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N° 344
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Nina Hubinet,
correspondante en France

People. La face cachée de Zidane

Le héros de la France
Black-Blanc-Beur est
redescendu sur terre.
(DR)

La journaliste Besma Lahouri a enquêté pendant un an et demi sur le “système Zidane”, pour comprendre ce qui se cache derrière le portrait immaculé du footballeur, soigneusement entretenu par ses sponsors.


Si vous êtes à la recherche de révélations sulfureuses sur Zinedine Zidane, ce livre n’est pas pour vous. Zidane, une vie secrète, écrit par Besma Lahouri et publié en France le 24 septembre, a déçu ceux qui pensaient y trouver des informations “choc” sur la star mondiale
retraitée du foot. Cette biographie non autorisée alimentait les conversations depuis plusieurs mois. Déjà, en mars dernier, deux ordinateurs contenant le manuscrit de l’auteur avaient été volés à quelques jours d’intervalle au domicile de l’éditeur, Chritophe Deloire, et chez une amie de Besma Lahouri. Ces cambriolages laissaient penser que le livre contenait des informations compromettantes sur “Zizou”.

Ce qui est sûr, c’est que Zinedine Zidane n’a pas apprécié qu’on lui consacre un ouvrage sans lui en avoir au préalable demandé la permission, comme le rappelle Besma Lahouri dans son livre : “J’ai entendu dire qu’une biographie se préparait sur moi, déclarait le champion en janvier à L’Equipe Magazine. Une bio, je n’avais pas envie d’en faire une. Je préférais faire un DVD par moi-même, ne pas laisser les autres parler de moi. Je ne voulais pas contribuer à un bouquin, de manière épisodique, sans y être associé”. C’est pour cette raison qu’il refusera d'ailleurs de rencontrer la journaliste, collaboratrice régulière de l'hebdomadaire L’Express. Alain Migliaccio, l’agent de Zidane, ira jusqu'à proposer à l’auteur une interview de la star, si elle acceptait de mettre un terme à son livre-enquête.

Sur un “coup de tête”
Pourtant, Besma Lahouri se décrit comme une admiratrice du footballeur : “Je suis une fan de Zidane. Mais comme beaucoup, j’ai été choquée par son coup de tête à Materazzi lors de la finale de la Coupe du Monde 2006. Et j’ai voulu comprendre pourquoi il avait eu ce geste”. Cet événement est le point de départ de l’enquête, qui tente d’expliquer les failles d’un homme devenu au fil des ans une marque à part entière et une sorte de divinité intouchable. En brisant l’omerta journalistique autour de Zidane, Besma Lahouri révèle des informations qui n’ont rien de fracassant, mais qui forgent un portrait beaucoup plus nuancé de celui qui fut le “meilleur joueur du monde”. L’indulgence de la classe politique et des médias envers Zidane, au lendemain de son fameux “coup de boule”, l’a sidérée. Rappel des faits : en juillet 2006, la France et l’Italie s’affrontent en finale de la Coupe du Monde. C'est le dernier match de Zidane qui, à 34 ans, a promis de mettre un terme à sa carrière à la fin du tournoi. Sous son maillot numéro 10, il porte un tee-shirt blanc, sur lequel “il a fait inscrire des remerciements pour exprimer sa gratitude à son public, à sa famille, à tous ceux qui ont cru en lui depuis le début de sa carrière”, révèle l’auteur du livre. Mais il va lui-même se priver de ce baroud d’honneur : peu avant la fin du temps reglementaire, le capitaine des Bleus assène un violent coup de tête dans le buste de Marco Materazzi, le joueur italien qui vient de l’insulter.

Carton rouge, expulsion. La suite est logique. Pas les réactions des responsables politiques français et algériens. Le lendemain du match, l’équipe de France est invitée à déjeuner à l’Elysée. Jacques Chirac, qui est en fin de mandat, souligne “l’admiration et l’affection de la nation tout entière” pour le joueur. Mais en privé, il laisse éclater sa colère. “Quel con ! Comment a-t-il pu donner un coup de tête à l’Italien, en pleine finale ?”, aurait commenté le président, d'après Besma Lahouri. De son côté, Ségolène Royal est à deux doigts de féliciter le joueur. La candidate à l’élection présidentielle dit avoir apprécié sa capacité à “défendre farouchement les valeurs auxquelles il tient profondément et en particulier le respect de sa sœur” ! Bref, les politiques rechignent à critiquer la personnalité préférée des Français, héros national depuis l’anthologique Coupe du Monde 1998. Idem du côté algérien : pour le président Abdelaziz Bouteflika, ce coup de tête était une juste réponse “face à ce qui ne pouvait être qu’une grave agression”.

