà enceinte ! Cest du chantage pur et simple, auquel le juge cède la plupart du temps en autorisant le mariage pour lintérêt de la fille. Ce genre de cas devrait être traité par une application stricte de la loi : une mineure a contracté un mariage illégal, le glaive de la justice doit sabattre sur son tuteur. Et par ailleurs, comme lintérêt de la fille doit bien entendu être pris en compte, il faut légaliser lavortement, au moins dans des cas précis comme le viol ou la pédophilie. Des relations sexuelles avec une gamine de 13 ans, même si elles sabritent derrière un prétendu mariage, relèvent clairement de ces deux catégories. Sanctionner le père ne sert à rien si lEtat naide pas la fille à se sortir de ce véritable hold-up sur son avenir, opéré par une famille rétrograde. Bref, y a encore du boulot
Mais au-delà dappliquer lexistant, il faut aussi avancer, continuer à amender la Moudawana, toujours dans le sens de légalité femme-homme. Il y a encore un domaine où cette égalité est tout simplement inexistante : lhéritage. À aujourdhui, la Marocaine hérite de la moitié des biens desquels hérite son frère : deux tiers pour lui, un tiers pour elle, tel que stipulé dans le Coran. Cest foncièrement injuste, quand on sait que ce qui justifiait cette mesure il y a quatorze siècles (le rôle strictement éducatif et ménager de la femme, contre lobligation pour lhomme dassurer tout le revenu du ménage), nest aujourdhui plus de mise. Toutes les études le confirment : dans la très grande majorité des cas, lapport économique des Marocaines à leurs foyers est souvent de 50% (parfois plus).
Le débat est lancé dans les cercles féministes. Les islamistes, bien entendu, sont déjà montés au créneau pour dénoncer un appel à labandon de la loi de Dieu, donc au chaos. On nen attendait pas moins deux. Largument, il est vrai, est gênant pour le Commandeur des croyants Mohammed VI, qui sétait déjà engagé à ne jamais permettre ce que Dieu a interdit, ni interdire ce que Dieu a permis.
Sauf quil est possible de réformer lhéritage sans déroger à ce principe. En effet, rien ninterdit dappliquer lIjtihad (interprétation avancée des textes religieux) à cette épineuse question. Sans interdire formellement la formule un tiers / deux tiers, il est possible de lassujettir comme cest déjà le cas pour la polygamie à des conditions tellement draconiennes quelle en deviendra matériellement impossible à réaliser. Et prévoir, à défaut de remplir ces conditions, une formule dhéritage civil qui tienne compte du nouveau statut dégalité de la femme.
Toutes les réformes sont jouables, pourvu que leur habillage religieux soit judicieusement pensé. Mohammed VI la déjà fait, il peut le refaire. Pour les Marocaines, pour légalité, pour lHistoire. |