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Propos recueillis par Fadma Aït Mous
et Driss Ksikes Editing TelQuel
Interview. Tradition, modernité : le mariage impossible
Abdellah Laroui, premier adversaire du passéisme des sociétés arabo-musulmanes, revient sur notre retard de croissance culturel, sociétal et économique. Nous publions, ci-après, les extraits les plus saillants de linterview accordée par le grand penseur marocain à notre confrère Economia *
Dans votre dernier livre, Sunna Wa Islah, vous parlez de la lecture du Coran en évoquant plus son impact sur laffect que sur la raison. Comment faut-il lire cette assertion de la part dun rationaliste ?
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Je nai jamais dit que la raison est une totalité qui exclut tout ce qui nest pas elle. Dailleurs jutilise plutôt le terme de rationalité, qui implique le concours de lhomme, comme lindique le terme arabe de aql. Jai précisé à plusieurs occasions que le domaine de la rationalité est circonscrit (la science expérimentale, la politique et lhistoire en tant que servante de la politique). Mais lexpérience humaine ne sarrête pas là ; il reste un vaste domaine où la rationalité ne joue pas un rôle majeur, ou joue un rôle mineur. Ce qui ma toujours paru dangereux, au vu des précédents historiques, cest dintroduire lirrationnel dans un sujet qui, par définition, ou convention, ou utilité certaine, doit rester sous le signe de la rationalité. Lirrationnel est tenu à lécart du bien commun (commonwealth) pour la simple raison quil est incontrôlable (que faire de la magie en science, de la violence en politique, de la démence en histoire ?). Il reste à lirrationnel le vaste domaine de lexpérience individuelle, lart, la littérature, la religion. Une petite digression. Je suis outré que dans nos écoles, le livre sur léducation religieuse commence par un chapitre sur le ghaïb, linvisible, non pas que je nie le ghaïb, mais je métonne simplement quon puisse en entretenir des enfants alors quon devrait en discuter avec des adultes, longtemps après quils ont quitté lécole. Lendroit nest tout simplement pas approprié.
Le couple tradition/modernité continue davoir le vent en poupe, que ce soit dans le discours de lEtat ou au sein de la société. Vous avez déjà écrit que les deux sphères tradition et modernité ne peuvent cohabiter dans un même espace-temps. Doù vient cette certitude ?
Je rappelle que les deux concepts, tradition et modernité, ne coexistent que dans les discours, pas dans les faits. On parle bien de médecine traditionnelle, darchitecture traditionnelle, dart traditionnel, comme curiosité ou résidu. Mais avez-vous vu dans la rue des motos traditionnelles, dans le ciel des avions traditionnels, dans les hôpitaux des scanners traditionnels ? À moins quil ne sagisse dun dualisme dun genre particulier : le corps est moderne et le cerveau traditionnel. Dans ce cas, il sagit bien dun regard (traditionnel) quon jette sur une réalité (moderne). Or, quand on reprend les textes anciens, on se rend bien compte que la tradition écrite, dont nous avons la trace, est toujours un discours sur une réalité. La Sunna est toujours le procès fait à une bida. Cette dernière renvoie à ce qui est vécu, ce qui est palpable, et la Sunna nen est que la condamnation verbale, sociale, politique. Ce quon appelle résurgence de la sunna est en toute rigueur renomination de ce que lhistoire crée, innove. La nouveauté blâmable nest jamais effacée, annihilée, elle est seulement étiquetée différemment. Cest ce que nous vivons aujourdhui. Islamiser, traditionnaliser la modernité, est-ce autre chose quadapter sous un autre nom ce dont on ne peut se passer? On la bien vu à propos des produits financiers islamiques. Ils étaient connus, ont été utilisés, puis abandonnés, peuvent toujours être utilisés et abandonnés à nouveau. Ils ne sont islamiques que de nom, parce quils ont eu cours dans le passé, dans les pays musulmans.
Mais est-ce que la réinvention de la tradition est compatible avec la notion de modernité ?
