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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Mohamed Laghaout
Ancien universitaire et chercheur indépendant

Débat. Un Marocain moyen parle de la classe moyenne

L’émergence d’une classe
moyenne au Maroc est-elle
un objectif réaliste ?
(AFP)

La rhétorique des discours officiels fait la part belle au retour de la classe moyenne. Qu’en est-il réellement ?


En abordant la question de la stratification sociale dans le discours du trône, le roi Mohammed VI n’a pas fait que réitérer la tangibilité de la fibre sociale dont il s’est montré résolu à marquer son règne, il a aussi fait tomber un autre grand tabou hérité du règne précédent. En effet, pendant plus de trois décennies, à la suite du bannissement de la sociologie dans l’enseignement supérieur et la recherche scientifique, il
fallait se doter d’une bonne dose de témérité pour oser dire ou écrire que la structure de la société marocaine était bancale. Et pourtant, dès le début des années 80, les observateurs avertis étaient intimement convaincus que la classe moyenne, à peine émergente et encore fragile, ne sortirait pas indemne du programme d’ajustement structurel imposé au pays par la Banque Mondiale. L’on se souvient de la fameuse expression de feu Hassan II qui confessait devant les représentants de la nation “que le Maroc était au bord de la crise cardiaque”. C’était après avoir pris connaissance d’un rapport alarmant de cette même banque sur l’état de santé du Maroc que le souverain défunt avait exceptionnellement dérogé au langage rassurant et optimiste qui imprégnait ses discours officiels. Aujourd’hui, le cœur du Maroc a l’air de bien se porter. Mais les veines dans lesquelles circule le sang nouvellement transfusé méritent un bon décrassage. En termes plus concrets, cette métaphore veut tout simplement dire que les importants progrès matériels réalisés ou en cours de réalisation depuis une dizaine d’années n’atteindront pas leurs objectifs complets aussi longtemps que la société marocaine avance sur des béquilles. C’est-à-dire aussi longtemps que l’écart se creuse entre une écrasante majorité de besogneux et une petite minorité de privilégiés. C’est probablement ce hiatus inquiétant qui a alerté le “Roi des pauvres”, soucieux par ailleurs d’assurer la stabilité du royaume et de parer aux risques d’un “aléa” qui pourrait ne pas être simplement casuel dans la phase de transition sociopolitique délicate que traverse le pays. Il se pourrait aussi que le monarque ait déjà pressenti les limites de l’Initiative nationale pour le développement humain quant à l’éradication de la pauvreté et de la marginalisation du plus grand nombre. On en saura davantage peut-être après que l’Observatoire dédié à cette entreprise aura rédigé son premier bilan-diagnostic.

Quoi qu’il en soit, c’est pour remettre d’aplomb une structure estropiée que le souverain affirme explicitement et solennellement sa détermination à œuvrer pour l’instauration d’une société juste et équilibrée. C’est pourquoi son index s’est posé sur la classe moyenne, considérée comme le socle de l’édifice social à restaurer.

Pour implémenter ce vaste projet, les directives sont données afin de mobiliser toutes les politiques publiques ayant vocation à s’impliquer stratégiquement dans sa mise en œuvre. La balle est à présent dans le camp de l’Exécutif. C’est à ce dernier qu’échoit la lourde et complexe mission de procéder à cette mobilisation et de la maintenir active et efficiente jusqu’au démarrage assuré de l’ascenseur capable de desservir automatiquement et librement tous les étages de l’édifice social, particulièrement les paliers intermédiaires et le sous-sol. Y parviendra-t-il ? A-t-il les moyens logistiques et la latitude politique nécessaires pour s’attaquer à une question qui résume à elle seule la problématique du projet de société auquel aspire le peuple marocain d’en bas et dont le roi vient d’esquisser l’axe majeur ? Evoquer cette question lors d’un Conseil de gouvernement routinier, le 5 septembre dernier, et proposer la constitution d’une simple commission ad-hoc pour se pencher sur ce qui doit être “la mère des projets”, n’est-ce pas réduire le dessein royal, hautement politique, au niveau d’une question sectorielle, même capitale, comme l’éducation ou la justice par exemple qu’aucun gouvernement du reste, et encore moins une commission, ne sont parvenu à traiter avec succès.

Il faut néanmoins rester optimiste, sans pour autant évacuer d’autres interrogations tout aussi pertinentes. Dans quel parti au gouvernement, dans “l’opposition“, entre les deux, trouvera-t-on les ingénieurs de la politique capables de mettre sur des rails rectilignes un ascenseur social à la mécanique grippée ? Autrement dit, y a-t-il une véritable volonté politique de réhabiliter la classe moyenne en supprimant les mille et un raccourcis qui permettent aux opportunistes de tout bord, aux arrivistes de tout acabit, aux rentiers parasitaires d’y accéder sans mérite, sans maturité et sans morale ? Un défi titanesque à relever !

Les classes moyennes étant d’extraction essentiellement et naturellement citadines, nos villes étant majoritairement peuplées de néo-urbains sous-intégrés et marginalisés, nos campagnes pauvres hébergeant encore plus de 40% de la population marocaine et le pays autant d’analphabètes, comment faire de cette friche inextricable un terrain favorable au développement d’une classe moyenne quantitativement et qualitativement viable, ambitieuse, innovante et surtout durable ? Y a-t-il au Maroc une véritable politique de justice socio-spatiale à même de remédier à cette affligeante situation ?

À propos des politiques publiques stratégiques à mobiliser, seraient-ce celles, en faillite, de l’Enseignement qui est pourtant la pépinière universelle d’où émergent les classes moyennes dans les pays développés ? De la Justice, qui assure l’égalité de toutes les strates du peuple dans les pays démocratiques mais pas encore au Maroc ? De l’Emploi, qui demeure une forteresse inaccessible à une large frange de jeunes diplômés ? Ou encore des Finances, avec leur obsession des équilibres structurels ?

Une autre interrogation à propos de cette solidarité qui est l’adjuvent indispensable à toute émancipation sociale dans un pays en développement de culture islamique et de tradition communautaire forte. À quel artifice pourrait-on recourir pour faire en sorte que cette solidarité s’exerce dans le sens vertical au lieu de demeurer désespérément horizontale entre les classes sociales d’en haut qui l’utilisent pour s’enrichir davantage, et celles d’en bas qu’elle appauvrit davantage ?

Une dernière question adressée à la future commission gouvernementale évoquée lors du Conseil de gouvernement tenu le 5 septembre 2008 : qu’est-ce qu’une classe moyenne au Maroc ?

 
 
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