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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ruth Grosrichard

Islam. La bataille de l’image

Dans le Coran, seules la calligraphie,
les enluminures et l’arabesque s’épanouiront. (AFP)

De l’interdiction de représenter les hommes et les animaux à l’émergence de panneaux publicitaires dans les capitales arabes, le statut de l’image dans l’islam a évolué. Débat.


Tout récemment, l’hebdomadaire français L’Express a été interdit de vente au Maroc par le ministère de la Communication. Au motif, entre autres, que le dossier qu’il consacrait aux relations entre le christianisme et l’islam contenait, en pages intérieures, des images du prophète Mohammed sur lesquelles celui-ci n’avait pas le visage
masqué. Chacun sait pourtant qu’il existe des représentations islamiques du prophète, miniatures notamment, où son visage apparaît clairement dessiné, alors qu’il est voilé sur d’autres. L’idée couramment admise est que l’islam interdit toute représentation par l’image. Mais qu’en est-il au juste ?

Des détracteurs idolâtres
Dans son ouvrage, Y a-t-il une “question de l’image” en islam ? (Ed. Téraèdre, Paris, 2004), Silvia Naef rejoint les plus grands spécialistes de l’art islamique qui, comme Oleg Grabar, considèrent que la question de l’image ne s’est pas posée comme telle dans le Coran. On ne trouve en effet pratiquement pas d’exemples d’art visuel dans l’Arabie pré-islamique, rappelle-t-elle. Elle précise cependant qu’après la révélation coranique, une partie de ceux contre lesquels le prophète eut à se battre étaient des bédouins adorateurs de divinités représentées par des statuettes (Al Lât, Al Ozzâ, Manat et le dieu Hobal dont on dit qu’il était en cornaline rouge...). Il s’est agi par conséquent d’un affrontement entre l’idolâtrie des uns et le monothéisme prôné par le nouvel envoyé de Dieu. Si, comme y invite Silvia Naef, on revient au Livre sacré, le Coran, ainsi qu’aux hadiths, on ne sera donc pas surpris que de nombreuses sourates condamnent clairement le culte des idoles (terme qui vient du grec et signifie précisément “image”). Ainsi la sourate Al Mâ’ida : “Ô croyants ! Le vin, les jeux de hasard, les statues (...) sont une abomination inventée par Satan ; abstenez-vous en, et vous serez heureux”, ou la sourate Al ‘An’âm : “Abraham dit à son père : prendras-tu des idoles pour dieux ? Toi et ton peuple vous êtes dans un égarement évident”. Le Coran ajoute à propos d’Allah : “Il est le Dieu créateur et formateur”. Le terme coranique employé pour “formateur” est “mousawwir” à savoir celui qui fabrique, qui peint des images. En cela, le Coran est proche de la Bible qui ordonne : “Tu ne te feras pas d’idole, ni rien qui ait la forme de ce qui se trouve au ciel là-haut, sur terre ici-bas ou dans les eaux sous la terre. Tu ne te prosterneras pas devant ces dieux et tu ne les serviras pas”. Car pour l’islam, comme pour le judaïsme et le christianisme, Dieu ne saurait avoir de rival. Lui seul donne vie aux créatures humaines et animales, en leur insufflant le souffle vital Al-Rouh). Ainsi, replacé dans le contexte de l’Arabie paganiste, le bannissement par le Coran des images s’explique par la nécessité où se trouvait le prophète de lutter en priorité contre ses détracteurs idolâtres.

Sans vie, sans réel
De nombreux hadiths font référence de manière explicite à l’image. L’un, par exemple, rapporte la réponse que fit ’Ibn ‘Abbas (cousin du prophète et éminence religieuse) à un peintre perse qui lui demandait si, avec l’islam, il pourrait encore dessiner des animaux : “Oui, mais tu peux les décapiter pour qu’ils n’aient pas l’air vivants, et faire en sorte qu’ils ressemblent à des fleurs”. Un autre raconte que le même Ibn ‘Abbas aurait dit à un peintre : “Fabrique des arbres et tout ce qui n’a pas d’âme”. Selon un autre encore, le prophète aurait refusé d’entrer dans la maison d’une de ses épouses parce que le tissu des rideaux était orné d’être animés. La femme en ayant pris acte, aurait transformé ces rideaux en coussins, afin de permettre au prophète de revenir chez elle. A l’instar du Coran, c’est bien pour prévenir l’idolâtrie et toute substitution de l’homme à l’oeuvre du créateur, que les hadiths rejettent l’image. Toutefois, s’ils ont interdit la représentation des hommes et des animaux, ils ont permis celle de végétaux et d’objets inanimés, et même toléré certaines images de créatures animées, à condition qu’elles soient situées dans des endroits ou sur des supports qui n’incitent pas à l’adoration (sièges, parterre...) et qu’elle n’entendent imiter ni le réel ni la vie. Les artistes musulmans - des miniatures persanes et turques à l’imagerie populaire contemporaine - se sont ingéniés à représenter l’histoire sacrée en l’inscrivant dans des univers invraisemblables, où les personnages ne ressemblent à personne, où la nature n’a rien de naturel avec ses montagnes roses ou bleues, ses arbres aux branches couvertes d’émeraudes et de perles, et où le cheval ailé du prophète (Al Bouraq) est peint en rouge avec des taches blanches. Comme l’indique Alexandre Papadopoulo dans ses travaux sur l’esthétique islamique, le “principe d’invraisemblance” a permis d’échapper à l’interdit.

