Le beurre et largent du beurre
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Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)
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On ne peut pas avoir et la démocratie et le culte de la personnalité.
Il faut choisir.
Intéressante photo, sur la Une dAssabah du 25 novembre. On y voit une petite foule de manifestants vêtus du drapeau marocain (oui, vêtus : ils ont découpé des trous dans des drapeaux et y ont glissé leurs têtes, comme des ponchos), des photos de Mohammed VI collées au niveau de leur ventre, dautres accrochées au mur derrière eux
Le
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plus remarquable, cest que nulle part on ne voit trace dune banderole ou même du plus petit carton expliquant ce que ces gens réclament, au juste. Il sagit bel et bien, pourtant, dune manifestation protestataire (contre lexpulsion des habitants dun immeuble). Ce phénomène est de plus en plus fréquent, et les gens qui le reproduisent ont toujours quelque chose à revendiquer qui na rien à voir avec la politique. Mais ils nen font état quune fois leurs porte-parole reçus par un responsable (quand ça arrive). Tant quils sont dans la rue, ils sen tiennent à exprimer, bruyamment, leur amour inconditionnel du roi
A lorigine, cest-à-dire sous Hassan II, la photo du roi était une sorte de talisman destiné à protéger les manifestants contre la brutalité des forces de lordre. Ça a marché quelque temps, avant que la police ne reçoive linstruction de charger quand il faut charger, photo ou pas. Et de toute façon, cela fait belle lurette que la police ne charge plus les manifestants (à Casa et Rabat en tout cas), sauf à loccasion de débordements et ils ont tendance à se raréfier. Pourquoi, alors, persister à glorifier le roi dans la rue, hors contexte et hors sujet ? Parce que, répond un sociologue, les gens ne réfléchissent pas au sens des symboles, ils les utilisent par réflexe, et les réflexes de ce genre mettent beaucoup de temps à disparaître. Soit, mais il y a tout de même une dimension politique à cette attitude.
Le Maroc a vécu sous un régime dictatorial pendant 38 ans, et cela continue à marquer les esprits. Aujourdhui encore, consciemment ou inconsciemment, les Marocains interprètent tout acte de protestation comme une rébellion contre le régime. Cest pourquoi tout manifestant se sent obligé de désamorcer cette interprétation, avant même de dire quel est son problème. Je proteste, oui, mais avant tout, jaime le roi. La conséquence numéro un dune telle attitude, bien entendu, cest la délégitimation de tout autre pouvoir que la royauté (tant quà flatter quelquun, à la limite, autant flatter le responsable local qui pourra régler le problème). Cest particulièrement problématique pour une monarchie qui se prétend démocratique quest-ce que la démocratie, sinon une délégation générale du pouvoir, à tous les niveaux ?
Mais le plus cocasse, cest que cette attitude nuit à la monarchie elle-même ! Le problème, avec les éloges et les flatteries, cest que plus il y en a, moins on y croit. Cest comme si un mari fait chaque jour un cadeau à sa femme, ajoute notre sociologue. Au bout dun moment, elle ny sera plus sensible. A contrario, si un jour son mari ne lui offre rien ou lui offre un cadeau plus petit que dhabitude, elle considérera tout de suite quil y a problème. Cest ainsi, à force de voir le monarque déifié chaque jour et son portrait brandi dans la rue à chaque conflit de voisinage, que la justice en arrive à accuser les gens de manque de respect au roi pour un oui ou pour un non. Parce que dans lesprit des magistrats, la norme, cest léloge outrancier. Du coup, tout ce qui est en deçà de la norme même des critiques détachées, voire un enthousiasme insuffisamment prononcé passe pour du défi.
Psychologiquement, le peuple marocain séloigne de plus en plus de la démocratie. Et cette fois sans quil y soit forcé par la répression, juste par effet dentraînement et de mimétisme ! Voilà typiquement le genre de glissement qui, non seulement ninquiète pas le Palais, mais lenchante. Il faut pourtant choisir. La démocratie et le culte de la personnalité, cest comme le beurre et largent du beurre : on ne peut pas avoir les deux. |