Devant notre police, ZB s'autorise à désobéir, dans une sorte de légitime défense.
Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque
Il y a un truc que j'ose à peine écrire, tellement c'est la honte. Je vais l'écrire tout petit, du coup. Impossible, m'explique le patron de cet estimable magazine, il faut assumer le Zakaria Boualem tel qu'il est, en l'occurrence particulièrement peu brillant cette semaine. Voici donc l'info, sans plus de tournage autour du pot aux roses : notre homme, le héros de Guercif, Zakaria Boualem, ne s'arrête plus lorsque la police le lui demande. Enfin, sauf lorsque le policier est un motard, le genre de type qui espère depuis plusieurs heures que quelqu'un lui offre la possibilité de faire enfin rugir ses cylindres
Donc, prenons le cas classique du policier à pied, à ventre et à moustache, qui lui demande de se ranger. Zakaria Boualem met son clignotant, commence à ralentir, puis repart aussitôt en effectuant une accélération progressive de bonne facture. Pas un démarrage hystérique à la Starsky et Hutch, pas du tout, juste un départ classe qui sauvegarde la dignité du ventre à moustache, une façon de dire excusez-moi, j'ai pas trop le temps de discuter avec vous, là, je dois vraiment y aller
La première fois qu'il a réalisé cet abominable geste, il a aussitôt paniqué. Il s'attendait à voir surgir au-dessus de sa tête un hélicoptère ou deux, une meute de motos et des chiens aussi, pour mettre un peu d'ambiance.
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Rien du tout.
Il a évité de repasser par le même feu rouge pendant des mois, ce qui a considérablement compliqué son itinéraire quotidien. Il a aussi refusé d'ouvrir sa porte à des inconnus, de peur d'être embarqué un matin pour disparaître aussitôt dans les années de plomb. Il a conduit avec une casquette, pensant être reconnu chaque jour.
Il ne s'est rien passé du tout.
Il s'agit pourtant d'un acte grave. Se sauver devant la police, c'est un délit. Aux Etats-Unis, ils ont même consacré une chaîne de télé à ce genre de poursuites. Mais disons-le franchement : nous avons affaire à des gangsters. Rien à voir avec le Boualem qui a peur d'à peu près tout ce qui se présente à lui, à commencer par le ridicule. Pourtant, devant notre police, le Boualem s'autorise à désobéir, il considère cela comme une sorte de légitime défense. C'est qu'il lui est arrivé un nombre respectable de fois de se faire arrêter pour un délit qu'il n'avait pas commis. Un mystérieux radar qui annonce une vitesse supérieure de 25 kilomètres/heure à celle de son compteur. Un feu certifié vert, même pas vert clignotant, sur la vie de sa mère, et décrété rouge vif par un policier. Un policier susceptible qui répond alors je suis un menteur dès qu'on défend son droit, traquant la moindre hausse de ton aussitôt promue au rang de grave rébellion, histoire de compliquer artificiellement la situation. Les coups de fil à la dépanneuse ou alors à lestafette pour ajouter un peu de stress à l'affaire, le même policier soudain conciliant à la vue d'un billet de 50 dirhams. Puis l'au revoir chaleureux, la circulation bloquée pour qu'on puisse partir tranquillement.
Tout ce cinéma, le Boualem en a marre, alors il ne s'arrête plus.
Et comme ça marche, il recommence. Pourtant, on le répète : fuir comme un voleur, c'est très grave. Chez nous, ce n'est pas grave, et c'est justement ça qui est très grave. Comment en est-on arrivé là ?... A force de les entendre multiplier les allusions fines aux 3aouacher, à leur difficile condition, à leur besoin urgent de prendre un café, Zakaria Boualem a fini par oublier que ces gens-là représentaient l'Etat, l'autorité. On peut le comprendre.
Il a oublié qu'ils étaient là pour le protéger, qu'ils avaient sur le bras un drapeau et à la ceinture un pistolet.
En arrivant au bureau ce matin, Zakaria Boualem a raconté son aventure. Autour de lui, des informaticiens comme lui, pas des mafiosi en fin de carrière. Ils avaient pourtant tous la même histoire à raconter. Ils se sont tous sauvés au moins une fois devant la police. La situation est donc très grave, et c'est tout. |