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N° 346
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Pages coordonnées par Maria A. Daïf

La semaine.

Abattoirs de Casablanca
(DR)

Résurrection. Des fleurs sur le fumier


L’art surgira-t-il des Abattoirs ? On peut maintenant y croire, puisque la mairie de Casablanca, appuyée par celle d’Amsterdam, vient d’annoncer la transformation de ce mythique lieu patrimonial en espace culturel. Fleuron architectural achevé en 1922 par Desmarest, alliant style néo-mauresque et structure avant-gardiste en béton armé soulignée de zelliges jaunes et verts, les Abattoirs sont plus qu’un bâtiment à ressusciter : “C’est plus de cinq hectares, presque un quartier”, précise
Selma Zerhouni, appelée par la municipalité pour plancher sur la reconversion du lieu, avant un possible appel à initiatives. L’architecte faisait d’ailleurs déjà partie d’un projet similaire en 2002 : rassemblant entre autres son confrère Rachid Andaloussi, la (alors) comédienne Touria Jabrane, le poète Mustapha Nissabouri et le peintre feu Mohamed Kacimi (invités à la table du roi pour en discuter), l’Association Majazir Addar Al Baïdaa avait alors entamé des séances de travail avec l’ex-wali Driss Benhima, avant que les discussions ne glissent vers des questions plus sensibles de “rentabilité”. Si l’avenir culturel des Abattoirs est encore flou, le projet devient néanmoins plus concret : “Le 12 décembre, des invités internationaux viendront à Casa faire part de leur expérience dans la réaffectation de friches industrielles, à l’instar du Matadero de Madrid”, annonce Selma Zerhouni. En tout cas, ni classicisme ni folklore dans ce qui pourrait s’appeler “Le Printemps des Abattoirs”, d’avance dédié à l’art moderne et urbain. C’est possible : en 2004, la compagnie Monkeyz ex Machina y avait revisité Ajax de Sophocle.


Sortie. Entre les gouttes

Une féministe entrée en politique qui fait campagne dans sa région natale, sa sœur, mère de famille étouffée entre blessures d’enfance et dilemme conjugal, son amant, documentariste distrait préparant une série sur les femmes qui ont réussi, son ami Karim, fils de femme de ménage algérienne, réceptionniste d’hôtel et réalisateur à ses heures… Dans la grisaille déprimante du mois d’août, le tandem Jaoui-Bacri tisse à nouveau une comédie aigre-douce aux airs de fugue existentielle, dont les personnages valsent lentement entre paraître et solitude, écoute et ressentiment. Comme dans Un air de famille (1996) ou Le Goût des autres (2000), on y apprend à dépasser l’amertume pour s’exprimer et tendre la main aux autres. Si Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri resservent des jeux justes mais récurrents, Jamel Debbouze démontre bien toute la subtilité de la simplicité, insufflant au film sa fraîcheur. D’autant que la plume s’est faite moins acerbe, plus ronde, et on se demande si on n’aurait pas préféré qu’il tempête un peu entre les gouttes.

Parlez-moi de la pluie, au mégarama.



Projet. Casa aura son théâtre

Casablanca aura son théâtre municipal, c’est ce qu’a annoncé Touria Jabrane, ministre de la Culture. Financé par son ministère et le généreux don d’un prince émirati, le théâtre, dont le chantier démarrera en 2009, sera situé juste derrière la wilaya de Casablanca. Du beau, du grand, c’est ce qu’a promis la ministre, seul moyen de faire oublier le premier théâtre municipal de la ville, joyau de l’architecture coloniale, démoli dans les années 70. Ce membre de l’association Casamémoire tempère : “Un mythe a été construit autour de ce théâtre, qui ne devait tenir que quelque 4 années puisque construit en préfabriqué”. Le nouveau, lui, sera en dur, voilà pour ce qui est sûr.


Net. Islam Comedy Club

Lancé par l’association française Filmoud Afriqua qui se consacre à la réalisation de films sur les rapports Nord/Sud, le site apartcatoutvabien.com vaut vraiment le détour. Le concept ? Une série de sketchs mettant en scène des situations de la vie quotidienne, qui tournent autour de la pratique de la religion musulmane. Et surtout sur le regard porté sur elle dans la société française. “Nous voulons établir le dialogue, détendre les esprits pour faire du “choc des civilisations” une farce plutôt qu'un drame, et rire de nos peurs, de nos différences, de nos faiblesses, de nous- mêmes et aussi des autres”, expliquent les fondateurs sur leur site web. Ces acteurs, réalisateurs et auteurs viennent tous de divers horizons. Parmi eux, deux comédiens d’origine marocaine très prometteurs, Younes Sardi et Hassan Zahi. Le site a accueilli 30 000 visiteurs depuis son lancement il y a 10 jours, alors qu’il n’offre à voir pour le moment que 3 sketchs. À visionner le plus vite possible sur apartcatoutvabien.com.


Insolite. Amaz ouvre toujours la Bush...

