|
Par Ahmed R. Benchemsi,
envoyé spécial à New York
(avec Zoé Deback)
États-unis. La révolution Obama
|
À lannonce des résulats,
de parfaits inconnus tombent
dans les bras les uns des autres,
beaucoup sont en larmes
(AFP)
|
Orateur élégant et charismatique, politicien brillant et redoutable, le nouveau président des Etats-Unis est adulé comme une rock star. Mais sur bien des plans, ses opinions restent un mystère.
Mardi 4 novembre 2008, tard dans la soirée. Une foule denviron 5000 personnes, des jeunes en très grande majorité, se presse debout, Rockefeller Center Plaza, à New York. Tout le monde a le nez en lair, les yeux rivés sur les écrans géants de MSNBC qui retransmettent la soirée |
|
électorale américaine en direct, au milieu des gratte-ciel étincelants de mille lumières. Même scène quelques blocks plus loin, à Times Square devant une débauche décrans géants, de CNN cette fois. Minute par minute, les résultats tombent. A chaque fois quun Etat est décompté pour Barack Obama (lélection du président des Etats-Unis est en fait lagrégation de 50 élections simultanées, dans tous les Etats de la fédération), la foule hurle de joie et applaudit à tout rompre. Les victoires de John McCain, le candidat républicain, sont, elles, accueillies par des sifflets et des quolibets moqueurs. Il est vrai quil y en a de moins en moins, à mesure que la soirée avance. Le public attend en particulier les résultats des swing states, ces Etats pivots qui peuvent basculer dans le camp démocrate comme dans le camp républicain, et dont dépend largement lissue de lélection. La victoire dObama en Ohio, annoncée vers 21h30, puis en Pennsylvanie, annoncée une demi-heure plus tard, a quasiment scellé laffaire en faveur du candidat démocrate. Mais le public veut voir sur les écrans, écrits en toutes lettres, les mots Obama président. Quand la Floride est comptabilisée démocrate, à 23h05, les mots magiques saffichent enfin, sonnant la délivrance. Instantanément, un énorme grondement de bonheur secoue Manhattan. Ça hurle, ça tape des mains et des pieds, ça se congratule à tous les coins de rue. De parfaits inconnus tombent dans les bras les uns des autres, beaucoup sont en larmes
Obama président, cest comme marcher sur la lune
Au même moment à Chicago, fief de Barack Obama, 125 000 personnes se pressent sur limmense esplanade de Grant Park, face à lestrade où le futur président des Etats-Unis (il prendra ses fonctions officiellement le 20 janvier 2009) doit prononcer son discours de victoire. Ça et là, les caméras sarrêtent sur des célébrités : le visage baigné de larmes, on reconnaît Oprah Winfrey, la présentatrice de télévision la plus populaire du pays. Non loin delle, le révérend Jesse Jackson, premier Noir à sêtre présenté à la présidentielle en 1984, est lui aussi en pleurs. Un mouvement de caméra fait découvrir, entre émotion et jubilation, le réalisateur Spike Lee, lacteur Brad Pitt
Tous attendent larrivée du héros de la soirée. Mais déjà, Barack Obama est entré dans lHistoire par la grande porte en tant que premier président Noir des Etats-Unis dAmérique. Qui aurait cru, il y a un an à peine, quune nation où labolition de lesclavage sest traduite par une guerre civile, et dont la lutte contre le racisme et pour les droits civiques des Noirs pas forcément achevée à ce jour a forgé lhistoire contemporaine, serait prête à porter un Africain-Américain à sa tête ? Malgré lheure tardive, des parents sont venus à Grant Park avec leurs jeunes enfants, quitte à leur faire rater lécole le lendemain. Jamais ils nauront une meilleure leçon dhistoire en classe, explique lun deux, la gorge nouée par lémotion. Le lendemain, le New York Post osera même écrire : En intensité, cette soirée électorale na dégale que la nuit blanche quont passée les Américains en 1969, quand Neil Armstrong a planté la bannière étoilée sur la lune.
