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N° 345
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Hicham Bennani,
Envoyé spécial dans la région de Nador

Reportage. Tsunami à Driouch

L’oued Guerti, dont la crue a
dévasté le village de Driouch.
En première ligne : le douar Ouled
Ali Benhammou, dont les
constructions longent les
berges du fleuve.
(H.B /TELQUEL)

En trois jours, la province de Nador, à l’instar d’autres régions du royaume, a été littéralement noyée sous les eaux. TelQuel s’est rendu à Driouch, village qui a le plus souffert de la déferlante des flots. Récit.


Samedi 25 octobre. Casablanca. Il est 9h 30 du matin quand nous prenons la route pour Nador. Direction : Driouch, 60 km au sud-ouest de Nador, village le plus touché par les intempéries du mois d’octobre. Après 600 kilomètres parcourus, dont la moitié sur des routes
nationales gorgées d’eau boueuse, nous entrons sous une pluie diluvienne dans Nador. Nous continuons à rouler à une allure de sénateur, slalomant entre les égouts qui débordent et les plaques de boue qui recouvrent la chaussée. L’horloge du tableau de bord affiche à peine 20 heures, mais les rues de la ville sont déjà pratiquement désertes. La majorité des 120 000 habitants de la cité rifaine ont visiblement préféré se réfugier chez eux ou dans les quelques cafés encore ouverts. Sur l'artère principale, la seule épargnée par les inondations, quelques retraités sont attablés dans un bistrot, distraitement occupés dans une partie de ronda. Le même sujet anime toutes les conversations : “Ce qui se passe à Driouch”. “À Nador, des constructions se sont effondrées et les rues sont inondées. Mais on est mieux lotis que les habitants de Driouch”, se rassure Abdelkrim, sexagénaire, tout en agitant ses cartes. Suffisant pour libérer la colère d'Ahmed, son adversaire : “C'est honteux, personne ne s’intéresse à ces gens-là. Hassan II aurait mieux fait de dépenser l’argent du pays dans le Nord plutôt qu’au Sahara”. Un passant se mêle à la discussion : “L’Espagne est à 15 kilomètres ! Il y a eu autant de pluie à Melilia. Mais là-bas, pas une goutte de pluie sur les trottoirs, des évacuations parfaites… Pendant ce temps, chez nous, la rue ressemble à une piscine géante !”. L’homme est coupé dans son élan par les grondements de l’orage. Il court se réfugier sous un préau en éructant, en dialecte tarifit, contre “ce Makhzen qui n'a rien fait pour nous !”. Il pleuvra toute la nuit.

Le village martyr
Le lendemain, cap sur Driouch. Mohamed El Hammouchi et Chakib Al Khayari, de l'Association des droits de l'homme pour le Rif, et dirigeants du comité de soutien aux sinistrés de la province de Nador, sont du voyage. Ils sont venus apporter leur aide à la population du village. Comme Abdelhafid Akel, un Rbati de passage dans le Nord qui, rencontré par hasard à Nador, demande à nous accompagner pour “voir ce qu'il pouvait faire pour aider”. Et il y a fort à faire. La pluie qui s'abat depuis plusieurs jours sur la région a fait éclater au grand jour la faiblesse des infrastructures : routes coupées, ponts détruits, évacuations engorgées… À plusieurs reprises, nous sommes obligés de changer d'itinéraire pour contourner les étangs et les marécages qui bloquent la route. D'ailleurs, à hauteur de Sakka, l'accès à la route nationale est bloqué en sens inverse par les autorités. Idem pour les vols au départ et à destination de la ville, suspendus jusqu'à nouvel ordre, comme les liaisons ferroviaires, qui subissent tout autant les aléas de la météo.

Une quinzaine de kilomètres plus tard, nous entrons dans le village d'El Aroui, à quelques encablures de l’aéroport international de Nador. La bourgade offre un étrange spectacle. La rive droite de l’artère principale est impraticable, noyée sous un demi-mètre d'eau boueuse. Ce marécage, alimenté par la pluie et les rejets d'égouts… sert de terrain de jeu aux enfants en bas âge, qui y pataugent joyeusement. Une quarantaine de kilomètres plus loin, nous voici enfin à l'entrée de Driouch. Il est 12h 30 dans le village martyr.

