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Festival. Le cinéma du réel
N° 348
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Cerise Maréchaud

Festival. Le cinéma du réel

Puisque nous sommes nés de
Jean-Pierre Duret et Andrea Santana.
(DR)

FIDA Doc’Souss a été l’occasion pour le public gadiri de découvrir d’autres facettes du monde. Coulisses d’une première édition discrète
et convaincante.


“Il faut qu’on parte pour mieux se connaître”, souffle Nego, 13 ans, à son pote Cocada, 14 ans, en voyant les camions défiler devant la station-service qui leur sert d’univers, sur la terre brûlée du Nordeste. Les deux héros déshérités de Puisque nous sommes nés, documentaire
franco-brésilien coproduit par KissFilm (la société de Jamel Debbouze), le savent bien : il faut aller vers l’ailleurs pour savoir qui l’on est. C’est exactement la raison d’être de FIDA Doc’Souss, premier festival marocain exclusivement consacré au documentaire, inauguré du 4 au 8 novembre à Agadir et où le film de Jean-Pierre Duret et Andrea Santana était en compétition. Une édition discrète mais convaincante, appuyée par un budget de 3 millions de dirhams.

Vers le public
Certes, ni attroupement ni file d’attente aux portes de la Chambre de commerce de la ville, où étaient projetés tous les films de la programmation, dans une salle souvent clairsemée, à l’exception des soirées d’ouverture et de clôture, pleines de monde. Mais de jour en jour, le bouche à oreille a semblé faire son effet, notamment à partir du jeudi férié de la Marche Verte, et grâce à des gestes témoignant d’une réelle volonté d’aller vers le public. Notamment, une programmation scolaire animée par le comédien Driss Karimi (de l’émission “Ammi Driss” sur RTM), où des dizaines d’élèves ont découvert le monde d’une jeune femme autiste (Le Bestiaire de Gaëlle de Virginie Villemin) et le quotidien de trois ados iraniens en maison de correction (It’s always late for freedom de Mehrdad Oskouei). Mais aussi une Caravane numérique ambulante – déclinaison ad hoc du projet Cinéma numérique ambulant né au Bénin en 2001 – qui, équipée d’un projo, d’un écran, d’un groupe électrogène et d’une poignée de DVD, a projeté certains films de FIDA Doc’Souss, précédés de Buster Keaton, dans des coins périphériques d’Agadir.

Sensations fortes assurées : présenté en ouverture devant une salle pliée de rire, le film Où est l’amour dans la palmeraie ?, où le cinéaste belge Jérôme Le Maire surprend un baiser, a provoqué un vrai tollé parmi le public populaire du quartier Tikiouine, mal à l’aise de partager cette “impudeur” en présence d’un père ou d’une sœur. “Le seul mot ‘amour’ est tabou, en famille, il faut faire mille et un détours pour ne pas le prononcer”, concède Tilila Eddarifi, 18 ans, qui compte ce film parmi ses favoris de la programmation. “Les jeunes de ce quartier populaire ont pris ça un peu pour une offense, mais c’est tout le principe d’un documentaire, créer le dialogue, faire réagir”, se satisfait Nezha Drissi.