Il faudra vous y faire : quand il sagit de Barack Obama, le lyrisme nest jamais loin. Plus fort quune rock star, cet homme a le don de déchaîner les passions. Enfin, il arrive. Arpentant le podium dune démarche féline, il salue sobrement la foule, un sourire contenu aux lèvres. Cest le délire général. Une forêt de drapeaux étoilés sagite dans la nuit de Chicago. Le discours prononcé par Obama semble avoir été écrit pour être enseigné dans les manuels dhistoire : si quelquun doute encore que lAmérique est le pays où tout est possible, si quelquun se demande encore si le rêve de nos pères fondateurs est toujours vivant, si quelquun se pose encore des questions sur le pouvoir de notre démocratie, eh bien ce soir, il a la réponse, lâche-t-il à la foule en pâmoison, dune voix calme et posée. Tantôt comparé à John F. Kennedy (pour sa jeunesse et son éloquence), tantôt à Abraham Lincoln (pour sa vision grandiose de lunité du peuple américain), Barack Obama sest même attiré ce commentaire mi-agacé, mi-admiratif de lancien président Bill Clinton : Son histoire est le plus grand conte de fées que jaie jamais entendu.
Un conte de fées américain
Cela se comprend. Fils dune anthropologue du Kansas et dun économiste kenyan qui a tôt fait dabandonner son foyer, élevé par sa mère en Indonésie avec un beau-père et une demi-sur musulmans, puis à Hawaï par ses grands-parents maternels américains, Barack Obama a été un étudiant brillant à Columbia (New York), avant de décrocher un doctorat en droit à Harvard. Puis il a délaissé une carrière davocat qui lui aurait apporté gloire et fortune pour devenir éducateur de rue dans les bas-fonds de Chicago. Après sêtre lancé tardivement en politique (dabord au Sénat de lIllinois), il intègre à 43 ans, au terme dune ascension fulgurante, le Sénat des Etats-Unis. En 2004, un seul discours à la convention démocrate suffit à braquer sur lui les projecteurs des médias et à le transformer en star de la politique nationale. Alors quil na pas encore achevé son premier mandat de sénateur, il décide en 2006 de griller toutes les étapes, et de se présenter à lélection présidentielle.
Son audace estomaque la classe politique américaine, et notamment lancienne première dame Hillary Clinton, dont la route vers la Maison Blanche semblait naturellement tracée. Pendant toute la campagne des primaires, à lissue de laquelle devait être désigné le candidat du parti démocrate, Hillary na cessé de railler Obama le messie, le faisant passer pour une coquille vide, un beau parleur sans substance. Le sénateur Obama parle de changement, despoir
Mais concrètement, quest-ce quil a fait ? Ce ne sont que des mots, a-t-elle déclaré lors dun meeting. Il faut croire que les Américains, usés par 8 ans de cynisme sous ladministration Bush, voulaient entendre ces mots-là. Face à Obama le novice, Hillary Clinton puis John McCain nont cessé de marteler que lAmérique avait besoin dun leader expérimenté, prêt à faire face aux crises internationales. Mais leurs arguments ont finalement été balayés par la promesse de renouveau portée par le jeune sénateur de lIllinois. Le changement, lespoir ? Obama les incarne, tout simplement. Le simple fait de lélire président, lui qui est issu dune minorité noire marginalisée, lui le cosmopolite qui a de la famille sur 3 continents, lui le self-made-man méritant qui personnifie le rêve américain, a suffi pour faire basculer le pays dans une nouvelle dimension. Comme la écrit le journaliste et essayiste David Von Drehle, Obama soffre lui-même comme lincarnation de son propre message, une coalition arc-en-ciel à lui tout seul.
