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N° 347
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Hicham Bennani
et Youssef Ziraoui

Phénomène. Les fous du stade

L’effectif des forces de l’ordre est insuffisant pour contenir les
foules de supporters.
(TNIOUNI)

Le vandalisme et la violence sont désormais la troisième mi-temps d’une certaine frange de supporters de foot. L’Etat s’évertue à mettre hors-jeu les hooligans, sans succès. Eclairage.


Dimanche 2 novembre. Complexe Prince Moulay Abdellah de Rabat. Huitième journée de la Botola : les FAR affrontent le WAC. Rabat contre Casa, les militaires contre les enfants de la medina de Dar Beida. Dans les tribunes, les 15 000 supporters sont dans un état second. Les
insultes fusent de toutes parts, la tension est palpable. Et pour cause, la haine entre les deux clubs est vieille de plusieurs générations. Dans le dernier quart d’heure d’un match jusque-là assez équilibré, la rencontre bascule : le WAC encaisse un but sur coup franc litigieux, et perd un joueur dans la foulée, expulsé. L’entraîneur des rouge et blanc, Baddou Zaki, est fou de rage. L’ancien gardien de but (et coach) des Lions de l’Atlas investit la surface, l’air de vouloir en découdre avec l’arbitre de la rencontre. Sur les gradins, 5000 ultras du club casablancais arrachent les sièges et les lancent sur les supporters adverses. La panique s’empare de l’assistance. Conséquence, plusieurs dizaines de personnes sont blessées, un spectateur perd connaissance, avant d’être évacué. Grave. Sauf que l’incident est tout sauf un cas isolé, la violence dans les stades s’étant banalisée au point de devenir un phénomène de société.

Dima, dima, la casse !
Flash-back. En octobre 2007, le derby opposant les frères ennemis du Raja et du WAC entraîne la mort d’un supporter et fait des dizaines de blessés. Le stade est dévasté, le tartan, fraîchement rénové, essuie les fumigènes, les sièges sont arrachés. À l’extérieur, le spectacle est désolant. Alors que les commerçants installés dans la “zone à risque” ont fermé boutique, “histoire d’éviter la casse”, certains riverains ont, pour la même raison, pris le soin de parquer leur véhicule dans leur garage. Les artères casablancaises se transforment en véritable champ de bataille. Total, 150 bus saccagés, des vitrines de magasin brisées, des passants molestés... Et à chaque rencontre, le rituel est le même. Le 5 janvier dernier, le match WAC-FAR se termine par de violents affrontements. L’information est relayée par l’hebdomadaire France Football, qui n’a pas pour habitude de s’intéresser à notre Botola. Moins d’une semaine après, lors du match Raja - CODM, cinq voitures et un camion ont été saccagés. Le même jour, 173 sièges et un bus sont détruits lors du match qui a opposé les FAR et le KAC. “La société concessionnaire refuserait de desservir certaines lignes les jours de matchs à risque. Mais elle n’a pas le choix, cela fait partie du cahier des charges qui lui est imposé. Il s’agit d’une mission de service public”, nous déclare une source au Conseil de la ville. Suite à ces deux rencontres, la police interpelle une cinquantaine de jeunes. Plus récemment, le 4 octobre 2008, la rencontre entre le Kawkab de Marrakech et le Wydad de Casablanca a tourné au vinaigre. Bilan, une quarantaine de blessés et l’obligation pour le Kawkab de jouer loin de ses bases. Même rengaine immortalisée chaque semaine par les caméras des chaînes marocaines. Des supporters qui cassent, des dirigeants qui invectivent les arbitres…Et les joueurs, dans tout cela ? Hélas!, ils ne sont pas en reste. Le cas Adil Hliouat n’est évidemment pas un exemple à suivre. Le joueur de l’Olympique de Safi, imitant la “performance” du célèbre Fabien Barthez, n’a pas hésité à cracher sur un arbitre, pour exprimer son mécontentement lors d’un match contre le MCO. Sanction immédiate : une suspension à vie. Tristes, tristes saisons.