Des maisons détruites et pillées
Du joli hameau de 30 000 habitants, perché sur les flancs du Rif, il ne reste qu'un paysage désolé, digne d’un champ de bataille. Absolument tout a été dévasté par les flots. Sur le pont qui relie les deux parties de la ville, quelques curieux balayent du regard les dommages. Encore sous le choc, un groupe de femmes et d'hommes grelottent dans le froid. Ils n’ont pratiquement pas fermé l’œil depuis deux jours, dans l'attente de l’intervention de l’armée, annoncée la veille par le gouvernement. En vain.

Le bilan est lourd : au total, 12 corps ont été repêchés, dont 6 faisaient partie d'une même famille. Les dégâts matériels sont également importants. Car à Driouch, les demeures sont construites en brique, en pisé ou en terre. Selon un décompte sans doute provisoire, 16 ont été emportées par les eaux et près de 200 ont été endommagées. Et quand elles ne s'effondraient pas, les maisons, désertées par leurs occupants, recevaient les visites indélicates des pilleurs. Mais pour beaucoup, le décompte est loin de la réalité. “Les bilans officiels sont en deçà de la vérité. Une cinquantaine de personnes sont toujours portées disparues”, pense ce villageois. Presque 48 heures après les événements, l’incompréhension et la peur se lisent encore sur les visages. “En période électorale, une cinquantaine de personnalités viennent régulièrement nous voir et font semblant de se soucier de notre sort. Mais où sont-ils aujourd’hui qu'on a vraiment besoin d'eux ?”, s’indigne Omar, chauffeur de poids lourd de 36 ans, le regard plein de haine. “Les autorités aident les populations de Tanger et des grandes villes. Mais personne ne bouge pour nous”, renchérit-il. Mais que s’est-il passé cette fameuse nuit à Driouch ?

Deux heures en enfer
Flash-back. Depuis un mois, le temps pluvieux fait partie du quotidien des habitants de Driouch. Mais ce jeudi 23 octobre, les éléments se déchaînent subitement. Le crachin se transforme en pluie battante, puis en un impressionnant flot ininterrompu. À minuit, tout bascule. L’électricité, coupée dans les foyers, est annonciatrice de la catastrophe qui se prépare. L’Oued Guerti, qui n'en peut plus de canaliser la déferlante d'eau, sort de son lit et se déverse violemment sur les petites constructions qui le bordent. Surpris dans leur sommeil par la montée des eaux, les habitants de Driouch ne savent pas encore qu’ils vont vivre un véritable cauchemar. Une gigantesque marée de boue déferle brusquement dans les ruelles et pénètre progressivement dans les habitations. En moins de 10 minutes, le village est totalement inondé. Les demeures les plus solides servent de refuge au plus grand nombre. Le drame ne fait que commencer. Sous la pression exercée par le torrent boueux, une première maison cède. Une petite fille de 9 ans y trouve la mort. Pris de panique, ses proches n’ont d’autre choix que de plonger à l’extérieur. Ils sont aussitôt emportés par la crue. “Il y a déjà eu 5 morts dans la région la semaine dernière. Les autorités étaient prévenues, pourquoi n’avons-nous pas été informés ?”, crie Omar.

Hamid, ouvrier de son état, a eu plus de chance. Surpris par la montée des eaux, qui culmine jusqu'à 4 mètres, il fait grimper sa femme et ses six enfants sur la toiture de la maison familiale. “Je me suis battu contre le courant pour que l'eau ne passe pas derrière la porte et nous emporte tous”, hurle-t-il, les larmes aux yeux et les habits encore enduits de boue. Aujourd'hui, sa famille est saine et sauve, mais elle a tout perdu : plus de maison, ni de meubles, encore moins d'habits. “Les gens achètent des billets d’avion pour aller à la Mecque. Qu’ils viennent à Driouch, ce sera un plus grand acte de bravoure. C’est ici le vrai Haj !”, ajoute-t-il désespéré.