Un killer au sang-froid
Mais Barack Obama nest pas seulement un symbole et un idéaliste doué pour les beaux discours. Cest aussi un politicien pragmatique qui sait, quand il le faut, être un killer. En 1996, cest Alice Palmer, membre du Sénat de lIllinois désirant prendre sa retraite, qui pousse Obama, à lépoque un inconnu de 35 ans, à se présenter pour lui succéder. Mais Palmer change finalement davis, et décide de se représenter. Non seulement Obama ne lui rend pas sa place, mais il fouille dans le dossier électoral de Palmer jusquà débusquer des irrégularités de procédure, grâce auxquelles il parvient à faire invalider la candidature de sa protectrice. Cest ainsi que le jeune Obama a pu décrocher son premier mandat local. Lopportunisme est, dit-on, une qualité en politique
Obama est aussi doté dun remarquable sang-froid, qui lui a régulièrement permis de prendre le dessus sur ses adversaires. Alors que John McCain réagit fébrilement à la crise financière qui se déclenche soudain en octobre dernier, à un mois de lélection, en suspendant dramatiquement sa campagne pour se rendre à Washington et pousser le Congrès à voter un plan de sauvetage, Obama, lui, laisse gracieusement glisser la tempête. Aux journalistes qui le pressent de prendre position, il déclare quun homme dEtat na pas à réagir à chaud, que cette crise est partie pour durer et que sil est élu président, il compte de toute façon remettre à plat le système de Wall Street, pour empêcher toute dérive future. Après chacun des trois débats télévisés qui lont opposé à McCain, Obama est sorti vainqueur aux yeux des spectateurs, sans rien faire dautre que parler avec calme et pondération souvent sans rien dire de tranché, ce qui agaçait prodigieusement son adversaire, qui ne cessait de lever les yeux au ciel. Les Américains, qui détestent la condescendance, ont largement blâmé McCain pour son attitude. Surtout, ce qui a forgé la victoire de Barack Obama, cest son aptitude à se poser en rassembleur, en unificateur dune Amérique profondément divisée. La formule qui a propulsé son destin national lors du fameux discours de 2004 (Il ny a pas dAmérique libérale et dAmérique conservatrice, il y a les Etats-Unis dAmérique) pourrait passer pour une trouvaille rhétorique sans signification réelle. Elle reflète pourtant son aptitude peu commune à lécoute et à lempathie, un trait de caractère profond qui remonte à ses années détudes. Son ancien professeur de droit à Harvard, Charles Ogletree, raconte comment un jour, après un débat acharné entre deux groupes détudiants aux vues radicalement opposées, aucune issue ne semblait en vue. Demandant la parole, Barack Obama résume alors les positions des uns et des autres dune voix douce et apaisée, et dune manière tellement subtile et intelligente quà la fin, chacun hoche la tête en pensant oh, il est daccord avec moi !.
Linsondable Mr Barack
Mais que pense vraiment cet homme ? Sur beaucoup de points, et malgré le fait que la presse a publié dinnombrables analyses de sa personnalité, les projets exacts du président Obama restent un mystère. Sa doctrine est infiniment moins connue que celle du président Bush et même de John McCain, car beaucoup plus complexe, et sujette à des influences variées. Par exemple, si on connaît ses propositions en matière fiscale et sociale, on ne sait pas comment son équipe et lui comptent sattaquer, au juste, à la crise financière. Concernant la politique étrangère, il sest clairement déclaré en faveur du retrait des troupes américaines dIrak dans un délai de 16 mois (dès 2002, il sétait publiquement opposé à ce quil a appelé une guerre idiote). Mais ses intentions concernant le conflit israélo-palestinien restent floues. Figure imposée de toute campagne électorale américaine, il a très tôt déclaré quIsraël, dont la capitale éternelle est Jérusalem, était et resterait lallié indéfectible des Etats-Unis. Puis il a sensiblement reculé, en déclarant que les Palestiniens avaient aussi droit à un Etat indépendant et au respect et la protection de leurs lieux saints (dont les plus importants se trouvent justement à Jérusalem). Fuyant, Barack Obama ? Plutôt prudent et pragmatique pas idéologue pour deux sous, en tout cas, à la manière dont peut lêtre un George W. Bush.
