|
Par Ruth Grosrichard*
Le juif en nous. Au cur de lidentité marocaine
|
Sur cette photo de la
garde khalifienne, prise
à Tétouan au début du XXème
siècle, on distingue en arrière
plan létoile à six branches, qui
était alors apposée sur
le drapeau marocain.
(DR)
|
Aux origines de notre drapeau
À lorigine, le drapeau du Maroc, utilisé pour la première fois au Xème siècle par lAlmoravide Youssef Ben Tachfine, était
blanc, sans aucun ornement. Cest la dynastie mérinide qui, trois siècles plus tard, y ajouta le sceau de David, une étoile à six branches. Même si aujourdhui, létoile de David est universellement considérée comme le signe distinctif du peuple juif (elle figure sur le drapeau dIsraël), il faut rappeler que David, ou Daoud, est un prophète biblique, autant révéré par les juifs que par les musulmans. Cest donc sans gêne ni ambiguïté que les Mérinides se choisirent létoile à six branches pour |
|
emblème, puisque les Alaouites la conservèrent après avoir changé la couleur du drapeau pour le rouge, au XVIIème siècle. La monnaie en usage au Maroc conservera aussi, jusquau début du XXème siècle, létoile à six branches pour motif.
Il faudra attendre le maréchal Lyautey, premier Résident général de France au Maroc, pour que létoile marocaine perde une branche. Cest en effet à son instigation que le Sultan Moulay Hafid édicta, en 1915, un Dahir disposant nous avons décidé de distinguer notre bannière en lornant au centre dun sceau de Salomon à cinq branches, de couleur verte, pour quil ny ait point de confusion entre les drapeaux créés par nos ancêtres et dautres drapeaux. Quavait Lyautey en tête, exactement ? Nul ne peut laffirmer avec exactitude, mais il nest pas interdit de penser que lantisémitisme, largement répandu dans lEurope de lépoque, nait pas été complètement étranger à sa décision.
À lindépendance, lhistoire officielle racontera que le pentagramme renvoie, avec sa couleur verte, à la filiation du trône alaouite au prophète, alors que ses cinq branches représentent les piliers de lislam. Cest dailleurs en ces termes quest décrite la genèse du drapeau marocain sur le site Internet du ministère des Affaires islamiques, enterrant ainsi pour de bon un pan essentiel de lHistoire du Maroc.
Il y a quelques mois, Simon Lévy, secrétaire général de la Fondation du patrimoine culturel judéo-marocain, sindignait à juste raison quaucun juif ne figure dans le comité dorganisation des festivités de la ville de Fès. Depuis sa création, et durant douze siècles, les juifs ont en effet largement contribué à faire de cette cité un lieu de mémoire par excellence. Comment les organisateurs des 1200 ans de Fès, célébrés cette année, pouvaient-ils lavoir oublié ? Sil ne sagit pas dun acte manqué, on peut à tout le moins parler dun rendez-vous raté. Bévue heureusement rattrapée, diront certains, puisquau programme de ces festivités fassies figurait un colloque sur Le judaïsme marocain contemporain et le Maroc de demain.
En fait, ce colloque a pris la forme dune journée qui sest tenue, le 23 octobre dernier, dans les salons feutrés dun grand hôtel casablancais, avec la participation dune grosse centaine dinvités musulmans et juifs. Politiquement correcte par son cuménisme de bon aloi, la rencontre avait une tonalité très officielle : parmi les intervenants, à côté de quelques universitaires et de représentants de la diaspora juive marocaine, étaient présents des politiques (conseillers royaux, anciens ministres, ambassadeurs) ainsi que des responsables ou membres dinstitutions royales. Nul ne fut donc surpris dentendre répéter de fort belles choses sur la tolérance, louverture et lidentité plurielle du Maroc... Plutôt quun colloque scientifique, ce fut un moment déchange, de convivialité, au cours duquel chaque orateur a tenu à dire comment il se reconnaissait dans lautre et en quoi cet autre faisait partie intégrante de lui-même. Driss Khrouz, directeur de la Bibliothèque nationale, nhésita pas à affirmer : Parce que je suis marocain, je suis arabe, berbère, musulman, juif.... Dans un ordre quelque peu différent, André Azoulay, conseiller du roi, fit sienne cette identité composite quil revendique du reste depuis quelques années. Ahmed Abbadi, secrétaire général du Conseil des oulémas du Maroc, a quant à lui conclu son intervention sur une image plus poétique : La judéité marocaine circule dans notre identité comme leau dans les pétales de rose. Albert Sasson, membre du CCDH et de lAcadémie Hassan II des sciences et techniques, enfin, souligna la nécessité pour le Maroc, à linstar de ce qui se passe dans tous les pays du monde, de se poser la question de lidentité nationale : Qui sommes nous ? Que veut dire être marocain ?. En off, lun des participants est allé jusquà nous confier : Il est temps que le Marocain accepte la part juive qui est en lui, cest-à-dire quil reconnaisse les valeurs et lhistoire que musulmans et juifs du Maroc ont en commun. Et noublions pas que les Benchekroun, Kouhen et autres Guessous, musulmans aujourdhui, sont nos juifs dhier...