Je me demande si le fait de renommer une chose apparue dans une autre société nest pas un moyen, pour toutes les sociétés actuelles, et pas seulement les nôtres, déviter la question des finalités. On passe dune langue à une autre, comme un enfant qui, jouant au lego, remplace un cube vert par un autre jaune et croit avoir accompli un acte de conséquence. En faisant leffort de renommer, on se persuade davoir compris le concept, alors quon en est loin. Le danger nest pas de re-nommer, mais de concentrer son attention sur le mot au détriment de la chose.
Que pensez-vous de la persistance de ce couple contre-nature (tradition et modernité) dans les discours dominants au Maroc ?
Je nen ai retenu quun aspect. La tradition, qui est en fait une sorte de commentaire déphasé à propos dune réalité en cours - réalité qui nest pas vue ou est violemment niée - ne permet pas de sinsérer pleinement dans la modernité.
Est-ce quon peut dire quen adoptant ce dualisme, il y aurait une volonté
(politique) de faire retarder le développement ?
Je ne le pense pas. La question peut être posée autrement, en se référant à la ruse de lhistoire chère à Hegel et Marx. Dailleurs, on peut se poser la question autrement. Lidée est la suivante : pour faire adopter à une société une invention née chez lennemi héréditaire, vous la renommez. Vous vous donnez limpression dinventer ce que vous empruntez à autrui mais qui répond à un besoin réel ressenti par lhumanité entière. Cest peut-être ce que nous sommes en train de vivre à travers tout ce bruit et toute cette fureur. Dautres peuples nous ont précédés dans cette voie, faisant preuve dune folie bien plus destructrice. Que de théories na-t-on pas échafaudées sur les particularités qui auraient prédisposé le Japon à être plus moderne que les plus modernes des Européens ! Je ne citerai que le fait de lalphabétisation. On nous dit quelle y aurait été générale dès la fin du XIXème siècle, bien plus tôt que dans la plupart des pays occidentaux. Mais étant donné la différence des signes utilisés dans lécriture, parlons-nous de la même chose ? Peut-être que les Japonais nont fait que renommer ce quils ne pouvaient ni refuser, ni dédaigner. En ayant bien vu lutilité, ils lont adopté avec la fermeté qui les caractérise. Alors que ce qui nous caractérise, nous, cest la temporisation. Tout le problème, en ce qui nous concerne, cest de savoir si nous pourrons un jour être réellement inventifs. Passerons-nous du commentaire à lexpérience directe ? Au milieu du XIXème siècle, Russes et Américains posaient la même question au sujet de leurs sociétés respectives.
Vous avez écrit que lutopie islamique est restée bien vivante avec sa conséquence inévitable de dévaloriser lidée même de lEtat. Par quoi
pensez-vous aujourdhui que lavènement dun Etat moderne soit le plus freiné : par le poids du religieux ou par le recul du rôle des institutions ?
Je faisais référence à lopposition entre lidéologie de lEtat islamique (califat) et la réalité de lEtat national. La persistance de la première ne permet pas la consolidation de la seconde. Si vous dites à tout propos le Coran est notre Constitution vous empêchez celle que vous avez adoptée par référendum de simposer comme seul recours. Le droit est miné à la base. Nous faisons toujours face au même dilemme, mais dans une situation aggravée. Du temps de Hassan II, le danger pour le régime, et il faut le dire, pour lunité nationale, venait de pays comme lEgypte ou la Syrie, porte-drapeaux de larabisme. Aujourdhui, il vient de pays moins évolués historiquement et socialement ceci est un fait mais avec des moyens infiniment plus grands que nen possédèrent jamais les premiers. Pensez à leur presse, à leurs chaînes de télévision, à leurs organisations caritatives, etc. LEtat national, au Maroc comme ailleurs, na aucun moyen de sen préserver, il doit même composer avec ces Etats. Le Maroc est économiquement arrimé à lEurope mais semble émotionnellement incapable de se détacher de lOrient.
Est-ce à votre avis un paradoxe qui nécessite une rupture ?
