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Par Souleïman Bencheikh,
envoyé spécial à Londres
Reportage. Le London blues du trader
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La communauté des banquiers marocains en Angleterre
devrait se rétrécir.
(AFP)
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La crise internationale a brisé le rêve de centaines de financiers marocains ayant rejoint la City. La poule aux ufs dor londonienne a fait place aux vaches maigres.
Le quartier londonien des affaires vit au ralenti. Dans les rues lavées par la pluie, quelques rares passants sont comme égarés. Seul lincessant ballet des taxis perturbe quelque peu la torpeur nocturne où est plongée la City dès 19 heures. Des allées désespérément vides, des pubs tristement désertés et de vastes buildings à lélégance |
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ultramoderne mais discrète. Chaque rue révèle un nom célèbre, inscrit en lettres dorées sur une façade vitrée : Morgan Stanley, Lehman Brothers, Merrill Lynch, Goldman Sachs, etc. Des patronymes aux accents dynastiques, le label de tout trader qui se respecte. Mais la saga sest arrêtée. La crise financière internationale est passée par là, et aucune de ces grandes firmes américaines, pionnières du secteur bancaire indépendant, nen est sortie indemne. Certaines ont disparu, dautres ont été rachetées, toutes ont renoncé à nêtre que des banques dinvestissement. Ne pouvant compter sur les liquidités des petits particuliers, les banques dinvestissement pur ont en effet été les plus durement touchées, et elles en tirent les leçons. Aujourdhui, la principale place financière de la planète paie un lourd tribut à la faillite des banques outre-Atlantique. La City de Londres, hier principal employeur de traders et cur rongeant du capitalisme mondial, vit désormais suspendue aux annonces de licenciements. Les Marocains installés à Londres en savent quelque chose.
Spleen et smog
Il est midi et Youssef déboule sur Queen Victoria Street. Du doigt, il pointe le pub du coin, fréquenté par la faune locale de jeunes actifs. Mansion House Station est plus animé que la veille au soir, mais les mines attablées, même rougies par quelques pintes de bière, nen semblent pas moins préoccupées. Lunettes très stylées et tenue décontractée à lélégance so british, Youssef, 29 ans, a rejoint la perfide Albion il y a un peu plus de deux ans. Mais il le dit tout de go : Les belles années sont passées. Maintenant, tout le monde cherche son plan B. En septembre, le nombre de demandeurs demploi dans le secteur financier en Grande-Bretagne a enregistré une hausse record de 42%. Les faillites bancaires en cascade ont fait le malheur des traders rémunérés en actions sonnantes et trébuchantes. Leur petit pécule financier a fondu comme neige au soleil, à mesure que se levait le voile sur lendettement des banques et que chutaient les indices boursiers internationaux. Ceux qui ont misé sur limmobilier ne sont pas mieux lotis. Le prix du foncier à Londres ne cesse de chuter. Les nouveaux propriétaires se mordent les doigts : non seulement leur bien perd de la valeur, mais en plus les taux dintérêt ont été revus à la hausse, explique Youssef. Et le pire est à venir, ajoute-t-il dans un soupir. Indéniablement, les mois qui viennent s'annoncent difficiles pour la capitale britannique qui, pendant quinze ans, s'est abreuvée de dividendes financiers décorrélés de la réalité. La place de Londres, largement dérégulée, était devenue le centre financier du monde, devant New York. En juin 2007, Gordon Brown, qui était encore chancelier de l'Echiquier, se félicitait du symbole que représentait la City. Quelques jours avant de succéder à Tony Blair, devant un parterre de banquiers en habits du dimanche, Brown vantait ainsi cette époque que l'histoire retiendra comme le début d'un nouvel âge d'or pour la City de Londres. Le réveil a été brutal. Depuis, le Premier ministre, chantre d'une régulation homéopathique, a revu ses fondamentaux, et le gouvernement est entré dans le capital de grandes banques qu'il a nationalisées au moins en partie : Royal Bank of Scotland, Halifax Bank of Scotland, Bradford and Bingley
Pour les banquiers londoniens, c'est la fin d'une époque.
Viré!