On savait qu’Amazigh Kateb, l’ex- chanteur de Gnawa Diffusion, appréciait modérément la politique de George W. Bush. La “grande gueule” de la scène franco-maghrébine s’est réjoui de l’élection de Barack Obama en lançant en téléchargement libre son nouveau single, Bush Met (Bush est mort), quelques heures seulement après l’annonce du résultat de la présidentielle américaine. Les paroles du refrain sont explicites : “Bush vient de mourir / D’une overdose de Coca”. L’occasion d’apprendre que le premier album solo post-Gnawa Diff’ du fils de Kateb Yacine est en cours d’enregistrement, et qu’on devrait l’écouter pour la première fois en avril au Maroc.


Design. La théière de Hicham

Hicham Lahlou est sans doute le designer marocain le plus consacré. Grâce, en grande partie, à sa théière Koubba qui lui a valu les honneurs des spécialistes du genre dans le monde (du design, pas des théières !). Deux modèles de la théière ont d’ailleurs été achetés par le Musée des arts du monde de Rotterdam. Hicham Lahlou, designer et architecte d’intérieur, est aussi l’auteur de centaines d’objets (mobilier, art de la table, luminaires), et d’une ligne complète de mobilier urbain pour la ville d’Agadir. Jusqu'au 9 mars, il est présent au 10ème anniversaire de l’Observeur du design (exposition et prix français internationalement reconnus) à Paris, et y montre ses collections Dar et Almodovar. Que de bonnes raisons pour l’Institut français de Casablanca de lui consacrer l’exposition “De la théière à la ville”, du 12 novembre au 20 décembre.


Arts plastiques. Calligraphe dissident

Larbi Cherkaoui fait bel et bien partie de la dream team des jeunes artistes peintres marocains avec lequels il faut désormais compter. Marrakchi jusqu'au bout de son pinceau, l’artiste a tracé doucement, mais sûrement, son petit bout de chemin, comptant sur sa maîtrise incontestable de l’art de la calligraphie, sa fluide gestualité (que certains comparent à celle de Jilali Gharbaoui), et sa recherche systématique de l’équilibre des formes et des couleurs. Mais attention, Cherkaoui n’est pas juste un faiseur de signes traditionnel. Sous son pinceau, la lettre prend place puis explose, comme libérée. Les travaux récents de Larbi Cherkaoui seront nichés à la galerie Noir sur Blanc, à Marrakech, jusqu’au 27 novembre. À voir si vous êtes dans les parages.


Rencontres. Tous à l’école

L’ESAV (Ecole supérieure des arts visuels) est en phase de devenir un acteur privilégié du 7ème art. la preuve : dans le cadre du partenariat qu’elle a signé avec le FIFM, l’Ecole organise des master class ouvertes au public, avec les membres du jury du Festival. Le concept est simple : des rencontres entre professionnels, étudiants et cinéphiles pour discuter librement de cinéma. Le réalisateur britannique Hugh Hudson (Les chariots de feu, Greystoke, My life so far…) ouvrira la séance le mardi 18 novembre à 17H30, suivi le lendemain par Agusti Villaronga, réalisateur espagnol (L’enfant de la lune, La mer…), et enfin le jeudi 20 novembre, l’acteur égyptien Ezzat El Alaili rendra hommage au regretté Youssef Chahine, avec qui il a plusieurs fois travaillé. Et pour une fois, pas besoin de badge pour participer.


Telefilm. Les secrets de Farida

Farida Belyazid (Une porte sur le ciel, Ruses de femmes, La chienne de vie de Juanita Narboni) reprend du service : la réalisatrice du documentaire Casanayda s’attaque à Secret de famille, un nouveau téléfilm pour 2M. “Une histoire contemporaine”, explique en vitesse Farida Belyazid, chopée entre deux coups de claps à Tanger, sa ville natale. “Le racisme mais aussi les histoires d’amours impossibles sont au centre du téléfilm”, lance la réalisatrice, qui entame sa deuxième et avant-dernière semaine de tournage. Quant au casting, les noms dévoilés sont ceux de Nora Skalli (distinguée dans la pièce théâtrale Bnat Lalla Mennana) et de Yara Alghafri (note de fraîcheur dans Islamour de Saâd Chraïbi). Bientôt sur vos petits écrans.



Humeur.
November rain

Hassan Hamdani
h.hamdani@telquel.info

C’est la pluie. Tout est la faute de la pluie au Maroc. La sécheresse, les inondations, les noyés, les usines au chômage technique, les récoltes hypothéquées et les connections Internet perdues dans la tempête. Oui, tout est la faute de la pluie. Même écouter un slow guimauve de Guns & Roses sur un juke-box, un jour où il flotte, où il crachine, où ça fait tout de même chier ces gouttes coulant sur la vitre du bar. À Casablanca, la pluie de novembre est plus cruelle qu’à Paris. Elle réveille aussi les rhumatismes du cœur. Le souvenir d’un parapluie, d’une fille sous le pébroque, d’un mec cherchant une ombrelle. ça fait faire des choses idiotes la pluie à Casa. Comme fredonner “And it's hard to hold a candle in the cold November rain”. Paroles aussi imbéciles qu’Elton John et sa bougie pour Diana. C’est que la pluie rend mou quand on est bien au chaud, à l’abri d’une vitre. La compassion vous inonde, c’est de la complaisance avec soi-même, un fond d’égoïsme citadin ressurgissant à la surface. ça fait oublier la tante et son champ de patates transformé en piscine olympique, les petits cousins “les pieds dans l’eau”, à l’instar d’un slogan pour résidence balnéaire. Mais bon, comme ils ont dit à la télé, on n’y peut rien. C’est pas notre faute, ni celle de Guns & Roses. C’est juste qu’il pleut…



