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N° 345
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi,
envoyé spécial à New York

Spécial élections (États-Unis)
En partenariat avec Newsweek

Objectif Maison Blanche. La dernière ligne droite

Au terme des trois débats télévisés opposant les deux candidats,
tout reste encore possible…
(AFP)

Donné favori par les sondages, c’est Barack Obama qui devrait l’emporter. Mais John McCain résiste farouchement, et le facteur racial laisse planer une sourde inquiétude…


Quel que soit leur bord, les Américains s’accordent sur une chose : cette élection est historique. Et les sondeurs confirment : à J-15, 81% de la population en âge de voter déclare “suivre la campagne électorale de très près”. C’est un record, dans un pays où la politique a toujours moins intéressé les gens que le baseball. Pourquoi ? Déjà parce que,
quel que soit le vainqueur, une grande première aura été enregistrée : un président noir, si Barack Obama l’emporte, ou une femme à la vice-présidence, si c’est John McCain qui gagne. Mais avant tout, si le peuple d’Amérique se passionne autant pour cette élection, c’est qu’il ressent qu’il est grand temps de tourner la page des années George W. Bush.

Juste après le 11 septembre 2001, 70% des Américains se disaient satisfaits de la présidence Bush – un véritable état de grâce. 7 ans plus tard, ce taux atteint péniblement les 11%. Commentaire moqueur de l’hebdomadaire Newsweek : “11% d’Américains satisfaits ? Incroyable ! La seule explication valable, c’est que ces gens ont mal compris la question de l’institut de sondage”. Entre une crise économique abyssale, des dizaines de milliers de gens qui perdent leur maison et leurs économies, et une guerre ruineuse et sans fin en Irak, les maux de l’administration Bush ne se comptent plus. Là-dessus, tous les Américains s’accordent : vite, que Bush s’en aille !

McCain : “Je ne suis pas Bush !”
Barack Obama l’a compris dès le début de sa campagne, et s’est appliqué à associer son rival au président sortant. L’argument-clé du candidat démocrate est que John McCain, en tant que sénateur de l’Arizona, a voté à 90% en faveur des décisions de Bush. Ce qui a fait beaucoup de mal à McCain dans les sondages, au point qu’il s’est retrouvé acculé à se plaindre en direct, pendant un des débats de la présidentielle : “Sénateur Obama, je ne suis pas le président Bush. Si vous vouliez vous en prendre à lui, il aurait fallu vous présenter il y a 4 ans”.

Là-dessus, il n’a pas tort. Quoi qu’en dise Obama, le président sortant et le candidat républicain n’ont pas grand-chose en commun. Ancien prisonnier de guerre, John McCain arbore ses cicatrices comme autant de médailles alors que George W. Bush, pendant la guerre du Viêt-Nam, avait échappé à la conscription en se faisant affecter, grâce à ses relations familiales, dans la garde nationale du Texas. A son retour de guerre, McCain, auréolé de son statut de héros, s’était inscrit au parti républicain et lancé dans la politique. Mais tout au long de sa carrière, il n’a jamais ménagé ses critiques à son propre camp, se forgeant la réputation, valorisante aux Etats-Unis, de “Maverick” (franc-tireur). Cette image de “vieil oncle qui n’a pas sa langue dans sa poche” lui a attiré une réelle popularité. Lors des primaires, il s’était facilement imposé comme candidat du parti, malgré l’hostilité affichée que lui manifestait l’establishment républicain. Son image rassurante et familière faisait de McCain, a priori, un candidat difficile à battre dans un pays encore largement conservateur.