Autant de propos audacieux sur la marocanité qui donnent matière à réflexion. Y compris dans le sens optique de ce terme. Entre juifs et musulmans au Maroc, ne sagit-il pas dune double relation en miroir où chacun doit accepter dêtre à la fois pleinement soi-même et une partie de lautre ? Le Maroc est sans aucun doute le seul pays arabo-musulman où ce type de réflexion est possible. Félicitons-nous donc quune telle manifestation ait eu lieu.
Mais ce qui sest dit dans lespace clos de cette rencontre conviviale est-il unanimement partagé dans le reste du pays ? Ne faut-il pas aussi porter le débat à lextérieur des colloques et séminaires fermés ? Quel rapport le tout-venant des Marocains, la jeune génération, les partis politiques, les faiseurs dopinion de tout poil, entretiennent-ils avec leur histoire en général et avec celle des juifs marocains en particulier ? Que savent-ils aujourdhui de cette communauté ? Comment sest construite la représentation quils sen font ? Quont-ils gardé, au fond, de ce juif qui est en nous depuis que le Maroc existe ?
Lécole, premier coupable
Directeur du Musée du judaïsme marocain où il accueille des groupes scolaires, Simon Lévy, lune des principales figures historiques du PPS (ancien parti communiste marocain), déplore que les écoles nenseignent pas que notre peuple a une composante juive et une part de culture juive. De fait, dans les manuels dhistoire en circulation, quasiment rien nest dit de la présence deux fois millénaire des juifs sur la terre marocaine. Les rares fois où il est évoqué, le judaïsme reste une notion abstraite coupée de toute réalité, notamment locale. Les manuels de Tarbiyya Islamiyya (éducation islamique) ne sont pas plus diserts sur le sujet, ni même sur la notion pourtant essentielle en islam de Ahl Al Kitab (les Gens du Livre, juifs et chrétiens). Ils se contentent de citer, sans éclairage particulier, des versets coraniques où il est question de la Torah, des Evangiles, des prophètes Abraham, Moïse, Jésus...
Pas un mot non plus, à la différence des manuels dhistoire qui lui consacrent quelques pages, sur le dialogue entre les religions. En revanche, les élèves sont invités à consulter des sites Internet étrangers (Iran, Oman, Yémen) dont quelques-uns auraient mérité une lecture plus attentive avant dêtre conseillés à des jeunes esprits. Pour le Professeur Mohammed Kenbib, auteur de travaux de référence dont une thèse publiée par lUniversité de Rabat, Juifs et Musulmans au Maroc 1859-1948, limpasse faite sur le judaïsme marocain dans les manuels dhistoire provient avant tout du manque de formation de leurs auteurs sur ce sujet quon a lhabitude, par facilité, de considérer comme un détail. Lhistorien Jamaâ Baïda, que nous avons interrogé, ajoute que certains de ces auteurs reproduisent des stéréotypes quils ont eux-mêmes avalés sans discernement, y compris des amalgames créés par le douloureux conflit israélo-palestinien. Lun comme lautre nexcluent pas une imprégnation islamiste et linfluence de militants de lobscurantisme, prêts à faire un usage politique de lhistoire.
Mais les choses évoluent puisquune commission ministérielle, associant notamment des universitaires, a été chargée de faire des recommandations pour que les manuels soient en harmonie avec les évolutions du Maroc et accordent sa place à la pluralité ethnique, culturelle et religieuse du pays.
Cela étant, il serait faux daffirmer que les manuels scolaires marocains aujourdhui utilisés manifestent une hostilité à légard des juifs, comme cest le cas dans dautres pays arabo-musulmans. Ils pèchent davantage par omission. Omission évidemment regrettable parce que le savoir ainsi transmis est tronqué et ne rend pas compte de lidentité plurielle des Marocains. Pour être bien avec nous-mêmes, il nous faut être en paix avec la part de lautre qui est en nous, nous dit un enseignant de lycée. Avec raison : confondre identité et uniformité, nest-ce pas faire le jeu des tenants du repli sur soi et de la pensée monolithique dont on sait où elle peut mener ?
Ecran médiatique, brouillage identitaire
Lécole nest pas seule en cause. Une partie des médias contribue, sur la durée, à la désinformation et à la confusion des esprits. Pour preuve, les dérapages épisodiques de certains journaux nationaux. Mais, surtout, les programmes idéologiquement marqués, voire ouvertement racistes de plusieurs chaînes satellitaires du Moyen-Orient dont limpact est dautant plus fort que loffre télévisuelle marocaine nest pas à même, à ce stade, de proposer une alternative attractive.
La confusion la plus dommageable est celle qui consiste à ne pas faire la distinction entre juif et sioniste ou entre juif et israélien, à propos de la guerre qui oppose pays arabes et Israël, Palestiniens et Israéliens, et dont on sait combien elle pèse sur les relations entre juifs et musulmans au Maroc.