Après de brillantes études à Paris, avec deux diplômes à la clé, Mehdi a rejoint Londres en août 2008, direction Lehman Brothers. La prestigieuse banque américaine, créée en 1850 par des immigrants juifs allemands, a traversé toutes les crises depuis un siècle et demi, mais celle des subprimes aura eu raison d'elle (lire encadré). Sa capitalisation boursière a chuté de 73% à partir d'août 2007. Les pertes accumulées par la banque ont poussé ses dirigeants à chercher des repreneurs, mais sans résultat. Personne n'imaginait que ce fleuron de la finance mondiale puisse si rapidement mettre la clé sous la porte. C'est pourtant chose faite le 15 septembre dernier. Comme chaque matin, Mehdi arrive à son bureau à 7h30: Quand je suis entré dans la salle de marchés, mon boss m'a regardé en grimaçant et m'a dit, dans un souffle, que Lehman avait fait faillite. Malgré ses dix ans d'expérience, il avait l'air complètement sonné, raconte Mehdi. Le doute a finalement duré trois semaines, trois semaines durant lesquelles les employés de Lehman Brothers scrutent toutes les infos : Va-t-on nous racheter ? Va-t-on sauver nos emplois ?. Début octobre, fin du suspense, Mehdi est licencié avec près de 600 autres collègues. Un administrateur nous a réunis à 16 heures pour nous apprendre que nous avions une heure et demie pour quitter les lieux, se souvient-il, c'est le lendemain que j'ai réalisé l'ampleur de la catastrophe. Je n'avais plus de boulot, plus de situation. Après un peu plus d'un mois dans la banque de ses rêves, Mehdi n'a plus rien. à la différence de ses collègues plus anciens, il n'a pas de plan de secours. Le pire, c'est qu'avant d'intégrer Lehman j'avais d'autres propositions, mais j'ai misé sur le mauvais cheval, explique-t-il. Avant de confier: Je suis conscient que j'ai assisté à une des plus grandes faillites de l'histoire, je m'en souviendrai toute ma vie. J'ai aussi vérifié qu'on ne peut compter que sur soi. S'annonce alors un véritable parcours du combattant : un mois pour retrouver un job sous peine de se voir retirer son autorisation de séjour. Car, comme tous les foreigners, les banquiers marocains sont soumis à un contrôle très strict. L'obtention d'une carte de séjour dépend toujours de l'employeur qui doit contresigner un permis de travail, seul sésame pour l'eldorado londonien.
City way of life
Chemise blanche aux manches relevées, pantalon de costume bien coupé et montre de luxe, Ali porte beau. Il a ses habitudes dans le restaurant qui jouxte le building de JP Morgan. Ce trader de 29 ans semble avoir parfaitement apprivoisé le City way of life. Recruté voilà un peu plus de deux ans, il ne se lasse pas de son métier: C'est un peu comme jouer au casino, il y a de très fortes montées d'adrénaline. Mais la crise l'a rendu amer: La tension nerveuse et la fatigue physique ne sont plus compensées par la perspective de faire fortune rapidement, avoue-t-il. Houda, 26 ans, une de ses collègues, analyse la situation: Je pense que la communauté des banquiers marocains à Londres va beaucoup se rétrécir. La crise est une sorte de filtre qui éloignera ceux qui ne sont là que pour le fric. Tous, en tout cas, sont d'accord : être banquier à Londres, ce n'est plus si rentable que ça. Les juniors gagnent en moyenne 2500 livres sterling par mois (environ 33 000 DH). Ce n'est qu'au bout de 4 à 6 ans d'expérience que les salaires explosent. Encore faut-il tenir jusque-là. Car dans le milieu financier, le turn over est rapide. Rares sont ceux qui durent sans se griller. Quelques Marocains cependant défraient la chronique londonienne et se sont taillé un nom dans la profession. Quand on arrive à Londres, on apprend très vite à reconnaître les anciens, ceux pour qui tout a souri, explique Omar, embauché par JP Morgan dans le département fusions et acquisitions il y a un peu plus d'un an. Ces traders marocains de haute voltige se comptent sur les doigts dune main, mais c'est déjà beaucoup pour un pays comme le nôtre, ajoute-t-il. Driss Benbrahim, par exemple, est une légende dans le monde de la finance. Après avoir fait les beaux jours de Goldman Sachs, la banque lui octroie en 2006 la somme record de 50 millions de livres sterling (environ 800 millions de dirhams) en guise de bonus de fin d'année. En juillet 2008, il quitte le fauteuil d'associé qu'il occupait et se voit confier, à 44 ans, la gestion d'un fonds d'investissement de 1,2 milliard de dollars. Cette réussite exemplaire a fait des émules. L'afflux des Marocains vers la capitale britannique aura duré près de cinq années. Beaucoup auront finalement manqué de temps pour se mettre à l'abri.
