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Aboubakr Jamai : "Le Maroc me manque"
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Propos recueillis par
Mehdi Sekkouri Alaoui

Interview.
Aboubakr Jamai : “Le Maroc me manque”


(AIC PRESS)

De son exil californien, l’ancien directeur de la publication du Journal Hebdomadaire revient sur son passé, nous parle de son actualité, de ses projets de retour au Maroc et de sa relation avec le prince Moulay Hicham. Édifiant.


Le 18 janvier 2007, vous annonciez votre démission du poste de directeur de la publication du Journal Hebdomadaire, ainsi que votre départ du Maroc. Qu’avez-vous fait depuis ?
Au départ, il était question que je m’installe en Espagne où vit la famille
de mon épouse. Mais une opportunité aux Etats-Unis a tout chamboulé. J’ai été accepté dans un programme de journalisme à l’université de Harvard. J’y ai donné des cours, animé des conférences et j’en ai profité pour décrocher un Master en administration publique. Ensuite, j’ai répondu favorablement à une proposition de l’université de San Diego où je donne actuellement des cours de politique contemporaine au Moyen-Orient et de journalisme international. J’ai aussi eu l’opportunité d’être invité par plusieurs think tanks à Washington, au Congrès américain, à deux reprises, et dans plusieurs universités du pays, pour parler de la situation politique au Maroc.

Votre exil est-il temporaire ou définitif ?
Il se pourrait que je reconduise pour une année supplémentaire mon contrat avec l’université de San Diego, mais je n’ai pas encore pris de décision. Cependant, le Maroc me manque énormément. Je me languis de mon pays et du métier que j’y exerçais. Et puis être arabe, musulman et solidaire avec le peuple palestinien n’est pas toujours très facile à vivre en Amérique.

Votre retour au Journal Hebdomadaire est-il envisageable ?
Non, je ne pense pas. Cette page est pour moi définitivement tournée. J’ai d’ailleurs revendu toutes mes parts à Fadel Iraki (l’actionnaire principal, ndlr).

Combien vous a rapporté cette transaction ?
À ce jour, je n’ai encore rien touché. Avec Fadel Iraki, un contrat a bel et bien été signé, mais nous ne nous sommes pas encore mis d’accord sur la somme exacte qui me revient. Mais bon, je ne suis pas du tout optimiste à ce sujet. Vu le passif du Journal Hebdomadaire et les dettes qu’il traîne derrière lui, ce montant ne devrait pas être très loin du zéro.

Est-il vrai que vous avez pris une participation dans le capital du quotidien arabophone Al Jarida Al Oula ?
Oui, je fais partie de la vingtaine d’actionnaires de cette publication qui ont chacun mis 100 000 dirhams sur la table.

Pourquoi cette participation ?
Tout simplement parce que j’ai été séduit par le projet qu’on m’a proposé. D’autant qu’il est initié par quelqu’un en qui j’ai foi. Ali Anouzla est une voix unique dans la presse marocaine, un vrai démocrate, un progressiste et un ami par-dessus tout.

Avez-vous un droit de regard sur ce qui y est publié ?
Je n’ai aucune influence sur le résultat final. Je suis, bien sûr, l’évolution quotidienne du journal. Ali Anouzla m’envoie de temps en temps ses éditos. Il m’arrive très rarement de ne pas être d’accord avec lui, mais je ne m’ingère jamais dans son travail. C’est lui le patron.

Pourriez-vous rejoindre un jour son équipe rédactionnelle ?
C’est une possibilité à envisager. Si demain je rentre au Maroc et qu’ils veulent de moi, pourquoi pas ?

Lancer un nouveau titre au Maroc ne vous tente pas ?
Bien sûr. J’y pense même sérieusement, c’est d’ailleurs mon but ultime si je rentre. Mais je ne suis pas sûr d’opter cette fois-ci pour un hebdomadaire. Je me vois plus dans un quotidien francophone avec bien sûr la même ligne éditoriale que celle que nous avions adoptée au Journal Hebdomadaire, à savoir basée sur des principes et des valeurs démocratiques et offrant un espace à toutes les voix aspirant à la démocratisation du pays.

