Hold-up
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Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)
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La monarchie na pas arraché, seule, lindépendance du Maroc. Assez de ce détournement de lHistoire !
Cette année, nous avons encore été témoins de la même fable : la commémoration de la fête de lindépendance le 18 novembre, en référence à lannée 1955. On sait pourtant que le Maroc (et encore, uniquement sa partie centrale) na accédé à lindépendance que le 2 mars 1956 date de signature de la convention abrogeant le protectorat français. Pourtant, cette date nest ni fériée ni
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commémorée. Il ny en a que pour le 18 novembre, jour de la proclamation de lindépendance par feu Mohammed V le Libérateur, selon Le Matin du Sahara.
Répétons-le : cest un mensonge éhonté. Le 18 novembre 1955, Mohammed V, de retour dexil depuis deux jours, na fait que délivrer un discours. Un discours certes historique, mais dont lobjet était seulement dannoncer louverture de négociations avec la France, en vue, selon les propres mots du souverain, de définir le cadre et le contenu de lindépendance de notre pays (sachant qu) au terme des négociations, le régime du protectorat prendra fin. Ces négociations, entamées durant lété 1955 à Aix-les-Bains pendant que Mohammed V était toujours en exil, avaient été menées côté marocain par des cadres du mouvement national (Istiqlal et Choura). Et si elles ont abouti sur lindépendance, le 2 mars 1956, cest avant tout parce que la France sy était retrouvée acculée, après plusieurs années de résistance acharnée et des centaines de morts au champ dhonneur. Des Mohamed Zerktouni, des Allal Ben Abdellah, des Ahmed Rachidi, des Houmane Fetouaki, des Abdellah Chefchaouni
De ces héros marocains, on ne trouve aucune trace dans les manuels dhistoire.
Selon Le Matin, qui seul donne le la de lhistoire officielle, Mohammed V a défait le protectorat en novembre 1955, en faisant signer à Antoine Pinay la déclaration finale de lindépendance. Comment peut-on mentir aussi effrontément ? Mohammed V et Pinay nont rien signé du tout. À peine ont-ils eu, 10 jours avant le retour dexil du roi (lui-même arraché grâce à linsistance des nationalistes) un entretien cordial, durant lequel le président du Conseil français a réaffirmé la disposition de son gouvernement à poursuivre les pourparlers entamés à Aix-Les-Bains. Quant aux nationalistes auteurs des pourparlers, cest à peine si Le Matin les cite au détour dun paragraphe et uniquement pour dire que Mohammed V était leur chef de file (mensonge, là encore. Le roi avait certes un fort statut symbolique, mais pendant son exil malgache, il nétait même pas au courant de ce qui se tramait au Maroc). Les faits darmes de la résistance ? Gommés ! Linsurrection héroïque de Abdelkrim Khattabi ? Rien de plus quune guérilla dans le Rif. Les quelque soixante courageux signataires du manifeste de lindépendance, qui ont mis leur vie en péril pour clamer leur patriotisme ? Rien nest dit deux, sinon quil sagissait dun vague collectif national qui ne mérite dêtre cité que pour rappeler le soutien total que lui a apporté Mohammed V (ce qui est à moitié faux au mieux pouvait-on interpréter les atermoiements du sultan, à lépoque de la publication du manifeste, comme une inclination à ne pas désavouer frontalement ses auteurs
)
Pourquoi ce hold-up sur lHistoire ? Pour affirmer quil ny a quune seule légitimité qui vaille au Maroc, celle conférée par le sang royal ? On peut encore admettre que ce positionnement mémoriel frauduleux ait été utile à Hassan II pour terrasser ses adversaires du mouvement national. Mais aujourdhui, plus dun demi-siècle plus tard, quel est lintérêt de perpétuer le mensonge ? Le trône est solidement installé, plus personne ne le menace. Mohammed VI a, dit-on, lavenir démocratique du Maroc à cur. Mais aucun avenir serein ne se bâtit sur un passé tronqué. Un réexamen de lHistoire officielle serait, plus que bienvenu, nécessaire. Ne plus empêcher lémergence dautres héros serait pour la monarchie un signe de maturité. Continuer à le faire est, au contraire, révélateur de sa faiblesse. Quand on sait le pouvoir absolu quelle détient, cest pour le moins un piteux paradoxe. |