Adieu fric et paillettes
Imad appartient à la génération montante, mais cela fait déjà quatre années qu'il a mis le cap sur Londres. Son premier bonus a beaucoup fait jaser le microcosme des banquiers marocains: 200 000 livres d'un seul coup, soit presque 3 millions de dirhams pour récompenser un an de labeur. Les années suivantes ont été encore plus profitables à ce polytechnicien brillant. Mais cette année, la manne s'est tarie. Le temps des bonus dépassant parfois les 300% du salaire annuel est révolu, explique Mehdi. Ils vont certainement s'établir à 60%, prédit-il. Adieu les primes défiant toute concurrence, le grand train de vie et les voitures tape-à-l'il. Les banques ont été nationalisées et, indirectement, c'est le contribuable qui paie la facture ou récolte les dividendes. C'est presque normal que nos bonus soient revus à la baisse, confie Ali. Finie donc l'époque du banquier tout puissant, désormais la profession rentre dans le rang. Pas plus privilégiée finalement que les avocats d'affaires ou les consultants. C'est d'ailleurs vers ces secteurs que se tournent presque naturellement les banquiers déçus. Les cabinets de conseil en France, en particulier, voient déferler une avalanche de CV provenant de la City. Nous sommes submergés de candidatures très ressemblantes : toujours des banquiers qui cherchent un plan B. A nous de juger de la réelle motivation, explique un consultant de la place parisienne. Si beaucoup lorgnent la capitale française, très peu pensent revenir au Maroc dans l'immédiat. Tous s'accordent à trouver archaïque et balbutiant le système financier marocain : Ce n'est pas très valorisant de boursicoter à Casa, affirme Ali, à Londres au moins, nous sommes presque dans le secret des dieux. Nous travaillons pendant des mois sur certains dossiers ultraconfidentiels et mettant en jeu des sommes astronomiques. Mais le mal du pays revient quand même régulièrement. Londres est une ville pour célibataires, difficile ici d'envisager une vie de famille, estime Houda.
Vous avez dit cosmopolite ?
Si la communauté des banquiers marocains de Londres n'a cessé de grandir ces dernières années, elle ne s'est pas pour autant diversifiée. Ce sont les mêmes profils qui se bousculent au portillon. La plupart ont effectué leur scolarité dans des lycées français comme Lyautey ou Descartes. Quelques-uns, souvent les meilleurs, sont issus du système public et ont fait une classe préparatoire à Moulay Youssef à Rabat avant d'intégrer une prestigieuse école d'ingénieurs parisienne. Pour un Marocain, Paris est presque un passage obligé avant une carrière à la City. Rares sont les profils venus du Canada, des Etats-Unis ou même d'ailleurs en Europe. Tous les compatriotes qu'on retrouve ici sont de vieilles connaissances du lycée, de prépa ou de grande école, explique Houda. C'est comme si l'élite de la communauté marocaine de Paris avait migré à Londres.
C'est vrai que dans le milieu, on manque souvent d'originalité et on agit par mimétisme, renchérit Issam, fraîchement débarqué à Londres. Houda, pourtant, n'est pas là pour faire comme tout le monde. Je ne suis pas fatiguée de voir du pays. Entre mes études et mes stages, j'ai déjà séjourné dans cinq pays, explique-t-elle. Sa destination la plus atypique ? La bouillonnante Singapour, capitale de la finance asiatique. De plus en plus, les banquiers londoniens se tournent vers de nouveaux horizons. Dubaï en particulier perpétue le mirage de la City, aujourd'hui évaporé. à Dubaï, nous avons un point de chute tout trouvé : moins d'impôts, des salaires plus élevés, un cadre de vie luxueux. Seul point noir : travailler aux Emirats reste quand même moins prestigieux et moins stimulant que bosser à la City ou à Wall Street, estime Ali, jeune trader. Et puis surtout, vivre à Londres permet d'espérer une naturalisation rapide et un passeport qui vaut de l'or. Pour Ali, il n'y a pas de discrimination ici. Sur les plateaux, nous parlons toutes les langues sans complexe. C'est pratiquement impossible en France par exemple. Et le trader d'ajouter: Londres est une ville très cosmopolite, où les multiples rencontres intéressantes peuvent booster une carrière. Le London dream n'a décidément pas dit son dernier mot. |
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Subprimes. La crise expliquée aux nuls
Les crédits à haut risque, ou subprimes, sont des crédits hypothécaires à taux variables (crédits immobiliers) accordés à une clientèle peu solvable (aux États-Unis). À lorigine de la crise, la décision, en 2002, du gouvernement américain daccorder des crédits hypothécaires à des taux très bas aux ménages les plus pauvres, les fameux subprimes. Objectif : relancer la croissance américaine. Mais, conséquence non prévue, la bulle financière et immobilière éclate en 2007. Le coût des crédits à taux variables augmentant rapidement, la majorité des ménages endettés se retrouvent complètement insolvables, avec en sus des biens immobiliers dévalorisés. La forte hausse des saisies de logements par les banques a mis en faillite plusieurs entreprises de prêts hypothécaires à risque. Les biens saisis ne valant plus les montants investis initialement, les titres boursiers des sociétés de crédit ont automatiquement chuté. Banques et compagnies dassurances ont été touchées par ricochet parce quelles avaient investi dans ces subprimes par l'intermédiaire de la titrisation. Des investissements finalement risqués et mal évalués : on a cru faire disparaître un risque (celui du surendettement des ménages) alors quen fait, on la juste tellement découpé quon ne le voyait plus. |
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