En 2006, vous avez été condamné pour diffamation à payer 3 millions de dirhams à Claude Moniquet (directeur de l’ESISC), sentence qui n’a toujours pas été exécutée. Êtes-vous prêt à rentrer au Maroc malgré cette épée de Damoclès que vous aurez en permanence au-dessus de votre tête ?
Je suis conscient de ce que représente ce verdict. Avoir des biens ou un salaire au Maroc n’est pas sans risque pour moi. Si le Makhzen se réveille un jour de mauvaise humeur, il pourrait m’envoyer les huissiers. C’est d’ailleurs ce qui est arrivé suite à la condamnation en 2000 du Journal Hebdomadaire dans l’affaire l’opposant à Mohamed Benaïssa (ancien ministre des Affaires étrangères, ndlr). Je suis également conscient que le Makhzen peut aller encore plus loin en se comportant en voyou. Je pense notamment aux manifestations organisées contre le Journal Hebdomadaire pour l’histoire des caricatures. Maintenant, est-ce que je suis prêt à reprendre de tels risques ? Oui, sans hésitation. Si je décide de rester à l’étranger, je mets mon destin entre leurs mains et ils auront gagné. Ma vie, c’est faire du journalisme au Maroc et pas ailleurs.

Et si demain on vous offrait un poste officiel, l’accepteriez-vous ?
Si demain la monarchie donne des gages sérieux de sa volonté de démocratiser les institutions politiques du pays, ce qui n’a pas été le cas jusqu’à présent, je suis prêt à apporter ma contribution comme le ferait tout Marocain. Par des gages sérieux, j’entends l’entame d’un processus de transfert des prérogatives de la monarchie vers les élus du peuple et la réduction de sa présence étouffante dans le monde des affaires. Mais les chances pour que cela arrive un jour me paraissent plutôt minimes.

Est-il vrai qu’en 2002 on vous a proposé la direction de 2M ?
C’est faux. Ce sont des rumeurs colportées par je ne sais qui. Je peux vous assurer que je n’ai jamais reçu de propositions pour des postes de ce genre. La seule chose qu’on nous a proposée du temps du Journal Hebdomadaire est une imprimerie flambant neuve et ultramoderne. À l’époque, nous imprimions en France, le Pouvoir souhaitait, d’après ce qu’il prétendait à travers Fouad Ali El Himma, nous faciliter les choses. Il semblerait, d’après les échos que nous avions, que Hassan II trouvait intéressant ce que nous faisions. Nous avons bien sûr refusé.

Vous êtes un des fondateurs en 1997 du Journal Hebdomadaire. Quel bilan pouvez-vous dresser de toutes ces années passées à sa tête ?
Je suis très fier de ce que nous avons pu réaliser. Fier que Le Journal ait été un des rares espaces d’expression pour toutes ces voix qui militent pour le respect de la dignité des Marocains. Fier d’avoir créé un espace de débat ouvert à tous. Je pense que Le Journal Hebdomadaire a contribué à repousser de nombreuses lignes rouges. Je rappelle que nous avons été les premiers à publier des Unes consacrées au centre de torture de Témara, à Abraham Serfaty, Malika Oufkir… Une couv’ en septembre 1998 réclamant : “Basri doit partir”, ce n’est pas rien.

Vous n’avez aucun regret ?
En lançant Le Journal Hebdomadaire, on a pris le parti de la rigueur journalistique et non pas de la survie à n’importe quel prix. Etait-ce la bonne décision ? Oui, parce que je n’aurais jamais pu écrire contre mes principes. J’avais un contrat moral envers les lecteurs que je me devais d’honorer. On peut ne pas aimer notre approche, mais je peux vous assurer que nous avons toujours été honnêtes. Quelquefois, il nous est arrivé bien sûr de nous tromper en publiant des informations injustes envers certaines personnes, mais je m’en suis toujours excusé et publiquement. Il y a eu également des erreurs de timing. Je regrette notamment d’avoir consacré à l’époque une couverture à Abderrahmane Youssoufi dans laquelle nous disions qu’il fallait qu’il parte. Quelque temps auparavant, nous avions fait la même chose pour Driss Basri. Même si ce n’était pas notre intention, les lecteurs ont fait malheureusement le parallèle entre les deux couvertures et ont trouvé cela choquant. Sur le fond, ce dossier était défendable, mais ce n’était pas la bonne approche.

De nombreux observateurs vous reprochent de vous être trop focalisé sur la monarchie dans vos éditos. Qu’avez-vous à leur répondre ?
Je ne comprends pas en quoi cela est choquant. Ma démarche a toujours été cohérente. La monarchie a un impact considérable dans notre pays. Tous les pouvoirs sont concentrés entre ses mains. Et c’est à son niveau que sont prises toutes les décisions influentes sur la vie de l’ensemble des Marocains. Il était donc tout à fait normal qu’on s’y intéresse. Mais bon, il ne faut pas non plus généraliser. Il nous arrivait aussi de parler de beaucoup d’autres choses.