Résultat : pour les plus jeunes, le juif cest le soldat israélien. Leur méconnaissance vient aussi de ce quils nont pas mangé la dafina chez les voisins juifs et nont jamais fêté le Shabbat ou la Mimouna avec eux, nous dit Imane, secrétaire médicale à Casablanca, élevée dans une famille musulmane traditionnelle. Elle se souvient avoir vécu ces moments-là dans sa jeunesse. Difficile pourtant de considérer que les plus jeunes seraient, dans labsolu, les plus éloignés des juifs marocains. Lenquête LIslam au quotidien (Mohammed El Ayadi, Hassan Rachik et Mohamed Tozy, Ed. Prologues, 2007), est instructive à cet égard. A la question de qui vous sentez-vous le plus proche : un musulman afghan, un chrétien palestinien ou un juif marocain ?, 63% des Marocains interrogés répondent : dun musulman afghan et seulement 12% : dun juif marocain. Mais les 18-24 ans se déclarent plus proches du juif marocain dans une proportion plus élevée (16,9%) que les personnes de 60 ans et plus (6,9%). On notera que dans tous les cas, le chrétien palestinien vient en dernier, ce qui ne manque pas de surprendre quand on sait lattachement des Marocains à la cause palestinienne.
Dans ce brouillage identitaire, établir une équation entre juif et israélien ne revient-il pas, de fait, à assigner à identité israélienne les Marocains juifs? À nier leur marocanité, alors quils la revendiquent et quils en sont fiers ? Le secrétaire général de leur communauté, Serge Berdugo, ancien ministre, aujourdhui ambassadeur itinérant du roi du Maroc, nest pas le seul à lancer : Je suis Marocain et non pas Israélien !. Nest-ce pas aussi renforcer un communautarisme dans lequel, comme toute minorité, les juifs du Maroc ont une tendance naturelle à se retrancher à la fois pour affirmer leur singularité et se protéger face à la majorité ? Effet de miroir en retour : la majorité des jeunes juifs, une fois le bac en poche, partent et ne reviennent plus. Préparés quils sont à autre chose quà des perspectives davenir sur la terre natale par les amalgames entretenus, lenfermement communautaire. Mais aussi par loccultation de leur lhistoire.
Nous nous retrouvons en effet face à un oubli de deux mille ans de vie juive au Maroc, pour reprendre le titre dun des nombreux ouvrages de Haïm Zafrani, traduit en arabe par le Professeur Ahmed Chahlane de lUniversité de Rabat. Il y décrit les différents aspects, religieux, culturel et social de cette communauté et montre quelle a toujours été enracinée dans le terreau local, berbère et arabe. Cest aussi ce qui ressort de la contribution dEdmond Amran El Maleh à la Grande Encyclopédie du Maroc (1987), tout comme des Essais dhistoire et de civilisation judéo-marocaines de Simon Lévy.
Cest à cette lacune que voulait répondre le Centre de recherche sur le judaïsme marocain (CRJM) créé par Robert Assaraf en 1994, en organisant des colloques et en octroyant des bourses à des doctorants. Mohammed Laghraïb, un des rares spécialistes des juifs du Maroc à lépoque médiévale, aujourdhui enseignant-chercheur à lUniversité de Kénitra, a fait partie de ces boursiers. Robert Assaraf lui-même a signé plusieurs ouvrages volumineux et fort documentés sur lhistoire des juifs au Maroc. Depuis, le Groupe de recherches et détudes sur le judaïsme marocain (GREJM), animé par le Professeur Baïda et dautres universitaires, a vu le jour au sein de la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de Rabat. Un rapide retour sur lhistoire inspiré de ces différents travaux nest donc pas inutile.
Flash-back : au temps des dhimmis
Il est admis que la présence des juifs au Maroc remonte au moins à lépoque romaine. Des vestiges trouvés à Volubilis en témoignent : une inscription hébraïque sur une pierre tombale, une autre attestant de l'existence d'une synagogue dans cette ville ainsi quune lampe à ménora (chandelier à sept branches). A cette époque, les juifs étaient agriculteurs, éleveurs, ou commerçaient avec Rome. Après lislamisation du pays, ils poursuivront leurs activités mais auront le statut de dhimmi, qui accorde aux Gens du Livre protection et liberté de culte, à condition quils respectent la domination de lislam et paient un impôt de capitation, la jiziya. Ce statut fut appliqué de manière plus ou moins rigoureuse selon les dynasties, les sultans, linterprétation des fouqaha et le contexte socioéconomique du moment. Toujours est-il quen leur garantissant une autonomie sur les plans religieux, juridique et administratif, il les plaçait dans une situation que pouvaient leur envier leurs coreligionnaires vivant dans lOccident chrétien.
Certes, lhistoire du judaïsme marocain ne fut pas un long fleuve tranquille : des périodes de quiétude et de stabilité ont régulièrement alterné avec des périodes de persécutions, dexactions et de brimades (dont les musulmans eux-mêmes nétaient pas toujours exempts) à loccasion de crises politiques et économiques ou dun changement de dynastie... Ainsi les Almohades se sont-ils caractérisés par un rigorisme extrême à légard des non-musulmans, comme envers les musulmans jugés trop éloignés de lorthodoxie. Durant leur règne, de nombreux juifs furent contraints de sexiler ou, parfois pour la façade, de se convertir à lislam. Mais, dans lensemble, les dynasties marocaines ont offert à lélément juif des espaces daccueil et de cohabitation avec la majorité musulmane : aux pires moments du fanatisme chrétien, nest-ce pas au Maroc que les juifs expulsés dEspagne et du Portugal, en 1391 puis en 1492, trouvèrent une terre daccueil ?