Au bout d’une demi-heure, enlisés dans la bourbe, les badauds attendent toujours l’accalmie. Certains appellent des secours, par tous les moyens possibles. D’autres s’en remettent à Dieu. “J’ai appelé le président de la commune. Vous savez ce qu'il m'a répondu ? Que je n’avais qu’à ne pas habiter à côté de l'oued, lance Youssef, marchand ambulant à Melilia. Pourtant, c'est bien la commune qui m’a délivré une autorisation d'habiter !”. “Une école a été construite juste au bord du fleuve, si l’inondation avait eu lieu durant la journée, ce sont 500 élèves que l'eau aurait emportés”, crie un barbu en gandoura, en pointant du doigt ce qui reste d'une construction. Le cauchemar de Driouch dure finalement 2 heures. Les pluies reprennent alors à une cadence anodine, le torrent se transforme en eau trouble qui se déverse progressivement dans l’oued jusqu’au petit matin. Le vendredi, vers 9 h, l'eau se retire, dévoilant le cadavre d'une jeune femme en tenue de mariée, la bague au doigt. En fin d’après-midi, les nuages s’assombrissent. Le tonnerre reprend. Les premières gouttes tombent. Non loin de Driouch, trois personnes meurent ce vendredi à Amhajar. Et deux autres à Bouarg.

Et le pont cède !
“Les nuages sont très inquiétants, il faut reprendre la route tout de suite”, avertit Chakib Al Khayari, qui fait désormais office de guide. Cet habitant de Nador, connu pour son activisme associatif, se démène comme il peut, sillonnant le village sous la tempête, tentant de répertorier la population en détresse.

Nous quittons finalement Driouch à 16h 45, quand s'annonce un violent orage. À nouveau, la route se transforme progressivement en gigantesque mare. Nous roulons péniblement pendant 35 kilomètres jusqu’à Kassita. Salah, gérant d’une téléboutique, nous fait découvrir les dégâts. “Ici les gens ne veulent plus entendre le mot pluie, ils sont traumatisés, explique Salah. Quand on a entendu l’orage et assisté au déluge, on a cru que c’était la fin du monde”. La nuit commence à tomber. Nous pensons à reprendre la route du retour, toujours sous une pluie diluvienne.

18 heures, direction Nador. Nos traversons le pont qui mène vers la sortie de la ville. Quelques secondes après notre passage, un grondement sourd secoue notre véhicule. Dans notre rétroviseur, nous voyons le pont que nous venons de franchir s'affaisser puis disparaître dans les flots.

Nous l'avons échappé belle. Mais nous n'en sommes pas au bout de nos peines. Le niveau de précipitations ne cesse d’augmenter pour atteindre, au coucher du soleil, près d’un mètre de hauteur. Sur la route, un gros 4x4 nous double à vive allure. C’est le véhicule du caïd de la région…et la seule image des autorités locales que nous verrons.

19 heures, à la hauteur de Midar, notre voiture, gorgée d'eau jusqu'aux entrailles, finit par rendre l'âme. “Laissez-la sur place et dégagez”, ordonne le caïd. De l’eau jusqu’au buste, nous poussons le véhicule jusqu’à la station-service la plus proche. La foudre et les éclairs se livrent une guerre sans merci. À minuit, nous passons la nuit chez l’habitant. Mustapha El Osrouti, spécialiste en microcrédit, nous accueille dans la résidence où il vit avec 9 membres de sa famille. À la même heure, dans le voisinage de Midar, village le plus proche, c’est la détresse. Une femme, nourrisson dans les bras, fuit son domicile inondé et hèle les automobilistes de passage sur la route.