Quelle était la nature de la relation entre le prince Moulay Hicham et Le Journal Hebdomadaire ?
Contrairement aux rumeurs, Moulay Hicham n’a jamais donné d’argent à notre publication. Si c’était vraiment le cas, ceux qui ont organisé des manifestations devant nos locaux nous l’auraient fait payer cher, à nous et à lui aussi. Les gens oublient qu’il nous est souvent arrivé de critiquer Moulay Hicham. Lorsqu’il a animé sa conférence à l’IFRI (Institut français des relations internationales) au cours de laquelle il a défendu son idée du pacte monarchique, nous avons même été durs avec lui. Nous n’étions pas d’accord avec lui et nous n’avons pas hésité à l’écrire. J’aurais pu bien sûr le critiquer gratuitement à longueur de journée comme le souhaitent certains, mais non seulement il ne le mérite pas, mais en plus il y a quelque chose de profondément indigne à devoir attaquer quelqu’un pour entrer dans les bonnes grâces du Pouvoir.

Selon vous, peut-il apporter quelque chose au Maroc ?
J’en suis convaincu. Je ne comprends pas comment on peut se permettre le luxe de mettre à l’écart un profil de ce genre. Moulay Hicham est un intellectuel brillant et un homme de terrain qui a vécu beaucoup de choses. Il a rempli des missions à l’international non sans importance, il a créé un think tank à l’université de Princeton, il travaille actuellement avec ce qui se fait de mieux en matière de démocratisation dans le monde. J’ai eu la chance de le voir à l’œuvre lorsqu’il était en poste au Kosovo, je peux vous dire qu’il est capable de beaucoup de choses. C’est dommage qu’on en soit arrivé là. Au final, c’est le Maroc qui est le perdant dans l’histoire. En tout cas c’est quelqu’un que je respecte. J’aime beaucoup discuter et débattre avec lui, même si je ne suis pas toujours d’accord avec ses idées. Je regrette qu’il ne s’implique pas davantage dans la vie politique marocaine.

Et vous, seriez-vous intéressé par monter un nouveau parti ou rejoindre les rangs d’un parti déjà existant à votre retour au Maroc ?
Je suis quelqu’un de très politisé. La politique est pour moi quelque chose de très noble. C’est l’essence même de la civilisation moderne. Tout est donc possible, mais j’ai un vrai plaisir à être journaliste. C’est ma grande passion dans la vie. Je vais vous faire une confidence. Lorsqu’en 2000 nous avons été interdits, j’ai été à deux doigts de faire une dépression parce que je ne me voyais pas faire autre chose que du journalisme.

On vous dit proche de deux partis paradoxalement opposés : le PSU et le PJD. Comment l’expliquez-vous ?
Pour la petite histoire, lorsque j’étais adolescent j’ai été tenté de rejoindre l’USFP. Aujourd’hui, j’ai la nostalgie de l’OADP (ancêtre du PSU) de ce grand homme qu’est Mohamed Bensaïd, un parti de vrais démocrates pour lesquels je voue une grande admiration. A gauche, en plus de l’OADP, j’ai un vrai respect pour le groupe Fidélité et Démocratie. Pour ce qui est du PJD, je suis heureux en tant que Marocain de son existence. Par son action et sa démocratie interne, il contribue à recrédibiliser la scène politique marocaine qui en a grandement besoin. Le résultat est que sa vision sociétale, à laquelle je n’adhère pas, lui permet d’être le véritable pilier du conservatisme marocain. Maintenant, il faut espérer l’émergence d’un pôle progressiste au message cohérent. Un pôle progressiste qui ne ferme pas les yeux sur la torture, les mafias économiques proches du Pouvoir et les attaques contre la liberté d’expression.



Bio express.

1968. Naissance.
1992. Diplômé de l’ISCAE.
1996. Cofonde la banque d’affaires Upline Securities.
1997. Lance Le Journal.
2000. Le Journal est interdit suite à la publication d’un dossier impliquant la gauche marocaine dans le coup d’Etat de 1972.
2000. Lancement du Journal Hebdomadaire.
2001. Le Journal Hebdomadaire est condamné pour diffamation à payer deux millions de dirhams au ministre des Affaires étrangères de l’époque, Mohamed Benaïssa.
2003. Le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) lui attribue le prix international de la liberté de la presse.
2006. Le Journal Hebdomadaire est condamné pour diffamation à payer trois millions de dirhams au directeur de l’ESISC, Claude Moniquet.
18 janvier 2007. Il démissionne de son poste de directeur de la publication du Journal Hebdomadaire et annonce son départ du Maroc.

 
 
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