Au XIXème et au XXème siècles, le judaïsme marocain est entré dans une nouvelle phase. Plusieurs facteurs vont modifier les équilibres politiques, économiques, sociaux et culturels antérieurs : la pénétration européenne, la création des écoles francophones de lAlliance israélite universelle (première école à Tétouan en 1862), laction dassociations philanthropiques juives, britanniques et américaines, le protectorat français puis le mouvement sioniste. On assiste ainsi à une occidentalisation des familles juives les plus aisées, tandis que la masse, malgré une amélioration de sa situation (uvres de bienfaisance, éducation, hygiène et santé sous limpulsion des associations juives étrangères), restera largement attachée à sa culture et à son judaïsme traditionnels. A lindépendance, Mohammed V fera des juifs des citoyens à part entière. Aujourdhui, la Constitution, qui garantit à tous le libre exercice des cultes, stipule explicitement que tous les Marocains sont égaux devant la loi.
Lhistoire du Maroc fait aussi apparaître que, bien que dhimmis et installés souvent dans des quartiers qui leur étaient propres (mellahs), les juifs ont pris une part active, de tout temps et sur tout le territoire, à la vie socioéconomique du royaume : artisans, commerçants généralement liés aux métiers de lor et de largent. Mais leur apport dans dautres domaines ne fut pas moindre. Si lon excepte la religion et ce qui relève de la sphère privée, il est évident que minorité juive et majorité musulmane ont toujours eu en partage les mêmes langues, la même culture, savante et surtout populaire : chants, poésie, proverbes, blagues, etc. Les points dinteraction et de confluence sont nombreux et féconds. Cette convergence se retrouve jusque dans les moments liturgiques : en temps de sécheresse par exemple, les deux communautés priaient et organisaient des processions pour demander la pluie (Istisqâ). Faut-il rappeler quaprès la victoire marocaine sur Sébastien 1er du Portugal à la bataille dite des Trois Rois (Oued Al Makhazine), le 4 août 1578, les rabbins décidèrent de célébrer chaque année cette victoire par des lectures dans les synagogues et la distribution daumônes (Pourim de Sebastiano) ? Leurs compatriotes musulmans ne devaient commencer à commémorer solennellement cette victoire que cinq siècles plus tard, souligne lhistorien Mohammed Kenbib.
Enfin, bien quexclus en principe de la sphère politique par leur statut de dhimmi, les juifs y ont joué un rôle influent, parfois de premier plan (Toujjar As-Sultan, interprètes, agents consulaires, conseillers, ambassadeurs...). Dans le mouvement national, avant même davoir accédé au statut de citoyens, un petit groupe de juifs marocains militera pour lindépendance du Maroc. Certains, comme Edmond Amran El Maleh, Simon Lévy ou Abraham Serfaty se sont illustrés par leur engagement politique, à gauche notamment.
Cest donc un fait : la cxistence entre juifs et musulmans a été réelle et continue, enracinant chez les uns et les autres le sentiment dune même appartenance marocaine. Pourtant, il sest produit une sorte de séisme qui va les séparer dans lespace et dans le temps.
Cassures, incompréhensions, exode
Les Marocains juifs, aujourdhui, sont installés pour la plupart à Casablanca. Leur nombre ? Environ 2000 pour une population globale de 30 millions, alors quen 1950, ils étaient près de 250 000 sur 10 millions. Il y a encore un demi-siècle, un Marocain sur 40 était juif. Aujourdhui un sur 10 000
Comment donc en est-on arrivé là ?
À 75 ans, Henri, ancien commerçant, qui na jamais quitté le Maroc, raconte : A partir de 1948, à Marrakech, les juifs de notre rue ont fait leurs valises, puis cest tout notre quartier qui sest vidé. Dans la montagne, des villages entiers sont partis en Israël. Le commerce de mon père ne marchait plus au mellah, alors ma famille est venue à Casa. Et là, ça a continué de plus belle et en cachette. Après, il y a eu les deux guerres entre Israël et les pays arabes, en 1967 et 1973. A ce moment-là, les plus aisés sont allés en France, au Canada et aux Etats-Unis. Cest cet exode brutal, douloureux et massif que mettent en scène les deux films marocains Où vas-tu Moché ? de Hassan Benjelloun et Adieu Mères de Mohamed Ismaïl. A Essaouira, le Maâlem Hassan, artisan ébéniste âgé de 86 ans, évoque ses souvenirs dans sa minuscule échoppe. Il noubliera jamais les mots de son voisin et ami de toujours, Refaïl, le jour où il quitta sa terre natale : Mon frère, on marrache au ventre de celle qui ma mis au monde. Le vieil homme parle de ce temps où il réveillait les juifs en frappant à leurs portes pour quils aillent accomplir leur prière du matin. Jétais comme leur muezzin !. Et il conclut : Je prie Allah quils reviennent tous et que ce soit comme avant parce quon mangeait, on buvait, on riait, on faisait des affaires ensemble et on saimait aussi....