À côté du candidat républicain, Barack Obama fait presque figure d’extraterrestre. Fils d’une anthropologue du Kansas et d’un économiste kenyan qui n’a fait qu’un bref passage aux Etats-Unis pendant les années 60 (juste le temps de décrocher un diplôme de Harvard), Barack Obama a passé son enfance à Hawaï puis en Indonésie, où il a fait sa scolarité dans une école musulmane. Etudiant brillant (diplômé de Harvard, comme son père) puis avocat à succès, il a tout laissé tomber à l’orée de la quarantaine pour devenir éducateur de rue dans les bas-fonds de Chicago, sa ville d’adoption. Puis il a surpris son entourage en se lançant dans la politique et en se faisant élire, assez vite, sénateur de l’Illinois. Alors qu’il avait à peine entamé son premier mandat, il s’est fait remarquer, pendant la campagne présidentielle de 2004, par un discours particulièrement inspiré en soutien à la candidature de John Kerry. Sa carrière nationale a démarré là, en fanfare. Quatre ans plus tard, à 47 ans, il est le premier candidat noir à la présidentielle, et un véritable phénomène médiatique. Si son charisme et son éloquence ont tout de suite séduit les élites des côtes Est et Ouest, Obama n’a pas tout de suite été adopté par les “travailleurs blancs”, la majorité des électeurs américains qui lui préféraient, au départ, la sénatrice de New York (et femme de son mari) Hillary Clinton. Contrairement à McCain, les primaires ont été pour Obama une longue et pénible épreuve, dont il n’est sorti vainqueur qu’à l’arraché. Même surmédiatisé, il reste aujourd’hui, pour beaucoup, une énigme. Ainsi, et malgré le fait qu’il a continuellement affirmé sa foi chrétienne, 12% des Américains pensent encore – notamment à cause de son second prénom, Hussein – qu’Obama est… musulman. Ce qui est clairement ressenti comme un handicap, dans un pays encore traumatisé par le 11 septembre. Il y a quelques jours encore, une vieille dame, prenant le micro lors d’un rassemblement électoral républicain, qualifiait Obama d’“arabe”. Ce qui a poussé McCain, soucieux de faire preuve de “fair-play” vis-à-vis de son adversaire, à intervenir en ces termes : “Non madame, c’est faux. C’est un homme respectable”. Hum…

“Obama no drama”
Pour choisir leurs présidents, les Américains ont toujours été très attentifs au caractère des candidats, préfigurant leur attitude en temps de crise. Malgré son âge avancé (72 ans), John McCain est connu pour son tempérament bouillant et impulsif. Surnommé “Obama no drama”, le candidat démocrate, lui, semble d’une humeur égale en toutes circonstances, toujours enclin à peser calmement le pour et le contre avant de prendre une décision. Ce qui a indéniablement joué en sa faveur aux yeux de l’électorat quand, début octobre, la plus grave crise financière depuis les années 1930 a pris tout le monde de court. Alors que McCain annonçait dramatiquement qu’il interrompait sa campagne pour se consacrer au sauvetage de l’économie nationale, Obama, lui, a déclaré en substance que la dernière chose à faire était de céder à la panique et à la précipitation. A un journaliste qui lui demandait s’il comptait, lui aussi, suspendre sa campagne pour se pencher sur la crise, le candidat démocrate a répondu avec un sourire apaisant : “Je ne vois pas pourquoi. Un président devrait être capable de faire plusieurs choses en même temps”. Les Américains ont apprécié. Et Obama, irrésistiblement, a commencé à prendre le large dans les sondages.

Autre facteur qui a contribué à plomber la candidature McCain : le choix de Sarah Palin comme colistière. Gouverneure de l’Alaska, l’irruption dans la campagne de cette populiste de choc et ancienne reine de beauté a d’abord électrisé la candidature républicaine. Puis Palin s’est mise à parler aux médias. Les Américains ont alors découvert l’étendue de son inexpérience, voire de son inculture. Incapable de citer les journaux qu’elle lit régulièrement (manifestement parce qu’elle n’en lit aucun), elle a déclaré que son expérience en politique étrangère tient notamment au fait que “l’Alaska est très proche, géographiquement, de la Russie”. Depuis cette remarque, Sarah Palin est devenue la risée du “Saturday Night Live”, l’émission satirique la plus prisée des Américains. Si John McCain continue à la défendre quasimécaniquement, il semble évident qu’elle fait fuir de plus en plus d’électeurs.