Droit au cœur
À l’affiche de la Cinémathèque de Tanger depuis le 5 novembre, Les arêtes du cœur, signé Hicham Ayouch – un village de pêcheurs dont les femmes, rongées par le deuil, glissent vers la folie - est le premier long-métrage de la Film Industry à se faire une place au soleil dans les salles sombres du royaume.


Palabres musicales
Colloque qui vaut le détour à la Faculté des lettres de Rabat les 13 et 14 du mois en cours : “Musique et Migration” pose une kyrielle de questions pertinentes autour des ponts culturels entre le Nord et le Sud. Le bonus : un spectacle, fruit d’une résidence artistique de musiciens africains et européens.


Bizarreries à Souira
Le Festival de l’étrange repart de plus belle à Essaouira, du 26 novembre au 6 décembre. Le mot d’ordre est le même, “surprendre sans choquer”. Tout y est : musique, expositions, concours d’arts plastiques et hommages à Boujemaâ Lakhdar et Ali Didouh, artistes originaires de la cité des vents. Rien de bizarre quoi.


Spécial Festival des Andalousies Atlantiques d’Essaouira


Hommage. Samy Elmaghribi, poète du peuple

Ils l’ont promis, ils l’ont fait : le Festival des Andalousies Atlantiques s’est articulé, pour sa cinquième édition, autour d’un hommage à Samy Elmaghribi. C’est que la carrière du feu chanteur juif marocain répond exactement au concept pacifiste du Festival : dialogue entre les peuples, cultures entremêlées et mises au profit de l’art. L’artiste, qui s’est éteint en mars dernier à Montréal, a laissé derrière lui une discographie et une trace intacte dans le patrimoine musical national. Auteur du fameux “Kaftanek Mahloul” et autres airs désormais populaires, moulay Hassan le poussera, en 1955 à Saint-Germain-En-Laye, à chanter devant Mohammed V. Son “Alf Hniya ou Hniya” au Sultan lui permettra un retour doré au pays… Du 30 octobre au 1er novembre, parmi spectateurs et participants, le nom et l’œuvre de Salomon Amzallag (vrai nom de Samy Elmaghribi) ont donc trouvé écho. Sur scène d’abord, avec la participation de sa fille, Yolande Amzallag, au Festival. Mais surtout durant les forums, “Identités multiples et musiques métisses”. Samy Elmaghribi, en 1948, disait être “le plus heureux des hommes” parce qu’il fait “ce qu’il aime”. Jusqu’en 2008, on le lui rend bien.


Forum. Débats et VIP

Pour discuter des “identités multiples et musiques métisses”, une sélection bien garnie a investi l’espace de Dar Souiri : aux côtés d’André Azoulay, ici président délégué de la Fondation des trois cultures, se tenaient Yolande Amzallag et sa mère, chercheurs, artistes… et VIP. Le big boss de la RAM, Driss Benhima, est venu rendre hommage, “en mélomane”, à Samy Elmaghribi, “qui a démontré que la musique n’était pas hostile à la religion.Et vice versa”. Etaient aussi présents le ministre de l’éducation nationale, Ahmed Akchichine ; Kamal Lahlou, patron de Casa FM et président du groupe “Les éditions de la Gazette”, mais aussi le professeur français Gilles Kepel, politologue spécialiste du monde arabe et de l’islam. Des discussions intéressantes, allant de la carrière de l’artiste défunt à des débats sur l’establishment ashkénaze en Israël,etc. Moins séduisant, par contre, l’expo-photo “Figures de la chanson judéo-arabe”. Qualité d’image laissant à désirer, légendes photos non actualisées où il est écrit, par exemple, que Samy Elmaghribi, âgé de 80 ans, chante toujours...


Les invités. Singing in the rain

Le temps n’arrange rien à l’affaire, enfin, pas grand-chose. Essaouira, transformée en cité des pluies par la nature, a tout de même maintenu son festival. C’est donc sous un chapiteau que groupes et artistes ont lancé leurs mélodies contre le vent, sous l’œil entendu d’un public grelottant mais content. Parmi les artistes invités, Maxime Karoutchi et Yolande Amzallag ont repris le répertoire de Samy Elmaghribi, et Paco Ibanez, véritable légende espagnole, ami de Dali et autres âmes de l’art, a charmé Mogador de sa voix. Avant que Jil Jilala, reprenant malhoun et répertoire jilali ne clôturent le Festival, Essaouira a eu droit,vendredi soir, au show de l’ensemble El Gusto - fait de maîtres du chaâbi juifs et musulmans - qui a donné son premier concert dans un pays arabe. Défi relevé, pour El Gusto comme pour le Festival. à l’année prochaine.

 
 
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