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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Aicha Akalay

Cinéma. Le prophète rouge

Le réalisateur Rabah Ameur-Zaïmeche signe un film coup de poing.
(DR)

C’est la rencontre de deux prophètes, Marx et Mohammed, il fallait donc oser. Et c’est un Algérien qui l’a fait. Le film s’appelle Le Dernier maquis. A voir absolument.


Le nouveau Rabah Ameur-Zaïmeche est le dernier coup de pinceau d’un beau triptyque sur l’immigration maghrébine. Wesh wesh (2001) et Bled number one (2006), ses deux premiers longs-métrages, avaient été plébiscités par la critique. Le dernier maquis, lui, a tout d’un grand film. Le décor est simple, le propos est fort, et l’image d’une poésie
rare, dominée par un rouge vif de tous les instants. Bien entendu, le rouge de Rabah Ameur-Zaïmeche porte un message, celui de la lutte, et une couleur politique, celle du radicalisme de gauche. Le socialisme, le communisme, Marx.

Mosquée et démocratie
Dans une entreprise de réparation de palettes (rouges) en région parisienne, travaillent des petites mains, pour la plupart musulmanes. Des Maghrébins, des Africains, et quelques “Français de souche”, sont au service de Mao. Joué par le réalisateur lui-même, Mao est un patron paternaliste… qui décide, un jour, d’offrir à ses employés une mosquée sur leur lieu de travail. Mais il nomme lui-même l’imam sans aucune concertation et déclenche ainsi l’ire des travailleurs. La mosquée se mue alors, l’espace de quelques plans, en un maquis où s’élèvent contestations et revendications. Les fidèles protestent, exigent le respect de leur droit : c’est la majorité qui doit décider du choix de l’imam.

Et voilà comment le désir de démocratie est exprimé dans une mosquée au mihrab rouge. Le réalisateur explore les arcanes d’un couple à la mode : islam-politique. Il révèle les pulsations secrètes d’une mosquée et rappelle que cette dernière, en plus d’être un lieu de culte, est une institution éducative pour de nombreux musulmans. C’est aussi un lieu où les hommes se serrent la main, apprennent à vivre ensemble, dépassent leurs différences. Le film déconcerte les cerbères d’une laïcité hermétique aux influences religieuses et pointe, assez justement, la vocation démocratique de certains rouages de l’islam, véritables catalyseurs pour “sortir l’esprit du cachot”. C’est un point de vue, et il est bien défendu.

C’est donc un film coup de poing, qui défend l’idée que la lutte pour ses droits est le graal de toute vie. Le réalisateur contredit au passage Boris Vian : lutter, c’est bel et bien avancer. On peut taxer grossièrement le “maquis” de Rabah Ameur-Zaïmeche de film prolétarien. A cette nuance près qu’il dépeint un microcosme où tous se ressemblent, patron et ouvriers. Loin du monde riche et fastueux des smokings, des attachés-cases et des belles femmes disponibles, le patron du “dernier maquis” a souvent les mains dans le cambouis, et se rapproche plus de l’image du chef d’entreprise d’Un mauvais fils de Claude Sautet, autant victime que bourreau. La caméra de Rabah Ameur-Zaïmeche épouse ce qu’elle devine comme doutes et remises en cause des êtres. Elle hume les senteurs de contradictions qui émanent des personnages. Contrairement à un Ken Loach, cet autre cinéaste du réel virulent et passionné, Rabah Ameur-Zaïmeche a une manière subreptice de distiller son message, par petites touches, sans forcer et sans s’éloigner de la complexité des êtres humains.

Opium des peuples
Mao (est-ce vraiment un hasard si le personnage porte le nom du guide de la révolution chinoise ?) n’est pas un grand timonier, il ne maltraite pas ses employés et se surprend même à vouloir les augmenter. Il fait appel à Dieu, se sert de lui, sans le savoir peut-être, jusqu’à ce qu’une phrase laconique sorte de la bouche d’un employé : “Ta mosquée, c’est pour amadouer les gens !”. C’est l’opium du peuple revisité, à la sauce musulmane.

Et puis Mao est lui-même pris dans le piège du système, jeté en pâture à la main invisible, obligé de licencier une partie de ses employés. Ces derniers tentent de lutter, montent une barricade à l’entrée de l’entreprise mais se heurtent à la déférence que témoignent certains employés envers leur patron, leur désolidarisation. Ce qui explique, bien entendu, l’inamovibilité des rapports de forces entre les patrons et les ouvriers. Un classique finalement. La peur légitime du chômage limite les possibilités de révolte et divise les plus faibles.

Le film finit comme il avait commencé, sur un mur de palettes, rouges toujours. En russe, dit-on, le rouge est synonyme de coloré, puissant et beau. Le dernier maquis est tout ça à la fois. Un grand film maghrébin, tout simplement.

Le Dernier maquis sera projeté le 13 décembre à l'institut français de Casablanca

 
 
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