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N° 349
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

Parcours. Mental combat

Le moine-médecin qui le suit (d.)
assure que le cancer est vaincu
et que le Yin et le Yang de Aziz
sont “en harmonie”
(DR)

Comment un jeune businessman casablancais atteint du cancer s’est retrouvé disciple d’un moine chinois sur une montagne sacrée, puis vice-champion du monde d’un art martial vieux de 2000 ans.


À la question “mais qu’est-ce que tu fous en Chine ?”, Aziz Yacoubi avait coutume de répondre à ses amis : “La bonne question est : qu’est-ce que toi, tu fous au Maroc ? On est au XXIème siècle, mon pote, c’est ici que ça se passe !”. C’était en 2004, l’année où ce Casablancais, alors
âgé de 27 ans et diplômé d’une école de commerce, choisit de s’installer en Chine pour se lancer dans l’import-export. Assez vite, son business accroche, les yuans et les dollars affluent, sa clientèle grandit, il se fiance à une jeune Chinoise… Bref, tout va au mieux pour le jeune entrepreneur dynamique quand tout à coup, en octobre 2006, le ciel lui tombe sur la tête. Doté d’un physique d’athlète scandinave, quasiment jamais malade jusque-là, ce garçon solide et jovial découvre, à la faveur d’un banal examen médical, qu’il a un cancer du rein. Et même à un stade plutôt avancé.

Abandonnant brusquement ses affaires, Aziz rentre au Maroc en urgence pour y subir une ablation du rein, puis 9 mois de chimiothérapie. Peu à peu, le jeune homme se rétablit et les médecins le déclarent même – a priori – hors de danger. Usé par l’épreuve, Aziz choisit néanmoins de ne plus repartir, pour rester auprès de sa famille. Rejoint par sa fiancée chinoise à Casablanca, il monte une petite affaire de négoce de matériel médical et attend (tout de même avec un peu d’anxiété) d’effectuer un scanner pour confirmer que la tumeur est complètement résorbée. En mars 2008, les résultats du scanner tombent. Ils sont catastrophiques. Non seulement la tumeur a réapparu, mais d’autres organes sont touchés. En clair : le cancer est en phase de généralisation. “Cette fois, le coup était vraiment dur, raconte Aziz. J’ai repris la chimio, mais l’espoir n’y était vraiment plus.”

Révélation
Un jour, quelqu’un lui donne à lire Anti-cancer, de David Servan-Schreiber. Dans cet ouvrage, le neuropsychiatre français raconte comment, atteint d’une tumeur cancéreuse au cerveau il y a 15 ans, il avait pu vaincre la maladie par une alimentation adaptée, de l’exercice et une hygiène de vie étudiée. Pour Aziz, c’est le déclic. Il adopte un régime alimentaire strict, se met au sport et au yoga. “Surtout, le travail le plus important consiste à vaincre la peur de la mort, qui est le pire ennemi du système immunitaire. J’ai appris, par exemple, à ne plus accorder d’importance aux statistiques sur l’espérance de vie des cancéreux. Chaque cas est unique, et je devais me concentrer sur le mien”. Manifestement, ça marche : 3 mois plus tard, les examens révèlent que le volume des tumeurs a régressé de 75%.

Les médecins sont raisonnablement optimistes mais évitent prudemment, cette fois, de crier victoire. Aziz, lui, est déjà un homme nouveau. Il a eu une révélation (“si on maîtrise l’esprit, on maîtrise le corps”) et il compte bien la pousser jusqu'au bout, jusqu’à terrasser définitivement la bête. En août 2008, il décide de repartir pour la Chine avec sa fiancée. Mais plus question, cette fois, de business. Y investissant toutes ses économies, il choisit de vivre sur la montagne sacrée de Wudang, berceau du taoïsme, pour apprendre les arts martiaux. “Le premier enseignement du taoïsme, explique Aziz, c’est que la santé peut être maîtrisée et l’espérance de vie prolongée grâce à la maîtrise du “Qi” (souffle vital), de sa distribution dans les cinq organes vitaux du corps, le Qi Gong, de la méditation active et curative et du Taishi, une discipline inventée par les moines taoïstes”. Tout un programme. Encadré par des maîtres en arts martiaux, Aziz s’entraîne six heures par jour et médite une heure trente chaque soir. Sans abandonner la chimiothérapie (quoique sous une forme plus légère, à base de pilules), Aziz s’en remet, entre deux exercices de Qi Gong, à un praticien qui lui fait découvrir les vertus de la médecine traditionnelle chinoise. “Surtout, ajoute-t-il poétiquement, j’apprends à me libérer des fardeaux de la vie”.

Le drapeau marocain à Shiyan
L’histoire pourrait s’arrêter là, elle serait déjà exemplaire. Mais il y a une suite, aussi enthousiasmante que rocambolesque. En octobre dernier, Aziz Yacoubi apprend la tenue prochaine du championnat mondial de Wushu, les arts martiaux traditionnels chinois. C’est en tant que spectateur qu’il se rend dans la ville de Shiyan, à quelques heures de route de la montagne de Wudang. Arrivé sur place, il découvre des quasi-Jeux olympiques, avec des représentants de presque toutes les nations du monde. Sans surprise, personne n’est là au nom du Maroc. Au début, Aziz prend la chose comme un jeu : “Je me suis présenté aux organisateurs et j’ai dit que je voulais concourir pour le Maroc, juste pour le délire”. Et voilà notre jeune businessman repenti, bombardé représentant (unique) du royaume du Maroc à Shiyan, dans une discipline improbable qui plus est (Wudang Sanfeng Taishi – le Taishi originel, tel qu’il était pratiqué en Chine il y a 2000 ans)… Paradant avec le drapeau marocain, seul au milieu du stade, Aziz est partagé entre le fou rire solitaire et l’incrédulité : “Ca faisait à peine deux mois que je m’entraînais, il était clair que je n’avais aucune chance”. Et pourtant. Aziz Yacoubi est peut-être moins entraîné que ses adversaires, mais parce qu’il revient de loin, parce qu’il combat d’abord contre lui-même, il est mentalement plus fort. Et c’est ainsi que, d’adversaire éliminé en adversaire éliminé, il se retrouve à sa grande surprise médaillé de bronze, derrière un Chinois et un Brésilien. Il s’en est même fallu de très peu mêm qu’il se retrouve en finale, avec la possibilité d’une médaille d’or à la clé. Le cancer ? Aziz ne s’en préoccupe plus. Les contrôles ? En toute simplicité, il ne compte plus en faire. “Le moine-médecin chinois qui me suit m’assure que tout va bien et que l’énergie de mon corps est rééquilibrée, que le Yin et le Yang sont chez moi en harmonie, affirme tranquillement le jeune Marocain. Il m’a même fait arrêter le traitement traditionnel qu’il me faisait suivre. Je continue quand même la chimio, histoire de mener le traitement jusqu’à son terme. Mais je n’ai plus aucune raison de m’inquiéter”. Si le cancer relève pour lui du passé, Aziz préfère parler de son rêve : dès qu’il aura fini son programme à Wudang (4 à 5 ans d’entraînement et de méditation), il compte revenir à Casablanca et y ouvrir une école pour enseigner le Taishi. Pour populariser un art martial méconnu dont il s’est retrouvé, par accident, un des trois meilleurs mondiaux ? “Surtout pour insuffler de l’espoir, en fait. Si mon histoire peut redonner le goût de la vie, ne serait-ce qu’à une seule personne, et la remettre sur la voie de la guérison, j’aurai gagné mon plus grand combat”.

 
 
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