Serge Berdugo est habitué à ce quon lui renvoie la même question : Mais pourquoi donc sont-ils partis ?. La question est légitime, dit-il, car les juifs nont jamais été reniés ou rejetés par leur pays. Mieux, ils ont été protégés : qui na pas en mémoire lattitude de Mohammed V lors de lapplication des lois anti-juives de Vichy, en 1941 au Maroc ?. Pourquoi alors cette hémorragie ? Selon certains, les premiers départs, à la création de lEtat dIsraël en 1948, sexpliquent par des raisons dordre religieux plutôt que politique : Il ne faut pas oublier, dit Serge Berdugo, que les juifs marocains ont toujours été profondément croyants. Dans leur esprit, ils répondaient à un appel messianique. Mais il y a, bien entendu, dautres raisons : la guerre israélo-arabe qui incitait chacun à choisir son camp, la politique du protectorat fidèle à ladage diviser pour régner, des événements inter-communautaires dramatiques, probablement manipulés, comme à Jerada, en 1948, et à Petit-Jean (aujourdhui Sidi Kacem), en août 1954, qui firent parmi les juifs 30 morts pour les premiers et 6 pour les seconds, ainsi que plusieurs dizaines de blessés, sans que, dans les deux cas, la police française nintervienne à temps pour éviter le massacre, lincertitude des juifs sur ce quils deviendraient dans un Maroc indépendant, lintensification de la propagande sioniste qui trouva un terreau favorable dans les populations pauvres des mellahs particulièrement sensibles à la promesse dun avenir meilleur, etc.
Chacune de ces raisons nourrissant lautre, elles vont profondément perturber les relations entre les deux communautés. A lindépendance, lémigration, quoiquinterdite, sest bien poursuivie. Et ce, malgré lengagement résolu de nombreux juifs dans le Maroc nouveau, malgré leur accession à la citoyenneté, malgré la multiplication des signaux forts en faveur de leur intégration : la nomination au gouvernement dun ministre juif, le Dr Léon Benzaquen, et la présence de plusieurs juifs à des postes de responsabilité dans la fonction publique et les grands organismes dEtat.
Les événements de lannée 1961 ne vont pas endiguer cette vague de départs. Le panarabisme est à lordre du jour et la visite du président Nasser à Casablanca saccompagne de dérapages policiers et dexcès de zèle nationalistes. Un juif était arrêté pour un oui ou pour un non, soit parce quil portait une kippa noire interprétée comme signe de deuil pour la visite de Nasser, soit parce quil portait du bleu ciel et du blanc, les couleurs dIsraël. Pendant une semaine, on est restés à la maison avec la colique au ventre, se souvient Estrella, partie de Casablanca deux ans plus tard. La même année, le Maroc adhère à lUnion postale arabe qui interdit toute communication avec Israël. Pour contourner linterdit, le courrier transite par la France : Ces lettres tant attendues, on se réunissait en famille pour les lire, à voix basse, raconte Estrella. Cette année 1961 reste marquée enfin par la mort de Mohammed V, le protecteur des juifs, ainsi que par un drame de lémigration clandestine organisée par les mouvements sionistes : des dizaines de juifs périrent lors dun naufrage. Dans les années 1960, il y eut aussi la fameuse affaire des conversions relayée, entre autres, par La Nation Africaine, le quotidien du ministère des Affaires islamiques (dirigé alors par Allal El Fassi). Cet organe publiait en effet, comme un tableau de chasse, des photos de juifs et de chrétiens convertis à lislam, souvent des filles mineures...
Tout cela provoque un sentiment dinsécurité durable dans la communauté juive et entretient un climat de tension et de méfiance entre les deux communautés. La suite sappelle les guerres de 1967 et de 1973. Nouvel exode : à la réalité des faits sajoutait, dans les esprits, langoisse sur le futur. Noémie, directrice dans une entreprise à Montréal, se souvient : Javais 15 ans et jhabitais Casa. A la rentrée scolaire 1967, au Cours complémentaire (Ndlr. établissement juif) où jétais élève, plus du tiers de mes camarades nétaient pas revenu. On ne parlait plus que du boycott des juifs dans les journaux, des agressions, des insultes... Même le regard des voisins musulmans avait changé, pourtant la guerre avait lieu à des milliers de kilomètres. Une vraie psychose. Quest-ce que nous avions à voir, nous Marocains, dans cette guerre ? .
Les contrastes dune communauté
Cette cassure et la dispersion des familles nont pas empêché que des juifs choisissent de demeurer dans leur patrie. On pouvait craindre que les attentats terroristes de 2003, qui ont visé entre autres des lieux appartenant à la communauté juive, portent un coup fatal à lexistence de celle-ci au Maroc. Il nen a rien été. Lattachement au pays et le pragmatisme ont prévalu : Nul nest à labri du terrorisme aujourdhui, répètent tous ceux que nous avons interrogés. Lun dentre eux, pourtant violemment agressé à Casablanca en 2002, au motif quil était juif, vit toujours au Maroc : Je suis marocain pour le meilleur et pour le pire, nous affirme-t-il avec une sagesse biblique. Un autre juif de Casablanca nous dit : Notre communauté, quasiment la seule dans le monde arabe, sest réduite comme peau de chagrin. Et pourtant elle tourne !.