Le soir de son triomphe, devant un océan de supporters, Obama a tenu à déclarer : Même si nous célébrons notre victoire ce soir, nous savons que les défis de demain seront les plus grands de notre existence : deux guerres, une planète en péril, et la pire crise financière du siècle. Et il a tenu à prévenir : Le chemin pourrait être long, et lascension escarpée. Nous pourrions ne pas y arriver en un an, ni même en un mandat. Mais je vous le promets : nous, peuple uni, y arriverons. À New York, devant lécran géant qui retransmettait en direct les paroles du nouveau héros de lAmérique, Sarah, étudiante franco-marocaine de 22 ans, na pas pu retenir ses larmes. Pourtant, même si ses attaches avec lAmérique sont réelles, elle nen a pas la nationalité, ni la carte délectrice. Mais face à un tel message despoir, prononcé avec tant déloquence, lémotion, que voulez-vous, était trop forte. |
 |
Stratégie électorale. Comment McCain a été baladé
Même Fox News, la chaîne la plus résolument anti-Obama, le reconnaît : la campagne électorale du candidat démocrate a été un modèle de maîtrise et dintelligence, sans doute la plus brillante depuis des décennies. Si Barack Obama a pu remporter 52% du vote populaire et 27 Etats (contre 47% et 19 Etats pour John McCain), cest avant tout à son directeur de campagne David Plouffe et son stratège en chef David Axelrod que le nouveau président le doit. Là où une équipe de campagne classique laurait poussé à solidifier les bastions démocrates et à se concentrer sur les Etats pivots pour tenter de les faire basculer dans son camp, celle dObama lui a conseillé une stratégie nouvelle et audacieuse : attaquer de front les bastions républicains, y multiplier les meetings et les noyer de publicités. Résultat : McCain sest retrouvé acculé en défense, ce qui ne la pas empêché de perdre le Colorado, le Nouveau Mexique et le Nevada (qui avaient voté Bush en 2004), et aussi la Virginie et lIndiana, qui navaient pas voté démocrate depuis
1964 ! Il sen est même fallu de peu que McCain ne perde dans son propre Etat, lArizona.
Si le candidat démocrate a ainsi baladé son adversaire, cest aussi parce quil a amassé un budget électoral record de 600 millions de dollars, 3 fois plus que McCain. Doù plus de meetings, plus de publicités, plus de travail de proximité auprès des électeurs
Le secret de cette manne financière : la collecte de fonds via Internet et les nouvelles technologies, un domaine dans lequel léquipe du candidat démocrate, truffée de jeunes surdoués de linformatique (dont un des fondateurs du site communautaire Facebook) sest révélée infiniment plus à laise que léquipe républicaine, qui na pas su sortir des vieux carcans habituels (contributions des groupes dintérêt et des gros lobbyistes). La bataille électorale était aussi une bataille des générations. |
|
 |
First Lady. Michelle, le roc de ma vie
Pendant le discours célébrant sa victoire, à Chicago, le nouveau président des Etats-Unis a remercié lamour de (sa) vie, sa femme Michelle, et a déclaré, se tournant vers ses filles Sasha, 7 ans, et Malia, 10 ans : Quant à vous, vous avez gagné un nouveau petit chien que nous emmènerons avec nous à la Maison Blanche. Des millions de mères de famille américaines ont dû fondre devant leur petit écran. Barack Obama, 47 ans, est sans aucun doute un père de famille respectable, comme la sportivement reconnu pendant la campagne son adversaire John McCain. Mais avant de se lancer dans laventure présidentielle, Barack a du promettre à sa femme quaussi prenantes soient ses activités, il réserverait un jour par semaine à sa petite famille. Promesse tenue, semble-t-il.
Cest quavec Michelle, on ne rigole pas. Femme de caractère, issue dune famille pauvre de South Side, un des quartiers les plus défavorisés de Chicago (son père était employé à la mairie), Michelle est une self-made-woman aussi méritante que son mari. Diplômée de Princeton et de Harvard, elle a travaillé dans un des plus gros cabinets davocats de Chicago cest là quelle a rencontré Barack, dont elle était la supérieure avant de devenir lépouse. Après son mariage, elle a démissionné pour travailler dans un hôpital public, dont elle est rapidement devenue la vice-présidente. Celle dont Barack Obama dit quelle est le roc de (sa) vie na pas hésité à révéler à la presse que son époux ronfle la nuit et oublie régulièrement de mettre ses chaussettes sales dans le panier à linge. Ce qui a choqué beaucoup de femmes au foyer de lAmérique puritaine. Interrogée à ce propos, Michelle ne sest pas démontée : Oui, je taquine mon mari. Il est tout à fait capable de gérer une femme forte. Cest lune des raisons pour lesquelles il est capable dêtre président. A la Maison Blanche, Michelle nentend pas jouer de rôle politique, et se contente de revendiquer celui de maman en chef. Dans sa bouche, ce nest sans doute pas un vain mot. |
|
|