Indulgence et autocensure
Les sponsors de Zidane ont réussi le tour de force de faire passer l’agresseur pour la victime, en retenant la version des faits qui leur convient : Materazzi a tenu des propos racistes. En réalité, Materazzi, avec qui Zidane s’est déjà accroché lors d’un match, n’a pas proféré d’insultes racistes, même s’il a effectivement évoqué la sœur du joueur en des termes peu amicaux. “Va te faire enculer ! Donne-le à ta pute de sœur, ton maillot. Pédé ! Pédé de Zidane !”. Cette réplique, que Materazzi livre un an après les faits dans une interview à un magazine italien, est une réponse à Zidane. Enervé par l’Italien, qui agrippait régulièrement son maillot, il lui lance : “Si tu veux mon maillot, je te le donnerai après”. Toujours est-il que les sponsors du joueur du Real Madrid (Danone, Adidas, Generali, Grand Optical, Orange, Canal Satellite…) arrivent à tirer leur épingle du jeu. La même indulgence prévaut dans la presse. Et gare à celui qui enfreint cette règle. Claude Droussent, alors patron du journal L’Equipe, interpelle le capitaine des Bleus dans son éditorial, le lendemain de la finale : “Zinedine, savez-vous que le plus difficile ce matin est d’expliquer à des dizaines de millions d’enfants à travers le monde comment vous avez pu asséner ce coup de tête à Materazzi ?”. Dès le lendemain, le directeur général du groupe de presse, Christophe Chenut, décide de présenter les excuses du journal au footballeur. “Chenut, par ailleurs bon camarade de Franck Riboud, le patron de Danone, premier annonceur publicitaire en France et, accessoirement, sponsor principal de Zidane”, précise Besma Lahouri. Un journal comme L’Equipe ne peut risquer de se brouiller avec le champion. “C’est vrai aussi qu’une interview de Zidane assure de bonnes ventes”, reconnaît un journaliste du groupe interrogé par l’auteur.
Cette autocensure avait déjà parfaitement fonctionné en 2004, lors du procès de la Juventus. À l'époque, Zidane est convoqué par le juge italien chargé de l’enquête sur le dopage au sein du club turinois. Le joueur français reconnaît alors les injections régulières de toutes sortes de “vitamines”, mais toujours “dans les limites légales”. La presse française parlera très peu de cette audition, que Besma Lahouri retranscrit intégralement dans son livre.

L’enfant de la cité marseillaise
Car en matière de relations avec la presse, la star avait mis en place un très efficace système d’intermédiaires, chargé de filtrer les sollicitations incessantes et composé de son frère Noureddine et d'amis d’enfance devenus ses “aides de camp”. Et lorsqu’il est question de “punir” un journaliste, le footballeur ne se contente pas de couper les ponts avec son titre : il va jusqu'à prendre son téléphone pour manifester directement son mécontentement. “Ce que vous avez écrit est honteux ! Vous avez sali mon nom et mon image. Et ça, je ne l’oublierai jamais”, fait savoir le footballeur à Gérard Davet, un journaliste du Monde, en 2004. Le titre d’une interview, pourtant relue et amendée par le sportif, lui a déplu. “J’ai arrêté la créatine en arrivant à Madrid”, pouvait-on lire, une phrase que le footballeur avait validée dans le corps de l’interview. Pire : d'après le livre de Lahouri, l' un des frères Zidane avait rappelé Gérard Davet pour lui lancer : “T’es un en… T’amuses pas à revenir à Marseille”. Des répliques dignes d’un film de gangsters. “Ce qui est étonnant, c’est que ce grand champion conserve des attitudes de petit caïd des cités. David Beckham, par exemple, ne fait pas ça”, constate l'auteur.

En fait, l’enfance passée à la Castellane, cité des quartiers nord de Marseille où habitait la famille Zidane, a forgé l’homme. En témoignent ses réactions à l’égard des journalistes ou ses coups de sang sur le terrain. Son entraîneur de l’AS Cannes, l’équipe où “Yazid” (c’est Roland Courbis, alors entraîneur de Bordeaux, qui l’appellera le premier “Zizou”) débute à 16 ans, confie son analyse à Besma Lahouri : “Yaz’ ne s’est jamais résigné à se laisser faire. Le foot, il l’a appris dans les quartiers nord. On ne peut pas comprendre le personnage si l’on ne sait pas ce qu’est le football des rues. Si vous ne répondez pas à une insulte, vous êtes mort, vous êtes une femmelette. Le génie de Zidane, c’est ce mélange de foot populaire et professionnel. (…) Alors, c’est vrai que sa réputation de nerveux a vite fait le tour dans le milieu. Après, ses adversaires essaieront toujours de le provoquer”. Jusqu’à ce jour de juillet 2006, en finale de la Coupe du Monde.