Sa survie et son dynamisme, elle le doit en partie à des structures communautaires actives et fortes, relevant du Conseil des communautés israélites du Maroc (CCIM) dont le Secrétaire général est Serge Berdugo depuis 1987. A la question : pourquoi un CCIM aujourdhui alors que les Marocains juifs sont des citoyens à part entière ? Berdugo répond : Laisser sans structures un si petit nombre de juifs sur 30 millions de Marocains, ce serait criminel. Nous nempiétons pas sur leurs droits de citoyens, ce que nous leur permettons, cest de vivre leur foi et leur spécificité culturelle. Créée par le protectorat qui en a défini les statuts par un dahir en 1945, cette instance sest substituée à lorganisation traditionnelle où le Naguid ou Shaykh El Yahud, choisi par ses coreligionnaires, était chargé des relations entre la communauté et les autorités locales, régionales ou nationales. Aujourdhui, le rôle du Conseil, placé sous tutelle du ministère de lIntérieur, est de coordonner les communautés des différentes villes, de représenter la communauté juive auprès des instances du pouvoir et de veiller au bon fonctionnement des institutions juives. Celles-ci sont très organisées. À Casablanca, elles regroupent les douze synagogues encore en activité, le service de labattage rituel destiné à la dizaine de boucheries casher ; la gestion des cimetières, les chambres rabbiniques qui disent la loi de Moïse dans les tribunaux réguliers, des clubs et ces fleurons que sont les écoles, les uvres médico-sociales, et la Fondation du patrimoine culturel judéo-marocain, avec son musée du judaïsme, le seul du genre en pays arabo-islmamique. Le réseau scolaire juif qui compte environ 900 élèves se distingue par son originalité dans le paysage éducatif marocain : hormis les écoles religieuses, deux de celles qui relèvent de lIttihad-Maroc (anciennement Alliance israélite) scolarisent non seulement des élèves juifs mais aussi des musulmans. Il en est ainsi à lécole primaire Narcisse Leven, fréquentée par 26% denfants musulmans, et au lycée Maïmonide où élèves juifs et musulmans sont presque à parité numérique. Bien que ces établissements suivent les programmes du ministère français de lEducation nationale dont ils ont lhomologation, tous les élèves reçoivent néanmoins un enseignement dhébreu et darabe. Et lors des cours déducation religieuse juive destinés exclusivement aux élèves juifs, leurs camarades musulmans bénéficient de cours darabe supplémentaires. A lécole primaire, sur les 15 institutrices, neuf sont juives et six musulmanes, tandis quà Maïmonide tous les enseignants sont musulmans, à lexception de ceux dhébreu. Les groupes délèves qui étudient et samusent ensemble dans les cours de récréation joliment arborées, les relations au sein des équipes pédagogiques, tout témoigne dune coexistence paisible qui na rien dartificiel. Le directeur du lycée Maïmonide, Simon Cohen, qui a travaillé à Strasbourg auprès du philosophe Emmanuel Lévinas, nous explique avec une force tranquille : Ce que viennent chercher ici les familles musulmanes, ce sont les valeurs de respect, de paix, de justice que nous partageons. Avec les élèves, je parle au nom de la Bible et au nom du Coran. Et il ajoute en souriant : Quand je corrige leurs fautes darabe, moi M. Cohen, ça leur fait un effet extraordinaire. Non loin de ces écoles, le centre médical pour les économiquement faibles et le foyer pour personnes âgées nécessiteuses et sans famille offrent au visiteur un exemple tout aussi éloquent de cette coexistence. Cest le même esprit de partage qui règne entre médecins, infirmières, aide-soignants juifs et musulmans.
Aujourdhui, on a tendance à croire que toute la communauté juive vit dans laisance. Détrompez-vous, rectifie Serge Berdugo. Nous avons aussi des pauvres ! Pas moins de 400 personnes bénéficient dune prise en charge complète par nos uvres sociales (logement, habillement, scolarité...), dautres sont aidées aussi mais à un degré moindre.
Ce dispositif communautaire est incontestablement bien géré et très efficace. Toutefois, deux questions se posent.
La première touche à son mode de gouvernance qui a été chahuté ces dernières années, faute délections pourtant prévues par les textes. Aux yeux de certains, la représentation actuelle a fait son temps et doit se renouveler : Même au niveau politique national, il y a eu lalternance (ndlr, gouvernement Youssoufi en 1998) et il faudrait que notre communauté en reste à une époque révolue !, nous déclare un partisan de cet aggiornamento. Ceux qui tiennent les rênes du Conseil répondent, en sappuyant sur les textes, que cest au ministère de tutelle et non à eux dorganiser ces élections. La balle est ainsi renvoyée à la puissance publique, si bien que léquipe actuelle, comme les tenants du changement, devront vraisemblablement attendre que larbitrage soit rendu en haut lieu.
La deuxième question concerne les femmes, totalement absentes des instances de décision du Conseil et des représentations officielles. Où sont-elles donc ? A la manuvre, en coulisse. Elles font tourner la machine au jour le jour (voir encadrés). Yaël, femme au foyer, constate : Le Maroc a réformé la Moudawana pour les femmes musulmanes, des femmes sont au gouvernement et au Parlement. Mais nous, femmes juives, sommes toujours dans lombre. Selon les actuels responsables du Conseil, ce serait là encore en raison des textes qui nont pas évolué depuis 1945. Ce à quoi Yaël répond : Ces textes ne sont pas sacrés, on peut les modifier
. Arlette Berdugo, dans son livre Juives et juifs dans le Maroc contemporain (Ed. Geuthner, 2002), confirme de son côté que malgré lémancipation due à lécole et à lactivité professionnelle, les femmes juives restées au Maroc demeurent cantonnées dans le rôle de gardiennes de la tradition et de la famille.