De son temps
La directrice de FIDA Doc’Souss assure avoir voulu créer un événement ouvert, engagé et de son temps. C’est chose faite avec les films en compétition, malgré une qualité inégale, et avec des “avant-programmes” savoureux qui ont contribué, à petites doses quotidiennes, au charme du festival. Notamment la capsule suisse La Minute Verte, ou 60 secondes de sensibilisation au développement durable (dégivrer son frigo, regonfler ses pneus, fermer le robinet…) à travers un croquis animé et un commentaire, ou encore de petits making-of de la série Femmes du monde, du navigateur-dessinateur-photographe Titouan Lamazou. Cohérence également côté sections parallèles : Palestine, Environnement, Droit des femmes, Economies alternatives et Ecotourisme. Le tout raconté par une écriture voulue “accessible à un public novice”, plus à même de s’identifier à des histoires incarnées par des personnages : mère courage dans un kolkhoze laitier de Russie, guérisseur chamanique aux Philippines, artistes de cirque rural en Chine, mômes descolarisés du Brésil, cultivateurs de fraises de Gaza, jeunes femmes d’aujourd’hui en Algérie.“Le documentaire est un outil d’éducation populaire au sens noble, un vrai vecteur de réaffirmation de sa propre identité et d’ouverture sur le monde, à partir duquel le sens civique reprend son sens, le citoyen peut penser être à même de participer à la société”, poursuit Nezha Drissi. Si l’on peut regretter que, malgré la présence de nombreux professionnels, les quatre jours de festival n’aient pas donné lieu à une vraie table ronde - pour évoquer par exemple le difficile essor du documentaire au Maroc, des questions de fond sur ce genre cinématographique indispensable ont bel et bien soutendu toute la rencontre : qu’est-ce qu’un documentaire ? À quoi ça sert ? Après chaque film, un débat instructif, alimenté par des spectateurs manifestement interpellés tant par le fond – économie parallèle du troc à Buenos Aires – que par la forme ou, plutôt, la démarche. “Au Bangladesh, il y a la malnutrition, des inondations… Pourquoi n’en avez-vous pas parlé ?”, demande un spectateur à Olga Prud’homme, réalisatrice du Téléphone portable de Halima, qui évoque l’impact du microcrédit sur la vie d’une famille et le développement d’un village.

“Je souffre avec eux”
Le documentaire n’est pas du reportage mais le cinéma du réel, il ne transmet pas une information mais de l’émotion, il ne parle pas d’un sujet mais raconte une histoire, il est moins réaliste que poétique, il suppose un auteur qui dit “je”, qui pose son regard sur une réalité : des points essentiels également au cœur de l’atelier de trois matinées tenu par la cinéaste libanaise Nadine Naous (Chacun sa Palestine) et l’auteur marocain Ali Essafi (Le Silence des champs de betterave, Ouarzazate movie, Le Blues des Cheikhates). “Quand je vois un documentaire sur les Palestiniens, ça ne m’apprend rien, je connais leur situation. Mais je me sens proche d’eux, je souffre avec eux”, confie Ghizlaine Raouine, 21 ans et membre du jury cinéphile (Prix Planète).

“Le débat sur la place de la fiction dans le docu est un faux débat”, exprime pour sa part Antoine Cattin, coréalisateur de The Mother (lauréat du Grand Prix), dont la narration parfois elliptique n’en est pas moins éloquente : peu importe de savoir si Liouba, mère d’une famille nombreuse dans la campagne russe, est condamnée (ce qu’on croit savoir) ou pas (la réalité), ce qui compte, c’est de ressentir qu’elle, dans sa réalité, se sent usée, à bout. “Par contre, une vraie question, éthique, qui se pose, c’est qu’est-ce qu’on filme, qu’est-ce qu’on ne filme pas”, poursuit le cinéaste. “Enlève ta caméra avant que les flics nous emmerdent !”, souffle au cadreur une Liouba désemparée sur un quai de gare. Mais la caméra continue de tourner, au risque d’une arrestation. “Je reconnais la dimension parfois manipulatrice, voire cynique, du documentaire, poursuit Antoine Cattin. Pendant deux ans, on a passé beaucoup de temps immergés dans cette famille. Et subitement, une fois le tournage fini, on s’est faits plus rares alors que pour eux, rien n’avait changé”.

Métaphores
Parfois, c’est le réel qui rattrape brusquement la mise en scène. Comme dans Strawberry fields, sur les cultivateurs de fraises à Gaza qui, sous les missiles et les survols d’hélicoptères, négocient leur survie pendant que leurs “partenaires” israéliens négocient leur chiffre d’affaires de l’autre côté du passage de Karni. Dans une scène, la réalisatrice Ayelet Heller surgit dans le champ, apeurée, craignant pour sa survie : “Je ne veux pas être tuée”, lance-t-elle avant d’appeler un responsable de Tsahal pour se faire localiser. “Au montage, après longue réflexion, j’ai finalement tenu à montrer toute la folie de ce moment, et ce que moi, Israélienne, ai pu faire pour être en sécurité et pas eux, Palestiniens”. Mais parce qu’il s’agit de cinéma, le documentaire peut aussi se permettre la métaphore. Dans A Road to Macca de George Misch, un bédouin désarçonné par son dromadaire pleure la perdition de sa culture. Dans Strawberry fields, les fraises écrasées évoquent des tâches de sang. Dans Les Anges de la piste de Rémy Ricordeau, sur une troupe de cirque dans les campagnes du Shanxi, le camion en panne dans la montagne symbolise le travail de Sysiphe. Dans Puisque nous sommes nés, la mort des animaux suggère la précarité des humains. “C’est beau un camion plein de maïs”, rêve pourtant Cocada : le camion, synonyme d’évasion, d’abondance, d’une figure paternelle.