Son fameux coup de tête n’est donc pas une surprise pour ceux qui connaissent bien Zinedine Zidane. Au cours de sa carrière, le joueur a récolté 14 cartons rouges, presque cinq fois plus que Michel Platini. Besma Lahouri revient sur les coups de poing, coups de tête, gifles ou autres “gentillesses” que le footballeur a, depuis ses débuts, administrés à ses adversaires. Ce côté violent, les sponsors de Zidane ont tout fait pour le gommer, au profit du footballeur de talent, humble et timide. L’enquête s’intéresse aussi à l’homme d’affaires. Fin gestionnaire de sa fortune, Zidane récolterait plus de 5 millions d’euros par an, versés par diverses entreprises en contrepartie de l’exploitation de son image. Et il ne serait pas si généreux que le dit la légende. “À Marseille, il n’aide aucune association. En Kabylie, il ne finance pas d’écoles ni de terrains de foot. Le chèque qu’il a apporté en 2006 provenait des recettes d’un match amical du groupe France 98, pas de sa poche. L’association Ela, à laquelle il consacre sept journées par an, ne reçoit jamais de chèque de Zidane. Et Danone est le plus gros contributeur d’Ela”, rappelle la journaliste. Une manière de dire que cet engagement auprès des enfants malades profite aussi à l’image de la multinationale. En fait, Zizou serait surtout généreux avec sa famille : il salarie trois de ses frères et sœur dans son entreprise baptisée “Zidane diffusion”.

Une autre image d’Epinal, celle du bon père de famille, marié depuis l’âge de 18 ans à la même femme, est légèrement égratignée par le livre. Si Zidane a une réputation de coureur, Besma Lahouri n’évoque que “la rumeur Nâdiya”, qui a pris corps en octobre 2006. Une rumeur qu’elle se garde bien de confirmer : le magazine people Voici a été condamné l’an dernier à payer 50 000 euros de dommages et intérêts au joueur du Real Madrid, pour avoir publié des photos du footballeur et de la chanteuse entrant séparément dans le même immeuble.

Un homme comme les autres
Mais l’ouvrage ne recense pas que les imperfections du joueur. Besma Lahouri admire le père qui refuse que ses quatre fils deviennent des “héritiers”, évoque l’humour du joueur pourtant connu comme un être taciturne. “Pour se moquer de ses piètres performances, il n’hésite pas à s’inventer un personnage : Hector Zidane, son cousin virtuel”, raconte la journaliste.

Il y a aussi les cousins réels, mais éloignés : les Algériens. Lorsque le roi Juan Carlos demande à Zidane d’être à ses côtés pour accueillir le président algérien, il répond : “Je suis Français”. Selon la journaliste, ses racines sont plus à Marseille que dans le pays de ses parents. Lors de son voyage en Algérie en décembre 2006, cela faisait 20 ans qu’il n’y était plus retourné. Et il ne connaît pas grand-chose de l’histoire du pays. “Il y a quatre ou cinq ans, il a demandé à un ami ce qu'était un pied-noir, écrit Lahouri. Mais il n’est pas indifférent, il veut comprendre ce qui se passe autour de lui”. Après le match France-Algérie de 2001, au cours duquel des centaines de jeunes brandissant des drapeaux algériens avaient envahi la pelouse, Zidane, fidèle à son habitude, ne s’exprime pas. Mais le lendemain, il demande à un ami de l’emmener en voiture à Barbès, où il n’est jamais allé. “Cela fait longtemps qu’il s'est déconnecté de la réalité des jeunes des banlieues. D’autant que les choses sont différentes à Marseille, il n’y a pas la même haine qu’en Ile-de-France”, explique Besma Lahouri. “C’est l’ambivalence du personnage qui me fascine : il peut se régaler d’un plat de pâtes dans un petit restaurant, et en même temps, il aime flamber avec des fringues Dolce&Gabbana”, conclut-elle. Au terme de ces 400 pages qui n’évitent pas quelques répétitions, le grand Zidane n’est plus cette créature sans aspérités forgée par les publicitaires et les médias. Mais un être réel, tout en contrastes. Un homme comme les autres, finalement.

 
 
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