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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Karim Boukhari

Cinéma.
Nari, nari, Casanegra

(DR)

Tanger abrite, du 13 au 20 décembre, la 10ème édition du Festival national du film (FNF). Aiguisez vos armes, le jeu en vaut la chandelle.


Il faudra suivre de près Casanegra. Le deuxième film de Noureddine Lakhmari, après le moyen Le Regard, est une petite bombe. Quelque chose à surveiller comme du lait sur le feu, prêts à bondir au moindre débordement. Bien écrit, réalisé et joué, c’est le genre de film, décomplexé, oxygéné, à susciter le débat, voire la polémique. Ça passe
et ça casse. Et c’est tout sauf une mauvaise chose. Guettez-le à sa sortie en salle le 24 décembre, vous vous ferez votre propre opinion. Le film, qui légalise à sa manière le langage de la rue (mais pas du cinéma, pas de la télévision), alimentera certainement la chronique du 10ème FNF de Tanger. On voit ça d’ici : “Mauvais film calqué sur des standards occidentaux, dialogues orduriers, propos vulgaires”, clameront les gardiens de la morale. “Film libre, moderne, inspiré, réaliste”, tenteront de rétorquer les “résistants” de l’avant-garde artistique. Il est inutile de vous situer notre positionnement. Nos valeurs ne sont pas familiales, heureusement, “Dieu, la patrie, le roi” n’a jamais été notre devise (au cinéma, bien entendu) autrement le cinéma ne s’en remettrait plus, ici comme ailleurs.

Il y a simplement des films qui font avancer la société, des lignes de rupture qui transgressent, agressent, mais font du bien. Le cinéma mondial regorge de modèles dans le genre. Luis Bunuel a fait dresser, à lui seul, peut-être avec l’aide de son ami Salvadore Dali, toute l’église en Espagne et en Europe. Ce qu’il en reste, aujourd’hui ? Des chefs d’œuvre de cinéma, un témoignage audacieux de la turbulence bienfaitrice qui a secoué l’Espagne au plus fort de sa crise de croissance politique, économique, intellectuelle. D’autres grands cinéastes ont fait du bien à leurs congénères en les piquant à vif, donnant à voir le triste-beau spectacle de leurs blessures. Youssef Chahine (Gare centrale), Louis Malle (La Petite, Lucien Lacombe), Merzak Allouach (Omar Gatlatou, Bab el Oued city), Mahmoud Zemmouri (Les Folles années du twist), Yilmaz Guney (Le Mur), Fassbinder, Almodovar et tant d’autres sont passés par là.

Comme Marock…
Notre Maroc à nous a longtemps été avare en blessures et griffures cinématographiques. Si l’on regarde bien, avant le lancement du FNF, en 1982, le cinéma marocain était en total décalage par rapport à la société. Le Maroc allait à un rythme, le cinéma à un autre. Un cinéma un peu à l’ouest, finalement, duquel on ne garde que quelques saillies (peut-être un Wechma, Chergui, le Mirage, le Facteur du quartier des pauvres ou encore Ibn Sabil), oubliant déjà des fourgons entiers de films inaboutis, ternes, déconnectés de leur monde et de l’évolution du cinéma. Le FNF suivait un peu la courbe et l’état de santé de ce cinéma, chancelant, allant un peu au hasard (l’espace temps entre deux éditions pouvait durer deux…ou cinq ans), sans boussole, évoluant en vase clos, remuant des tempêtes dans des verres d’eau, sans connexion réelle avec les débats de société de leur époque. Des films comme Un Amour à Casablanca, plus tard Mektoub, ont tenté, à leur manière, de remuer des plaies.

Il est intéressant de noter, au fil du temps, comment le cinéma marocain, largement rural, a lentement glissé vers une urbanité qui l’ancre enfin dans son époque. Les cinéastes, hier coincés dans un référentiel étroit, théorique, faussement intellectuel, ont ouvert les yeux, les bras, sur le réel, le moderne, le complexe. Et le débat, le bon, celui qui peut circuler entre le cinéma et la société, a vu le jour. Péniblement. Mais il y a débat. Au-delà de leurs qualités propres, des films comme Marock ou, demain, Casanegra peuvent interrompre une triste séance de questions orales au Parlement. Ou détourner l’énoncé mou, décharné, d’un enseignant à la fac. Plus qu’un cinéma à thème, c’est des films coups de poing qu’il est question. De ceux qui vous laissent pliés en deux de douleur. Vous pouvez avoir mal, très mal. Ça fera de vous des gens affranchis, qui se regardent en face. Des adultes, quoi.

Voilà ce que l’on peut souhaiter aux festivaliers de Tanger, du 13 au 20 décembre. Du cinéma, du débat et beaucoup de douleur. Inchallah !

 
 
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