À une semaine du jour J, rien ne semble plus pouvoir empêcher l’élection de Barack Obama qui dispose, selon les instituts de sondages, de 5 à 10 points d’avance sur son adversaire. Mais les médias, qui considèrent dans leur majorité que rien n’est joué avant le jour du vote, avancent un autre facteur, qui pourrait faire basculer la situation : la race. En 1982, Tom Bradley, maire noir de Los Angeles, avait échoué à décrocher un poste au Congrès alors que la veille du scrutin, tous les sondages le donnaient gagnant. Ce phénomène avait été expliqué par le fait que les sondés mentaient aux sondeurs sur leurs intentions de vote, n’osant pas avouer que la couleur d’un candidat leur posait problème. Dans une Amérique pas tout à fait libérée de ses démons racistes, on craint que “l’effet Bradley” ne fasse perdre Obama sur le fil. Les analystes, néanmoins, rappellent que depuis 1982, bon nombre de noirs ont été élus au Congrès ou au Sénat, et que pendant les primaires, les sondages ne s’étaient pas trompés sur Obama.

“Cauchemar à la Maison Blanche”
Sondages ou pas, la campagne, à quelques jours du scrutin, bat encore son plein. Alors que la dernière ligne droite s’amorce, les états-majors des deux camps jettent toutes leurs forces dans la bataille – notamment en noyant les chaînes télévisées de publicités. Alors que le staff de McCain s’ingénie désespérément à présenter Obama comme un candidat “risqué et dangereux pour l’Amérique”, le candidat démocrate, qui dispose d’un trésor de campagne bien plus étendu que celui de son adversaire, se paye le luxe d’acheter des écrans publicitaires de 30 minutes sur les 3 plus grands réseaux télévisés du pays, pour parler d’espoir et d’avenir. Selon les experts, les deux candidats auront, d’ici la fin de la campagne, dépensé près de 400 millions de dollars en publicité.
Tout en rappelant que l’élection n’est pas encore pliée, les grands médias anticipent déjà sur l’après-élection et rappellent que le prochain président, quel qu’il soit, héritera d’une situation particulièrement difficile. Cette semaine, Newsweek titre ainsi en couverture : “Cauchemar sur Pennsylvania Avenue” (en référence à l’adresse de la Maison Blanche). En pages intérieures du magazine, un “cartoon” résume parfaitement la situation. Arborant des courbes de sondages favorables, un journaliste déclare à Obama : “La bonne nouvelle, c’est qu’on dirait bien que vous allez être président”. Ce à quoi le candidat démocrate rétorque : “Super ! Et la mauvaise nouvelle ?”. Réponse du journaliste, arborant un journal sur lequel on lit les mots “crise”, “récession” et “guerre” : “la mauvaise nouvelle, c’est qu’on dirait bien que vous allez être président”.



Irak, Afghanistan. Obama, pas si “colombe” que ça…

Tout comme John McCain, Barack Obama s’est engagé, très tôt dans la campagne, à fermer le camp de Guantanamo s’il est élu président. La concordance de vues des deux candidats s’arrête là. En 2003, le sénateur républicain avait voté en faveur de la guerre en Irak, alors que le sénateur démocrate s’y était opposé, en prophétisant : “Cette guerre sera perçue comme une occupation et va en plus nous faire perdre un argent fou, alors que nous avons tant d’autres priorités”. Aujourd’hui, John McCain en appelle à plus de renforts en Irak “parce qu’il est hors de question d’envisager la défaite”. Obama, lui, se tient à son engagement de retirer l’essentiel des troupes américaines d’Irak dans un délai de 16 mois… pour mieux les redéployer en Afghanistan ! Le candidat démocrate part en effet d’un raisonnement simple, mais efficace : “L’invasion de l’Irak était une erreur, pas celle de l’Afghanistan. Tant que Ben Laden et ses lieutenants n’auront pas été capturés ou tués, la guerre contre les Talibans devra se poursuivre – quitte à les pourchasser jusqu’au Pakistan, avec ou sans l’accord d’Islamabad”.
Sur l’Iran, Obama semble plus “soft” que McCain, qui tient le président Ahmadinejad pour un infréquentable illuminé qui “soutient le terrorisme”. Obama, lui, considère qu’il faut “négocier sans pré-conditions avec les Iraniens, mais sans exclure pour autant l’option militaire, dans le cas où ils persisteraient à vouloir se doter de l’arme atomique”. Ceux qui voient le candidat démocrate en “colombe” pacifiste vont sans doute au devant d’une désillusion…

 
 
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