La rupture intellectuelle, facile à opérer, est sans doute utile ; la rupture émotionnelle, plus difficile, nest pas absolument nécessaire. Dans ce cas aussi, jaurai recours à la distinction entre public et privé. Si les gens, à titre individuel, tiennent à certaines manières de shabiller, de manger, de se tenir, de se conduire avec les femmes, etc., pourquoi sen offusquer ? Sils y trouvent satisfaction personnelle et équilibre psychologique, pourquoi les en priver ? Après tout, bien des traditions locales, familiales, communautaires, et qui nous séparent les uns des autres, persistent encore chez nous. Mais sur le plan public, quand se décide lavenir du pays dans son ensemble, cest le discours rationnel qui doit primer, non lexemple; doù quil vienne.
Quest-ce qui vous a rendu indulgent vis-à-vis de Hassan II quant à sa politique économique ?
En matière de politique économique, on na pas à juger par rapport aux désirs, qui sont illimités, mais en tenant compte des contraintes, des possibilités offertes. En temps de guerre, on ne reproche pas à un général la faille stratégique, qui ne dépend pas de lui, mais lerreur tactique qui découle de sa libre décision. Il est vrai que le chapitre sur léconomie dans Le Maroc et Hassan II est le moins critique. En réalité, javais en vue surtout le gouvernement Youssoufi que je voyais tous les jours maltraité dans la presse. Mais qua-t-il fait pour les pauvres, les chômeurs, les jeunes, disait-on. Comme si des problèmes de nature structurelle qui résultent de plusieurs siècles de retard pouvaient être réglés en quelques années. Surtout que ces critiques venaient des cercles qui ont le plus profité de la politique quils dénonçaient.
Léconomie moderne, nous sommes en plein dedans sans en maîtriser les ressorts. Dun côté, la bulle boursière enfle, et dun autre, dans la réalité, les disparités sociales sont au bord de lexplosion. Pensez-vous que ce paradoxe soit le prix à payer dans un processus de libéralisation ?
Lanalyse du système capitaliste ne peut être séparée de lanalyse libérale. Mais le point que Marx a soulevé, et qui na jamais été démenti par les faits, cest que la théorie (capitaliste ou libérale) postule la liberté de lindividu mais ne fonctionne quavec des groupes. Ce qui concerne directement la question posée est une autre contradiction indépassable, entre le matériel et limmatériel. Le capitalisme développe de plus en plus le second, en narrivant jamais à se détacher du premier, quil minimise continuellement jusquà parfois léliminer de ses calculs. Alors, le matériel, comme le groupe, se rappellent au capitalisme par les crises. Pendant dix ou vingt ans, il ny a pas de crise, alors on affirme que la théorie des crises est morte. Puis la crise survient à nouveau. Pourquoi ne pas revisiter ce quen disait Marx ? Théoriquement, la Bourse est là pour organiser lépargne et la mettre à la disposition de ceux qui produisent des biens matériels, mais par une autre forme de la contradiction citée plus haut, le capitalisme donne deux valeurs à une même chose, celle quon observe et celle quon anticipe. Et alors, on est tenté de jouer sur les disparités. Cela, on ny peut rien, car le caractère essentiel du capitalisme, cest quil change radicalement notre perception du temps. Maintenant, si tout cela est bien compris, il ny a pas trop de mal, car la crise fait partie du système. Si ce nest pas compris parce que léconomie, en tant que discipline, nest pas ou est mal enseignée, comme chez nous, le passage inéluctable du matériel à limmatériel de la production à la Bourse - renforce la foi irrationnelle dans linvisible, le ghaïb. On croit que lon peut devenir riche du jour au lendemain si lon sait obtenir un prêt sans garantie, si lon sarrange pour avoir linformation adéquate ; on croit que lEtat peut tout financer, que sil ne le fait pas, cest quil ne veut pas, par mépris ou perversité. Et on retrouve le problème de léducation.
Vous êtes lun des rares penseurs libéraux qui se réfèrent encore, abondamment, à Marx. Quest-ce qui explique son actualité, pour vous ?
