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N° 349
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abdellah Tourabi

Livre. Destin de femme

Atik Rahimi, un Goncourt
qui aime les femmes
(DR)

Hypnotisant et poignant, Syngué Sabour (Pierre de Patience), le roman d’Atik Rahimi, est une petite merveille qui mérite amplement son prix Goncourt. Lecture.


Un homme, ou plutôt un cadavre d’homme, accroché à la vie par un fil aussi ténu que le tube qui le sustente dans son coma. Dans une maison froide, exsudant la mort et la désolation, son souffle rythme la vie de sa femme assignée par le devoir et les règles sociales au chevet d’un mari agonisant. Un souffle, une goutte de sérum, un tour de chapelet. Trois
mouvements pour mesurer un temps long, interminable, où les espérances les plus optimistes et les liens les plus indéfectibles finissent par se fissurer et voler en éclats. Eclater comme cette pierre de patience, à qui un être malheureux confie ses soucis, ses secrets inavouables et ses turpitudes, et qui, après avoir tout épongé et absorbé, explose, produisant ainsi un effet cathartique chez cet être accablé. Syngué Sabour (P.O.L, 2008) dégage une rage et une colère qui secouent le lecteur et le bouleversent, comme cette femme, qui agite le corps moribond de son mari, dans un excès de désespoir, souhaitant sa mort et sa disparition. “Il vaudrait mieux qu’une balle perdue t’achève une fois pour toutes !”, lui crie-t-elle, avant de revenir lui changer ses vêtements et le caresser. Le roman lui-même est le fruit d’une blessure et d’une rage profondes : Atik Rahimi, réalisateur afghan, l’a écrit suite au meurtre d’une amie, jeune poétesse afghane de 25 ans, tuée par son mari.

Femme d’Afghanistan et d’ailleurs
L’influence de l’écriture cinématographique est manifeste dans ce roman : un style épuré, simple et très visuel. On imagine aisément les scènes et leurs décors : l’homme agonisant sur son lit, la femme tiraillée entre désespoir, colère et foi, des miliciens capables de la pire ignominie et des plus sincères des sentiments. L’auteur pousse même cette influence jusqu’à la description des différents bruits et sons. Cette alchimie contribue à la création d’un univers lourd et suffocant, où le sort des femmes dans des sociétés corsetées par les traditions ancestrales et archaïques est au cœur du roman. Le personnage central de Syngué Sabour, qui pourrait vivre en Afghanistan comme ailleurs, est une femme au bord de la crise de nerfs, que tout tend à maintenir dans la subordination et l’infériorité. Les traditions, le poids de la famille et de la figure du père, la domination masculine au sein du domicile conjugal, la guerre dont pâtissent d’abord les faibles, se conjuguent pour faire de cette femme un être effacé, sans existence propre et dont la volonté et les désirs sont mis sous tutelle. “Vous les hommes, vous jouissez, et nous les femmes, nous nous en réjouissons”, ironise-t-elle pour décrire l’indexation des désirs de ces femmes à ceux des hommes. L’accident de son mari lui permet de renverser ce rapport de forces. Elle parle dorénavant au corps gisant de cet homme de choses qu’elle n’osait pas lui dire auparavant. Elle évoque librement ses sentiments, ses désirs, ses souvenirs et ses pulsions de femme, trop souvent refoulés.

Avec le concours de TBJ
Syngué Sabour est le premier roman en français d’Atik Rahimi. Réfugié politique en France en 1979, après l’invasion soviétique de l’Afghanistan, il a toujours porté dans ses œuvres les plaies ouvertes d’un pays tourmenté par la guerre et la violence. Le jury du Goncourt, dont fait partie l’écrivain marocain Tahar Ben Jelloun, a récompensé un talent indéniable, dont le style rappelle Duras, mais a aussi adoubé un personnage qui représente deux combats : la liberté de la femme en Afghanistan et la situation des étrangers en France. Certains verront dans le choix du jury du Goncourt, la récompense d’une énième œuvre sur le sort des femmes dans le monde musulman, comme si la situation catastrophique de ces femmes était une vue de l’esprit ou une invention littéraire. Mais avant de se refermer dans une posture de méfiance systématique et “pavlovienne”, il convient d’abord de lire ce roman pour porter un autre regard sur les femmes de ces sociétés traditionnelles.

 
 
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