Enfin, comme lécrit Edmond Amran El Maleh, le juif marocain nest pas un migrant qui aurait passé quelques siècles sur la terre marocaine. Comme son compatriote musulman, il y plonge ses racines. Quil vive ou non dehors, il est encore dedans. Amen.
* Franco-marocaine originaire dEssaouira, Ruth Grosrichard est professeur agrégée de langue et civilisation arabes à Sciences Po Paris, notamment spécialisée en Darija marocaine.
|
 |
Diaspora . Marocains dabord
La communauté juive marocaine ne se limite pas à ceux qui vivent au Maroc. Elle compte sur une diaspora estimée à un million de personnes au moins (entre 700 000 et 800 000 en Israël). Comme cest le cas pour les autres Marocains expatriés, le temps qui passe naffaiblit pas leur attachement au Maroc. Fruit dune histoire bimillénaire, cette fidélité sest sans doute même renforcée dans lexil et le déracinement, notamment pour ceux qui ont émigré en Israël où ils ont été longtemps marginalisés et peu considérés par leurs coreligionnaires ashkénazes. Simha, octogénaire installée au Canada depuis quarante ans affirme : Mon pays et mon cur sont au Maroc, même si jai un passeport canadien. Sur la Toile, les sites Internet dédiés à cet enracinement judéo-marocain fleurissent. Près de 5000 expatriés venus du monde entier se retrouvent chaque année à Ouezzane, Ben Ahmed, Safi, Essaouira... autour de tombeaux de saints à loccasion des Hilloulot (équivalent des moussems musulmans). Mais leur relation avec le Maroc passe aussi par dautres canaux tels que des coopérations scientifiques et médicales ou encore des projets commerciaux et technologiques. Le Rassemblement mondial du judaïsme marocain, né dans les années 1980, entend les fédérer pour maintenir des liens avec le Maroc et uvrer à la paix entre juifs et musulmans, arabes et Israéliens. Plus récemment, dautres groupements au nom chaque fois plus englobant ont vu le jour (Union, Fédération mondiale...). Mêlant surenchères et enjeux de pouvoir, ces structures prétendent chapeauter cette diaspora au potentiel politique, économique et culturel considérable. |
|
 |
Le saviez-vous ?
Il existe au Maroc un enseignement dhébreu dans tous les départements darabe et dans ceux détudes islamiques. Le Professeur Mohamed El Medlaoui, spécialiste de linguistique et détudes hébraïques, espère que la nouvelle organisation des études par modules ne réduira pas la place de cet enseignement. Il vaut la peine de signaler que Dar al Hadith al Hassaniyya de Rabat, institution musulmane sil en est, destinée à la formation des oulémas, dispense elle aussi un enseignement dhébreu.
Le club Mimouna, du nom de la fête juive marocaine, a été créé il y a un peu plus dun an par un groupe détudiants au sein de lUniversité Al Akhawayn à Ifrane. Son but est de faire connaître la culture judéo-marocaine et la diversité du patrimoine marocain aux jeunes qui seront les adultes de demain, pour rappeler que le Maroc a été et restera toujours un exemple de coexistence judéo-musulmane, et pour influer positivement sur lintolérance croissante au sein de la société marocaine. Si une partie des étudiants comprend et accepte cette initiative, dautres manifestent ouvertement leur hostilité. Il nous arrive denregistrer des actes dintolérance de leur part. Certains sont allés, parfois, jusquà commettre des gestes inacceptables comme dessiner des croix gammées sur les portes des deux cofondateurs du club, déplorent les animateurs de Mimouna. Avant de conclure : Cela ne nous décourage pas, bien au contraire ! |
|
 |
Parcours. Des femmes de devoir
Les figures visibles et médiatiques de la communauté juive au Maroc sont exclusivement masculines et liées au Pouvoir : André Azoulay, Serge Berdugo, Robert Assaraf... Le lien avec le Marocain de la rue, ce nest pas vraiment eux qui lentretiennent. La proximité quotidienne entre juifs et musulmans est assurée par des anonymes, et notamment par des femmes. Portraits.
Esther Schluss sexcuse dêtre un peu en retard à notre rendez-vous : ...Jétais à la clinique avec Max pour les examens demandés par le Dr Chraïbi. Le téléphone sonne, elle décroche : Dr Chraïbi, oui mon cher docteur, les examens sont faits et jai raccompagné Max au Home.... Décryptage : la veille à 11h du soir, linfirmière de garde du foyer pour personnes âgées de la communauté juive lavait appelée : Max, lun des pensionnaires, nallait pas bien. Ni une ni deux, le temps de sasperger le visage et denfiler sa robe, la voilà dehors. À 11h du soir, seule ? Aucun souci, lépicier en bas de chez moi me protège et mappelle le taxi. Nous sommes au centre médical de Casablanca, créé en 1947 par le Dr Léon Benzaquen, qui la recruta en 1954 alors quelle venait dobtenir son diplôme dinfirmière. Aujourdhui, cette petite dame au grand cur et au dévouement sans faille en assure la direction au jour le jour. Les consultations de médecine générale et de nombreuses spécialités sont fréquentées par les khiloukim (juifs nécessiteux) et par le personnel musulman travaillant dans les structures communautaires juives.