Tout simplement parce quil est le théoricien le plus conséquent du capitalisme et du libéralisme. Il voulait certes les dépasser, mais il voulait surtout les comprendre. On oublie, ou on ignore, que ceci était très clair pour un homme comme Joseph Schumpeter. Certains confondent Marx, marxisme, bolchevisme, léninisme, stalinisme, comme dautres avant eux ont confondu Rousseau, Robespierre, la Terreur, etc. Rousseau a été oublié pendant cinquante ans, traité dhomme instable et desprit déréglé, puis il a fini par retrouver sa juste place. Bien entendu, Marx ne représente ni le savoir total, ni le dépassement de léconomie, ni laccomplissement de lhistoire, comme ont pu laffirmer, à un moment ou à un autre, certains parmi ceux qui le vilipendent aujourdhui. Il est le commentateur doué, souvent profond, lanalyste autorisé des penseurs qui ont symbolisé, chacun dans son domaine, un aspect de la modernité. Pour ma part, jy ajouterai Machiavel et Ibn Khaldoun. À son miroir, ils prennent pour moi plus déclat.
Vous êtes un penseur très reconnu mais esseulé. Quest-ce qui empêche le Maroc davoir les canaux et les mécanismes nécessaires pour que la production intellectuelle soit prise en compte dans la prise de décision, économique et politique ?
Pensant contre la tradition, je ne pouvais que heurter. Or, les hommes au pouvoir, à quelque niveau que ce soit, ne peuvent se payer le luxe de heurter. Ils voudraient réformer en donnant limpression de conserver. Ceci nest pas particulier au Maroc. Jai souhaité par exemple lautonomie de luniversité, espérant que plus de responsabilité, de liberté daction, de variété dans le recrutement (même à lextérieur du Maroc), en feraient un foyer de modernisation. Mais le Pouvoir, en décidant de lui accorder un maximum dautonomie, a renforcé le camp de la tradition (volontairement ou non, je nen sais rien). En fait, il a donné à ce camp de la tradition plus de possibilités pour agir. Le résultat de la réforme na pas été à la mesure des espérances. Devons-nous les condamner pour autant ? Non, nous devons simplement en conclure que luniversité ne peut être moderne dans une société qui nest pas tout à fait décidée à lêtre.
Quest-ce qui fait que vous décidez décrire en arabe ou en français ? Pouvons-nous dire que le conceptuel est en français et lémotionnel en arabe ?
Pas du tout. Souvent cest le hasard qui décide, le fait que je sois invité à parler devant un auditoire arabophone ou à écrire un article pour un journal étranger. Reste quayant pris la plume et commencé à rédiger en français ou en arabe, cest le concept qui me guide dans le premier cas et létymologie dans le second. La raison en est, me semble-t-il, que létymologie française me fait défaut, nayant pas fait de latin. Jen prends conscience quand je lis un auteur classique ou même un écrivain moderne comme Aragon. Alors quen arabe, la situation est différente. Dans Mafhum a-Tarikh (Le concept dhistoire), cest létymologie du mot hifdh qui ma guidé vers une théorie spécifique de la tradition, je ny serais pas arrivé sans cela. De même, dans Sunna Wa Islah, (Tradition et réforme), cest létymologie du mot Quran qui ma éclairé la figure dAbraham. Aussi étrange que cela puisse paraître, cest cela que la tradition nest pas prête à faire, elle donne pour évident ce qui ne lest pas. |
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Bio express.
1933. Naissance à Azemmour.
1973. L'idéologie arabe contemporaine : essai critique (éditions Maspero).
1980. Les origines sociales et culturelles du nationalisme marocain (éditions Maspero).
1987. Islam et modernité (éditions La Découverte).
1992. Esquisses historiques Casablanca (éditions du Centre culturel arabe).
1999. Islam et histoire : essai d'épistémologie (éditions Albin Michel).
2005. Le Maroc et Hassan II : un témoignage (Presses Inter Universitaires). |
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