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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Zoé Deback

Mémoire. Les Indigènes de la Guerre d’Espagne

Les vétérans marocains espèrent
connaître la vérité sur le sort
de leurs camarades disparus.
(AIC PRESS)

De 1936 à 1939, près de 80 000 Marocains ont combattu lors de la Guerre civile espagnole. Beaucoup ont été engagés aux côtés de Franco malgré eux, d’autres ont rallié le côté républicain. Une histoire commune truffée de zones d’ombre.


Dans sa maison de Tétouan, Abdelkader Amezian, 90 ans, voit défiler depuis plusieurs semaines des journalistes espagnols et marocains. Son témoignage d’ancien combattant de la Guerre d’Espagne est prisé depuis que le célèbre juge espagnol Baltazar Garzón a ouvert, à la
mi-octobre, une enquête sur les disparus pendant la dictature franquiste. Dans la foulée, le Centre marocain de la mémoire commune et de l’avenir (CMCA) réclame que la lumière soit également faite sur “le sort des victimes marocaines de la Guerre civile, dans la zone du protectorat espagnol, engagés volontairement ou de force”. La toute jeune association joue sur le mot “disparus” (au sens d’assassinats politiques pour Garzón), pour mettre l’accent sur les nombreux soldats marocains, non enregistrés, tués pendant la guerre et qui ont donc “disparu” sans laisser de traces. Et ce pour “corriger l’image négative des Marocains dans l’imaginaire collectif espagnol à la suite de leur participation à la guerre”.

Argent de poche
L’histoire des troupes marocaines dans l’armée espagnole ne date pas de la Guerre civile, mais des années 1910. Franco les connaît très bien, ayant fait l’essentiel de sa carrière militaire dans le nord du Maroc, notamment dans la Légion, dont il prend la tête en 1923. En 1936, il accélère le recrutement de Marocains, alors que la junte militaire, qui veut renverser le gouvernement élu du Front Populaire, le proclame chef des armées et de l’Etat. Franco transforme alors son “armée d’Afrique” en un outil puissant qu’il lancera à l’assaut de la république. Chaque “caïd” de l’administration coloniale, chef d’une tribu (“qabila”), est chargé de recruter un maximum d’hommes. Dès les premières semaines, des milliers de Marocains s’engagent : 15 000 en octobre 1936. Dès le printemps 1937, 35 000 franchissent le détroit de Gibraltar. Ils seront, au total, 80 000 à participer à la guerre, selon les estimations de l’historien marocain Mustapha Merroun, cité par María Rosa De Madariaga, dans son ouvrage Los Moros que trajo Franco. Leur motivation ? “La principale était économique. Après les maigres récoltes de 1934 à 1937, la paye et la distribution de nourriture à la famille ont été une puissante motivation”, explique l’historienne espagnole. D’autre part, pour provoquer l’enthousiasme du début (vite retombé par la suite), de nombreux caïds diffusent la propagande franquiste sur le thème d’une solidarité islamo-chrétienne contre les républicains, décrits comme “les sans-Dieu” (et parfois “les juifs”), et diffusent de fausses promesses, par exemple celle d’être récompensé par l’attribution de terres espagnoles. “On leur avait promis que s’ils donnaient un coup de main à Franco, celui-ci leur donnerait l’indépendance”, témoigne Hassan, le fils de Abdelkader Amezian. “À l’époque, la guerre en Espagne, c’était l’aventure ! À 18 ans, mon père n’avait pas de travail et voulait un peu d’argent de poche pour s’acheter des cigarettes”, raconte-t-il. Alors, le jeune Abdelkader se vieillit de deux ans pour s’enrôler dans les corps des Mehalas. Il combat en Espagne pendant 2 ans et demi, revenant chez lui seulement une fois suite à une blessure.

Au-delà de ces volontaires, les recruteurs faisaient souvent pression sur les familles. Certains hommes ont été maltraités par l’armée jusqu’à ce qu’ils acceptent de s’enrôler. Les tentatives de résistance - surtout de la part d’anciens combattants de la guerre du Rif, partisans de Abdelkrim Khattabi - furent vite réprimées. Pour Abdesslam Boutayeb, président du CMCA, les cas d’enrôlement forcés seraient majoritaires. “Des milliers d’enfants ont été obligés de s’engager”, affirme t-il. Le Rif ne tarde pas à perdre la plupart de ses hommes valides (âgés de 16 à 50 ans).