Une minorité “remarquable”
Le vandale des stades marocains répond point par point au cahier des charges du “hooligan moyen”, tel que défini par le sociologue français Dominique Bodin, spécialiste de la question. À l’instar de son congénère européen, le hooligan bien de chez nous exerce “des violences (…) dans le stade, ou de manière relativement éloignée de celui-ci, à l’encontre des forces de l’ordre, contre des individus sans relation directe avec la manifestation sportive ou encore dans le but de détruire des installations”. Un responsable de la Botola précise : “Les hooligans marocains ne sont pas aussi organisés comme à l’étranger, leurs manifestations de violence sont plus spontanées, ce qui ne les empêche pas de causer des dégâts considérables”. Question : quelle est leur proportion parmi les spectateurs ? “Ils constituent une minorité, sauf qu’ils se font particulièrement remarquer”, nous déclare ce haut cadre de la Fédération. Leur nombre ? “Une dizaine de milliers de personnes dans tous le Maroc”. Dénominateur commun des casseurs : “Ils partagent une haine pour leurs adversaires”, analyse, laconique, le chercheur Mohamed Darif, qui s’est penché sur la question dans le cadre de travaux universitaires. Autre théorie avancée par l’expert ès sport du quotidien L’Opinion, Najib Salmi : “Les stades sont devenus des défouloirs pour une certaine jeunesse qui attend avec impatience le dimanche pour laisser exploser sa rage”. La mémoire du football marocain se souvient un tantinet nostalgique : “Dans les années 70, plus de 10 000 spectateurs se rendaient au stade, pourtant exigu, du Père Jégo de Casa : des médecins, des ingénieurs, des banquiers…Des familles entières déjeunaient sur place et tout se passait pour le mieux”. Salaheddine Bassir, ancienne star du Raja et des Lions de l’Atlas, témoigne : “Dans les années 70, les gens assistaient à un match comme à un concert d’Oum Kaltoum, ils le regardaient religieusement…”. Puis les choses ont changé, petit à petit. “Au début des années 90, il y avait quelques sifflets et de rares débordements dans les stades. De temps en temps, un joueur se faisait casser son rétro, mais ce qui se passe ces trois dernières années est grave”. L’ex-attaquant du Deportivo La Corogne poursuit : “Je pense que nous sommes aujourd’hui le pays où il y a le plus de casse en Afrique”.

Je casse, donc je suis
Dans une étude réalisée en janvier 2008 auprès de 600 supporters du Raja et du Wydad, sobrement intitulée “Le hooliganisme dans les stades marocains”, le chercheur Abderrahim Rharib tente de cerner le profil des supporters en général, et des hooligans en particulier. Le constat n’est guère réjouissant. Plus de la moitié des spectateurs, dont l’âge moyen est de 20 ans, sont déjà entrés dans un stade sans ticket, ou en graissant la patte à un policier. Un spectateur sur deux lance des mots vulgaires, des injures et des propos racistes. Selon le chercheur, “il n’existe aucune corrélation significative entre le vandalisme et le niveau d’études”. Au sein du panel, près d’une personne sur cinq a déjà commis un acte de violence à l’intérieur du stade (détérioration d’équipement, bagarres, insultes, etc.). La même proportion de supporters boit de l’alcool dans l’enceinte sportive, et consomme des stupéfiants (hachich et autres karkoubi, psychotrope fort prisé). Ambiance aidant, un spectateur sur 10 se mue en hooligan à l’intérieur de l’arène, alors qu’il mène une vie “normale” à l’extérieur. Plus des trois-quarts de fauteurs de trouble préfèrent se mélanger à la foule, pour passer inaperçus. Enfin, une majorité d’ultras tendance bourrin estime qu’il n’existe “aucune différence entre celui qui détruit les biens publics et un dirigeant sportif au niveau d’un club ou de la FRMF qui détourne de l’argent de manière frauduleuse”. Edifiant.

Le chercheur Abderrahim Rharib peaufine son analyse en recensant les “doléances” des supporters, toutes tendances confondues : une écrasante majorité des aficionados des clubs casaouis dénonce la qualité des moyens de transport mis à sa disposition pour se rendre au stade, et pense que les infrastructures des stades sont médiocres. Quelque 60% d’entre eux jugent le système de vente de tickets défaillant. “Les services d’ordre, postés à l’entrée des stades, revendent des tickets déjà utilisés par d’autres spectateurs, ce qui fait que les tribunes sont toujours surpeuplées et les supporters à bout de nerfs”, dénonce un habitué des stades, “sans oublier que certains clubs impriment plus de tickets que de places”. Du coup, un stade comme le complexe Mohammed V, dont la capacité n’excède pas 50 000 places peut recevoir jusqu’à 100 000 personnes, voire plus. “Les hooligans se réveillent à 6h du matin à Sidi Bernoussi. De l’autre côté de la ville. Ils prennent place sur des gradins en béton après des heures d’attente, ils ne trouvent pas de toilettes dans les stades… Il ne faut donc pas s’étonner de leurs comportements”, analyse un journaliste sportif.