Les (maigres) aides, enfin
Le lendemain, lundi 27 octobre. À Midar, seules quelques gouttelettes suintent du ciel. Mais notre voiture ne démarre plus, malgré toute la bonne volonté et le professionnalisme de Samir, le mécanicien. Peu importe : il est de toute manière impossible d’accéder à Nador ou de rallier Taza par la route. Sur la cinquantaine de ponts qui s’éparpillent entre les deux villes, six ne sont plus opérationnels depuis les intempéries de la veille. Nos compagnons, Chakib et Mohamed, décident d’attendre sur place. Avec le bénévole rbati, nous prenons la route à bord d’un grand taxi. Sur fond de versets coraniques que déverse l'autoradio, le chauffeur, Abdelkrim de son prénom, choisit de contourner le pont de Kassita en empruntant une route marécageuse. “Hier soir, une femme enceinte à été emportée par l’oued à cet endroit”, marmonne-t-il en traversant cahin-caha le pont de Sebt Boukalal. 17 kilomètres plus loin, à l’entrée de Taza, la route est bloquée par la Gendarmerie royale. Qu'à cela ne tienne ! Abdelkrim bifurque cette fois-ci par une piste rocailleuse, qu'il semble connaître comme sa poche. Nous arrivons finalement à Taza à 20 heures, après deux heures de route. À première vue, la ville semble avoir été épargnée par les intempéries. “C'est un vrai miracle : nous n’avons pas trop souffert des inondations”, confirme le serveur du café où nous avalons un sandwich sur le pouce. Pas le temps de se reposer, il ne faut surtout pas rater le train pour Casablanca. Finalement, avec des horaires perturbés depuis la veille, il ne s'ébrouera pas avant minuit.

Le lendemain, par un temps plus clément, les autorités se décident enfin à se déplacer dans la région. La délégation, menée par le ministre de l’Intérieur, Chakib Benmoussa, le commandant de la Gendarmerie royale, Housni Benslimane et l’Inspecteur général de la Protection civile, Abdelkrim Yaâcoubi, se rend à Driouch. Ils sont là pour rassurer les habitants et promettre des aides aux sinistrés. Celles-ci arrivent un jour plus tard, principalement des denrées alimentaires, distribuées à une cinquantaine de familles, alors que 250 autres attendent toujours leur “part” de l'aide promise. En désespoir de cause, ils ont fini par organiser un rassemblement à l'entrée de la ville, aux plaies encore béantes. Leur slogan ? “Nous demandons une visite du roi, nous ne croyons plus qu’en Dieu et en Mohammed VI !”

[ voir la carte]



Bilan. La vérité sur les dégâts

Dans les quatre coins du pays, la vague d'inondations a occasionné d'importants dégâts et, surtout, un lourd bilan humain. Si le ministère de l'Intérieur, par la voix de Chakib Benmoussa, a dénombré 28 morts pour la seule semaine du 20 au 26 octobre, aucun bilan officiel n'a été établi sur l'ensemble du mois. De leur côté, les associations d’aide aux sinistrés, déployées sur place, font état d’au moins 60 morts. Et encore : le chiffre n'inclut que les personnes dont les corps ont été retrouvées, sans mentionner les portés disparus. “Pour l’instant, il est très difficile de savoir combien de personnes sont mortes, explique Khadija Ryadi, présidente de l’Association marocaine des droits humains (AMDH). L’heure est encore au déploiement des secours”. Colossaux, les dégâts matériels restent impossibles à évaluer avec précision : des centaines de maisons rasées (200 rien que durant la semaine dernière, selon le ministère de l’Intérieur), plusieurs routes dévastée, des ponts détruits. La facture sur le plan économique est également salée. Outre les dommages agricoles causés un peu partout sur le territoire, dans la région de Tanger, 170 usines ont stoppé net toute activité (pour au moins 6 semaines), réduisant au chômage plus de 30 000 ouvriers. Dans un communiqué publié le 30 octobre, le ministère de l’Intérieur indiquait que “toutes les zones touchées ont été visitées par des responsables”. Des affirmations démenties par les associations et les habitants des zones sinistrées. À en croire des ONG à Nador, Errachidia et Missour, “les secours n’ont pas été portés sur les lieux qui ont le plus souffert des intempéries”. “Le plus grave, c'est que personne n'a averti les populations des dangers que constituaient ces intempéries. Et les autorités n’ont pas bougé d’un iota au moment du drame”, déplore cet activiste associatif du Nord.

 
 
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