Nous sommes dans une école juive, cest daccord, mais nous sommes au Maroc et il nest pas question que je réponde favorablement à la demande de certains parents qui sollicitent une dispense darabe. Sylvie Ohnona, 52 ans, directrice de lécole Narcisse Leven à Casablanca, annonce ainsi clairement la couleur. Elle nous invite dailleurs à entrer dans une classe, où enfants juifs et musulmans sont justement en cours darabe. Dune famille originaire dErfoud, Mme Ohnona, qui dégage une autorité naturelle et souriante, a dabord été médecin pendant 15 ans avant de passer à la pédagogie. Ses études, elles les a faites à la Fac de médecine de Casa : Jétais la seule juive dans lamphi sur 500 à 600 étudiants. Le racisme ? Quand jétais petite, jai connu les jets de pierre et les insultes, aujourdhui ça narrive plus, répond-elle, avant dajouter quand même que les expressions du genre lehoudi hachak (le juif sauf ton respect) nont pas disparu. Sa devise : Certains dans notre communauté vivent en auto-suffisance, ce nest pas bon. Il faut faire preuve douverture à lautre et de plus desprit citoyen. On a tellement de points en commun...
Zari Abergel, la quarantaine, est arrivée à Casablanca, il y a juste quatre ans. Elle vient de Safi où elle a continué dhabiter après la mort de ses parents. Aujourdhui, elle veille sur les 70 pensionnaires, femmes et hommes, du foyer pour les personnes âgées nécessiteuses de la communauté juive, appelé Home des vieillards, avec laide dune trentaine dinfirmières, garde-malades, personnel dentretien, en majorité musulmans. Cétait dur au début, aujourdhui je me suis habituée. Les installations offrent tout le confort et lhygiène nécessaires, mais ce qui frappe aussi cest lattention portée par le personnel à ces pensionnaires : Ils nont plus personne au Maroc, alors on est un peu leur seconde famille, dit Zari Abergel avec une émotion perceptible. Nous sommes à la veille de Shabbat et les tables sont bien dressées, selon la plus pure tradition, pour le repas du vendredi soir. A lextinction des feux, Zari regagne son domicile après une semaine de travail bien remplie. Son repos peut alors commencer : elle passe le samedi à la maison. Le dimanche, de temps en temps, elle prend le car dès laube pour aller respirer lair de Safi, sa ville, et sen retourne le soir à Casablanca. Un bien long voyage en une seule journée ? Elle répond : Oui, mais jaime la ville et les gens là-bas, et même si je nai plus de famille, jy suis chez moi. |
|
 |
Analyse. Une histoire à suivre
0n le voit bien, ce qui continue principalement de perturber les relations entre juifs et musulmans au Maroc, cest le conflit entre les pays arabes et Israël, la guerre entre Israéliens et Palestiniens. Le rôle important que jouent des officiels israéliens dorigine marocaine, engagés dans le camp des faucons et des ultra-nationalistes, notamment au sein du Likoud, ne contribue évidemment pas à lapaisement. Au Maroc même pourtant, un certain nombre de juifs nont pas manqué très tôt de prendre position. Chacun sest engagé à sa façon, depuis les anti-sionistes et militants de toujours de la cause palestinienne tels que Sion Assidon, Edmond Amran El Maleh ou Abraham Serfaty, jusquaux partisans actifs du dialogue et dune paix juste conduisant à la coexistence de deux Etats, palestinien et israélien. Dans les années 1970, avec dautres personnalités juives marocaines et du monde arabe, André Azoulay créait Identité et Dialogue. Ce groupe qui appelait déjà à la création dun Etat palestinien vivant en paix aux côtés dIsraël eut un dialogue suivi avec lOrganisation de libération de la palestine (OLP). Aujourdhui, ce conseiller du roi, indépendant de toute instance communautaire, affirme que son engagement pour la cause palestinienne est sa manière à lui dêtre fidèle à son histoire et aux valeurs du judaïsme marocain : Je ne suis pas juif par le sang que jai dans les veines mais par les valeurs dans lesquelles jai été élevé en tant que Marocain de confession juive. Pour rester cohérent avec ma culture, je dois me battre tous les jours pour que les Palestiniens retrouvent leur souveraineté, un Etat où identité et dignité se conjuguent de la même façon quen Israël. Ces différents gages suffiront-ils pour ramener, au Maroc tout au moins, la sérénité dans les esprits, chez les deux communautés ? Il y faudra, sans doute, un travail de mémoire partagé associant le plus grand nombre, ainsi que des actions visant à sensibiliser un très large public : révision des programmes scolaires, émissions de télévision, expositions, etc. Le Maroc a montré, et linstance équité et réconciliation (IER) en a donné la preuve, quil était prêt à faire un retour sur son histoire et à linterroger. Dans le cas présent, cest à la fois de la mémoire et de lidentité marocaines quil sagit. Que serais-je sans toi ?, chante Aragon. Juifs et musulmans marocains seraient bien inspirés sils se posaient la même question. Alors peut-être leur histoire commune, ce roman inachevé, reprendra-t-elle comme autrefois ? On est en droit de lespérer car le poète disait aussi : Tout ce qui fut sera pour peu qu'on s'en souvienne.
|
|
|