Dans son enquête, Abderrahim Rharib pointe du doigt les clubs qui ont, à ses yeux, une grande part de responsabilité dans cette situation. “Les clubs qui reçoivent sur leur terrain sont responsables de toute l’organisation (accueil des spectateurs et coordination des services d’ordre). Ils contrôlent la sécurité, supervisent les agents de la préfecture de police, etc.”. Souvent mises au ban des accusés, les associations de supporters assistent impuissantes à ce spectacle. Et pour cause, “ces associations ne regroupent pas plus de 5% des spectateurs. Elle ne peuvent donc maîtriser les 95% de supporters restants”, constate Abdelmalek Moujal, président de la Fédération des associations de supporters. Quant aux autorités, elles ont pris l’habitude de multiplier les effets d’annonces, souvent restées à l’état de vœu pieux.



Les supporters en chiffres

25% boivent de l’alcool.
23% fument du haschich.
65% sont déjà entrés dans un stade sans ticket.
55% ont déjà usé de la corruption pour entrer au terrain.
51% lancent des mots vulgaires, des injures et des propos racistes.
16% ont déjà été auteurs d’actes de vandalisme et de violence à l’intérieur du stade.
25% appartiennent à des groupes d’ultras

Source : enquête du Centre international des études stratégiques et de
gouvernance globale auprès de 600 supporters du Raja et du WAC, 2008.




Zoom. Une loi contre les casseurs

“On ne peut pas éradiquer le phénomène du hooliganisme, on peut toutefois le juguler”, nous déclare Abdelhamid Souiri, président de la commission des équipes nationales à la Fédération de football. “Avant chaque rencontre, les responsables de club se réunissent avec les autorités de la ville pour évaluer le degré de risque d’un match. Un match FAR-WAC par exemple, généralement à haut risque, mobilisera plus de policiers, de CMI et Forces auxiliaires”, étaye-t-il. Suite au “derby de la mort” du mois d’octobre 2007, la Fédé, censée gérer “tout ce qui se passe à l’intérieur des stades”, monte au créneau et annonce un (énième) projet “pour lutter contre le hooliganisme” : renforcement de la sécurité avec l’installation de caméras de surveillance et attribution de places numérotées, obligation pour les moins de 16 ans d’être accompagnés de leurs tuteurs légaux pour accéder aux stades et interdiction de deux ans pour les fauteurs de troubles. “Le système de vidéosurveillance va être progressivement généralisé, le but étant de repérer les meneurs et de les maîtriser, mais aussi de ficher les fauteurs de trouble”, nous explique Souiri. “Les mesures prises contre le hooliganisme sont de la poudre aux yeux. À chaque fois, l’Etat se contente de calmer les esprits, mais sans s’attaquer aux problèmes de fond”, s’insurge pour sa part Badreddine Idrissi, directeur du bi-hebdomadaire Al Mountakhab, gros tirage de la presse sportive marocaine.
Les pouvoirs publics reviennent aujourd’hui à la charge pour mettre sur pied un comité de lutte contre le hooliganisme. Le comité en question regroupe un pot-pourri de représentants du Comité national olympique marocain, de la Fédération de football, de membres du ministère de l’Intérieur, de la Santé, de la Justice, des Sports, des responsables de la Direction générale de la sûreté nationale, de la Gendarmerie royale et de la Protection civile. Tout un (beau) monde dont l’objectif déclaré consiste à prendre des mesures d’urgence et contrer la montée du hooliganisme, dans l’attente de l’aboutissement de textes législatifs et réglementaires. Seront désormais interdits de stade les “supporteurs” en état d’ivresse, les auteurs de propos injurieux ou diffamatoires, les casseurs de siège, les lanceurs de fumigènes, etc. Question : restera-t-il beaucoup de monde dans les stades ?

 
 
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