Face à ce genre nouveau, le public marocain ne semble pas être très sûr de ses attentes. Sortis prématurément du documentaire franco-brésilien Puisque nous sommes nés, un groupe d’étudiants évoque d’abord les problèmes de traduction arabe dans les casques audio. “Mais les enfants des rues, on a la même chose ici”, balaie Ahmed Alaoui, 21 ans, qui aurait aimé voir “un film sur le hrig ou la fuite des cerveaux”. S’évader et se retrouver en même temps, une équation pourtant rendue possible par le documentaire. Et quand, interloqués, les spectateurs s’interrogent sur le degré d’intimité atteint par certains auteurs avec leur personnage, Jean-Pierre Duret répond : “Faire un documentaire, cela prend le temps qu’il faut pour se connaître, se comprendre, se respecter”. Un beau voyage vers autrui et vers soi-même.



Palmarès. La mère, le penseur et le chaman

Grand Prix de ce premier FIDA Doc’Souss : The Mother, d’Antoine Cattin et Pavel Kostomrov (Russie, Suisse) : l’histoire de Liouba, mère courage qui se bat pour la survie de sa famille dans le froid d’un kolkhoze laitier. Un film magnifique sur des femmes fortes, des enfants fragiles et des hommes faibles. Le Prix Coup de cœur du jury (Prix TV 2M) récompense A Road to Macca, the journey of Muhammad Asad de George Misch (Autriche) : un portrait en forme de road-movie, de Vienne à Grenade, via le Pakistan et Tanger, sur Leopold Weiss, juif converti à l’islam, dont il devint l’un des grands penseurs modernes. Choisi par le jury des cinéphiles gadiris (Prix Planète), Le Chaman, son neveu… et le capitaine de Pierre Boccanfuso (France, Philippines) : l’histoire croisée d’un guérisseur traditionnel et d’un jeune chef de famille de la société Palawan face aux mutations du monde moderne.



Bémol. Maroc, es-tu là ?

Bémol de cette édition de lancement, la quasi-absence du cinéma documentaire marocain. Prévus le soir du 6 novembre, des films sur la Marche Verte ont été déprogrammés car “la SNRT ne les a pas envoyés à temps”, nous expliquent les organisateurs. On savait aussi que Nos lieux interdits, plongée dans la catharsis mémorielle de l’Instance équité et réconciliation signée Leïla Kilani et seul film marocain initialement sélectionné en compétition, en avait été retiré : “Son coproducteur, le Centre cinématographique marocain, a préféré se réserver la première pour le Festival national du film”, interprète à regret Nezha Drissi. Mais la directrice de FIDA Doc’Souss insiste : “J’ai lancé un appel à films marocains mais on n’a rien reçu, soit trop tard, soit des œuvres qui ont déjà beaucoup tourné. Nous voulions des inédits”. Pas de Hakim Belabbès, de Ali Essafi, d’Izza Genini ou de Dalila Ennadre, donc, mais des choix soit hybrides, comme la projection en section parallèle d’un épisode de la série Amouddou (Al Aoula) signé Ahmed Boufous et coproduit par la société gadirie FaouziVision, soit pas terribles, comme les deux films du réalisateur Rachid Kasmi, commandés par Al Jazeera : Une femme nommée Rachid, portrait de la militante Fatna El Bouih sous forme d’un long monologue en arabe classique, entrecoupé d’assez maladroites scènes de reconstitution ou de ralenti ; et Mères célibataires, sur le thème que l’on sait, 50 minutes au sein de l’association Solidarité féminine sans réelle personnalité et alourdies d’un pathos un peu dérangeant. Hasard ou pas, très peu de professionnels marocains ont fait le déplacement. “Ils se déplacent plus facilement à Marrakech, dommage qu’ils n’aient pas eu cette curiosité”, remarque Nezha Drissi.

 
 
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