|
Par Ayla Mrabet
Edition. La revanche dune bannie
|
Christine Daure-Serfaty
(AFP)
|
La Femme d'Ijoukak, unique roman de Christine Daure-Serfaty, écrit pendant ses années d'exil forcé, vient d'être publié au Maroc. Lecture entre les lignes.
Une femme creuse dans son passé, celui d'un Maroc "au temps des Français". Mathilde, fille du protectorat, d'une France qu'on lui raconte et d'un Maroc qu'elle a vécu, prospecte, comme pour vérifier ses souvenirs, les vivifier, retrouver le Haut Atlas de son enfance : le col du Tizi n'Test, la région de Goundafa, celle d'Asni. Reprendre, surtout, le |
|
chemin d'Ijoukak, village au-dessus duquel était nichée une maison, dans laquelle était cachée une dame. Une folle, dit-on. C'est cette histoire-là que veut découvrir - d'abord par curiosité, puis par implication -, la narratrice. Par le souvenir de cette femme cloîtrée, La femme d'Ijoukak, se tisse le récit et se tassent les énigmes, à une époque où, même vingt ans après le protectorat, la police est partout.
Un livre comme palliatif
La femme qui creuse dans son passé, c'est aussi l'auteur du roman. Christine Daure-Serfaty ne se souvient plus exactement quand est-ce qu'elle a écrit La femme d'Ijoukak, son seul et unique roman, publié une première fois en 1997. Dans les années 90, lance-t-elle, hésitante. Peut-être même avant. Le contexte dans lequel elle l'a écrit, lui, ne peut être oublié, même si elle le voulait. Le petit encadré du quatrième de couverture, signé par l'écrivaine, livre d'ailleurs sa démarche : J'étais en France alors, expulsée et interdite au Maroc. Quand on lui demande d'en dire plus, l'épouse d'Abraham Serfaty ajoute avec simplicité que la naissance de ce roman fut pour elle une sorte de palliatif, pour me consoler de mon exil forcé, retrouver mon attachement au Maroc par les mots, atténuer l'idée de ne pas pouvoir y remettre les pieds.
À l'époque, tout ce qui avait trait à Christine Daure-Serfaty était proscrit. Elle détaille : La femme d'Ijoukak, comme tous mes autres livres, a été censuré au Maroc. Sauf que celui-ci, mon unique roman, n'est pas un livre politique. Il a été interdit, tout simplement, à cause de mon nom. Tout ce qui compte aujourd'hui, c'est que le livre soit, enfin, édité dans son second pays. Elle l'a relu, ici, au Maroc. De retour aux sources, celles de l'inspiration du moins, Christine Daure-Serfaty avoue avoir été troublée par sa relecture. Etonnée, parce que sous chaque mot écrit repose quelque chose de vrai. Ca m'a rappelé mon exil, quand j'ai essayé de rassembler quelques moments de vie.
Une époque peu exploitée
Quant à distinguer la fiction de la réalité, elle-même n'arrive plus vraiment à les dissocier. C'est mon histoire, celle de ma mère, celle de mes filles, que j'ai romancée, résume Christine Daure-Serfaty, qui a sondé, dans l'exclusion, la mémoire de ces lieux qu'elle chérissait au Maroc, et qu'elle a prêtée, avec ces propres vestiges, à ses personnages.
Si Christine Daure-Serfaty ne considère pas son roman comme politique, il n'en reste pas moins baigné dans une atmosphère où la suspicion, la surveillance et le pouvoir makhzénien ponctuent le récit, où la discrétion pernicieuse des policiers donne un coup de fouet dans les rêveries et questionnements intemporels des personnages. Les menant un à un, silencieusement, vers la mort, qu'elle soit littérale ou symbolique. Dans un style empreint d'une passion féroce pour le Maroc et ses bourgades négligées, Christine Daure-Serfaty croit à la restitution d'une mémoire trop souvent mise aux oubliettes, d'une époque trop souvent peu exploitée par la littérature. A l'auteur de conclure, parlant presque d'elle-même : C'est comme si la femme d'Ijoukak, enfin, rentrait chez elle, au Maroc.
La Femme d'Ijoukak, Tarik Editions
|
|