“Cannibales”
Les premières recrues débarquent en Espagne dès juillet 1936, principalement grâce aux avions envoyés par Hitler et Mussolini. Les troupes marocaines - ainsi que la Légion - permettent à Franco une avancée fulgurante en direction de la capitale. Leurs méthodes brutales (exactions sur les civils, mutilation des cadavres des ennemis, pillage systématique) ont beaucoup d’effet en terrain rural. Ces “razzias” sont tolérées et même encouragées par certains officiers car elles inspirent la terreur et font fuir civils et forces républicaines, encore peu organisées. L’armée espagnole tout entière prend finalement une grande part à ces crimes de guerre, mais la population, traumatisée, retient davantage les atrocités commises par les Marocains. Cette effrayante réputation est volontairement exagérée par la propagande franquiste pour terroriser la population. Le vétéran Abdelkader se souvient ainsi qu’à son arrivée au front, “les gens nous épiaient depuis les fenêtres, curieux de voir ces fameux mangeurs cannibales qu’on leur avait annoncés”.

Dans une seconde phase, à partir d’octobre 1936, l’armée d’Afrique est intégrée à l’armée franquiste par petits groupes, souvent sollicités pour les opérations dangereuses, en première ligne ou en commandos nocturnes. Les Regulares Indígenas, des soldats intégrés à l’armée espagnole, sont composés de 5 groupes, reconnaissables à la couleur de leur ceinture : Tétouan (bleu), Melilla (rouge), Ceuta (vert), Larache (bleu foncé), Al Hoceïma (rouge foncé). Les Mehalas Khalifianas, rattachées au calife, avaient une fonction policière. Enfin, des unités auxiliaires, qui se diversifient pendant la Guerre civile : Tirailleurs d’Ifni, Guardia Mora (garde de Franco)… Presque tous les officiers étaient espagnols, même si lors de la Guerre civile quelques Marocains atteignirent le grade de capitaine. Un cas exceptionnel est celui de Mohamed Ameziane, le seul général marocain de l’armée espagnole. Les pertes marocaines sont très importantes : jusqu’à 1000 hommes par mois, selon des rapports d’officiers (ce qui donnerait un total d’environ 30 000). Franco met même en place des cimetières musulmans dans tout le pays. Les soldats marocains bénéficient aussi d’aménagements pour les rites musulmans, d’hôpitaux réservés, et même, à l’occasion, de spectacles de musique et de danse marocaines pour leur remonter le moral. Avec le temps, une réelle démotivation s’installe, particulièrement à cause des difficultés des familles. Cette lassitude s’exprime à travers les stratagèmes des soldats pour être renvoyés au pays, ou pour prolonger les permissions. Les désertions restent rares, car punies de mort. Mais certains Marocains passent dans le camp républicain, souvent par conviction. Leur nombre est très difficile à déterminer, nous a confié l’historien Mimoun Charqi, car ils subirent certainement un sort impitoyable à la victoire de Franco.

“Maure” vs “Rouge”
Au-delà des dommages physiques et moraux importants subis par les Marocains, la conséquence la plus durable de leur participation à une guerre qui n’était pas la leur a été l’émergence d’une image négative chez le peuple espagnol, à travers des chansons populaires par exemple. “Jusqu’à aujourd’hui, cette peur du “Maure” est exploitée par l’extrême-droite”, note De Madariaga. La propagande franquiste du début de la guerre, destinée aux catholiques conservateurs, a bien contribué à “réhabiliter le Maure” en exaltant la fraternité “de la croix et du croissant”, unis dans la lutte contre les “athées”, mais n’a pas eu d’effet à long terme. Par contre, la propagande a été plus efficace du côté marocain, redorant l’image de Franco et réussissant à créer une profonde hostilité envers les “Rouges”. Abdesslam Boutayeb rapporte qu’autour de Melilia, le mot “rojo” (rouge), associé au départ aux communistes, est encore aujourd’hui une grave insulte, synonyme de “traître”.

Après la Guerre civile, et jusqu’à l’indépendance, des républicains espagnols vivant au Maroc, ainsi que des Marocains de gauche, syndicalistes, communistes ou francs-maçons, subirent eux aussi une féroce répression franquiste. “Tanger était une zone internationale, mais en 1941, les franquistes s’en emparèrent, y installant un consulat allemand. Ils en profitèrent pour éliminer les républicains réfugiés dans la ville, et la répression s’abattit aussi sur les juifs, car l’Espagne, neutre en théorie, soutenait les nazis”, explique Mohamed Meshnash, vice-président du CMCA. Un large champ de recherche historique encore inexploré qu’entend défricher l’organisme pour édifier “une relation maroco-espagnole saine”.

 
 
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