Cet interdit, énoncé par le Coran et les hadiths, entraînera une absence totale d’images figuratives dans les espaces religieux (mosquées, médersas) ainsi que dans le Livre sacré, où s’épanouiront la calligraphie, les enluminures, l’arabesque, les motifs géométriques, et, à l’occasion, quelques motifs floraux ou végétaux (coquille, palmette, feuille, etc. chez les Almohades et les Mérinides par exemple). Dans les espaces profanes, on assiste, au contraire, à partir du milieu du IXème siècle, à une promotion de l’image. Celle-ci trouvera progressivement sa place dans les arts visuels islamiques aussi bien en Afrique du Nord qu’en Espagne, en Iran et en Turquie, chez les chiites comme les sunnites. Apparaîtront d’abord des faïences décorées de personnages et d’animaux, des aiguières à bec se terminant par un oiseau, réalisées par les artistes pour les cours princières et l’aristocratie. Cette expression artistique profane atteindra, en Orient ou dans l’Occident musulman, des sommets de raffinement au fil des siècles, qu’il s’agisse de miniatures, d’ouvrages scientifiques et littéraires, de l’art du métal, des tissages, des bijoux...

Un interdit transgressé
Où en sommes-nous aujourd’hui ? Deux chercheurs helvétiques, Pierre et Micheline Centlivres, constatent que “du Maroc au sous-continent indien, on est frappé par le foisonnement de l’image dans un monde musulman réputé iconophobe”. Ce phénomène touche aussi bien la sphère publique que privée. Qu’on songe aux portraits de chefs d‘Etat qui ornent édifices et avenues, aux panneaux publicitaires, aux nombreux vendeurs de DVD piratés, à l’engouement populaire pour Internet et surtout pour les chats avec vidéo, à la place qu’occupent les photos, et à celle d’une télévision qui invite à pratiquer en famille le culte des idoles du sport ou de la chanson, dans un salon décoré de tapisseries représentant La Mecque. Même le wahhabisme de l’Arabie Saoudite ne fait pas exception en autorisant l’émission de billets de banque sur lesquels figurent côte à côte - paradoxale association- l’effigie royale et le texte de la Shahâda (“Il n’y a de Dieu qu’Allah et Mohammed est son Prophète”). Et que dire de l’imagerie religieuse populaire à laquelle Pierre et Micheline Centlivres ont consacré un ouvrage en 1997 ? On trouve ces chromolithographies bon marché partout chez les marchands d’images, exposées sur les trottoirs, de Casablanca à Kuala-Lumpur en passant par Le Caire. Elles font la part belle aux récits du Coran et de la tradition musulmane : entre le cheval à tête de femme qui permit l’ascension de l’envoyé de Dieu (Mi’râj), la généalogie du prophète, les personnages saints tels que Ali avec son sabre à deux lames et ses fils Hassan et Hussein, etc. Tout l’indique donc : l’interdit portant sur l’image est aujourd’hui à ce point transgressé qu’il apparaît totalement dépassé. Sauf évidemment aux yeux d’intégristes comme les Talibans, qui détruisirent au canon les fameuses statues de Bamyan, précieux vestiges de quinze siècles d’histoire pourtant classés patrimoine mondial de l'humanité. L’obscurantisme ne craint pas de s’avancer à visage découvert. On fait son jeu en allant au devant de ses exigences. Pour l’emporter sur lui, ne vaudrait-il pas mieux cesser de lui donner des gages, et lui opposer la raison sans se voiler la face ?

 
 
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