Istiqlal. Tous derrière (ou contre ?) Abbas
Analyse. Comment dialoguer avec les salafistes ?
Enquête. Demain, le papy boom
Reportage. Ces Marocains d’un autre royaume
Télévision. Ces séries chéries
Football. Dans l’intimité des Lions
Reportage.Portrait. La voix des rois
Phénomène. Viva Maradona
Inde. Après la bombe, le match
Immobilier. Crise ou pas crise ?
Développement. L'Europe à la rescousse
Débat. Pourquoi Mohamed Arkoun dérange
Cinéma. Nari, nari, Casanegra
Humour. Blagues enneigées
Livre. Mon prophète ce héros
Souvenirs, souvenirs. Brel le Marocain
N° 350
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Youssef Ziraoui

Souvenirs, souvenirs.
Brel le Marocain

Jacques Brel
(AFP)

Ils ont connu Jacques Brel de son vivant, en chansons ou en chair et en os. Ils l'ont fréquenté parfois, admiré toujours, l'espace de quelques jours, ou d'une vie. 30 ans après sa mort, ils reviennent sur leurs rencontres avec l'artiste. Témoignages.


Tayeb Saddiki
Comédien

Presque incognito dans la médina
“En 1965, j’ai pris la direction du Théâtre municipal de Casablanca, où une grande partie de la population francophone appréciait beaucoup Brel. A plusieurs reprises, j’ai fait appel à ses services. J’aimais être dans les coulisses quand il chantait. Il venait ici pour 10 000 dirhams, ce qui, pour l’époque, représentait une coquette somme. Mais Brel n’était pas porté sur l’argent. C’était un être formidable, un grand seigneur. Alors qu’il donnait un concert à Casablanca, il a aperçu de jeunes étudiants qui faisaient le pied de grue à l’entrée du théâtre. Ils voulaient assister au concert, mais n’avaient pas d’argent. J’ai vu Brel leur acheter des tickets. Brel appréciait ses séjours au Maroc, où il venait souvent passer ses week-ends. On se promenait dans la médina de Casablanca. Il était apprécié mais il ne se faisait pas harceler dans la rue. Brel n’aimait pas qu’on lui demande de chanter en dehors d’une salle de représentation. Il était comme ça… Il aimait le cigare, mais n’aimait pas le fumer devant les autres, par pudeur. Il ne voulait pas qu’on dise : “Il se prend pour qui celui-là”. Il aimait beaucoup la cuisine marocaine, le tajine et le poisson, d’où ses nombreux passage au Restaurant du port de Casa. Il se rendait souvent au Sphinx, une maison close à Mohammedia. Dans sa fameuse chanson Jeff, quand il dit “On ira voir les filles chez la madame Andrée paraît qu'y en a de nouvelles”, eh bien, cette dame a réellement existé, elle officiait au Sphinx, qui comptait tout au plus une dizaine de “pensionnaires”. Brel n’y allait pas forcément pour consommer. Après chaque représentation il voulait faire la fête, c’était un rite. Il ne s’ennuyait jamais. Brel souffrait de sa condition d’homme. Bien sûr, il ne le montrait pas, il avait beaucoup de dignité… Sur scène, c’était un sacré personnage, il suait beaucoup. Quel génie ! Ses interprétations étaient multiples et douloureuses, et toujours très pro’. C’est quelque chose d’inné, qu’on n’apprend pas”.


Ali Hassan
Animateur radio

24h avec Brel… sans parler boulot
“Si vous voulez que je vous parle de Brel, je vous dirai, déjà, qu'il n'aurait pas aimé qu'on parle de lui, qu'on raconte ce qu'on a vécu avec lui (rires). J'ai commencé à travailler à la radio à 18 ans, c'est là que je l'ai découvert, parce qu'on le programmait fréquemment. A l'époque, comme la RTM n'avait pas de discothèque, j'apportais mes propres vinyles, des 33 tours et des 45 tours, achetés dans des magasins de disque. Il y en avait beaucoup à Casa et à Rabat. En 1973, Brel était invité au Festival des arts traditionnels de Marrakech. J'ai assisté à l'événement en tant que journaliste, pour faire des reportages télé et radio, mais aussi pour le journal de l'actualité marocaine du CCM (Centre cinématographique marocain), qui était projeté dans les cinémas. Chaque jour, je prenais des pauses avec des amis dans le bar d'un grand hôtel de la cité ocre. Alors que j'étais attablé dans un coin du bar, Jacques Brel a débarqué en compagnie d'Eddy Barclay. J'ai levé mon verre en direction de Jacques Brel, et je lui ai dit : “C'est un grand honneur que de boire dans la même taverne que Monsieur Jacques Brel”. Il est venu, simplement, à ma table et a trinqué. Le soir même, nous nous sommes revus et avons fait plus ample connaissance. Le courant est bien passé. Brel était un sacré personnage, il parlait fort en public et débordait d'énergie. Après chaque concert, il voulait sortir. Puis, quand il arrivait à l'endroit qu'on avait choisi, soit il appréciait le lieu et il restait, soit, il partait. Le soir de notre rencontre donc, je lui ai proposé de lui servir de guide dans l'arrière-pays marrakchi. Il a accepté, puis nous sommes partis. Lui a pris la route sans prévenir personne. Pendant 24 heures, nous avons vadrouillé dans ma Fiat 1500, une grande voiture confortable. A cette époque-là, Brel en avait marre de ce qu'il appelait “la civilisation”. Il voulait être loin de tout le monde. Il a beaucoup apprécié le site de Michlifen, mais comme c'était à seulement deux heures d'avion de la France, il a fini par abandonner cette idée. En plus, Brel souffrait de maux de dents, du coup, le climat froid de cette région l'incommodait. Au final, il a opté pour les Marquises, comme on le sait. Après notre court séjour, Brel m'a lancé cette phrase dont je me souviendrai toujours : “Tu sais, tu es certainement le seul journaliste avec qui je suis resté marié plus de 24 heures. Tu sais pourquoi ?”. Je lui ai répondu : non. Il m'a alors lancé : “C'est parce que tu ne m'as pas parlé de travail”. Lundi 9 octobre 1978, Brel nous a quittés vers 4 heures du matin. Le soir de sa mort, alors que depuis plusieurs années, j'animais une émission généraliste où je ne programmais plus Brel, j'ai passé une de ses chansons, au titre plus qu'évocateur : Mon dernier repas.


Mamoun Salaje Chanteur
Un chanteur inégalable, un acteur splendide
“Je n’ai pas connu Brel de son vivant, du moins pas en chair et en os. Jacques Brel et moi, c’est un peu une histoire de famille. Ma rencontre avec lui remonte à ma plus tendre enfance. Mes parents écoutaient beaucoup ses chansons. Au fil du temps, Brel est devenu un deuxième papa pour moi, un père spirituel. Plus tard, ses textes ont parlé à l’adolescent que j’étais devenu. Tenez, même au niveau du look, il a déteint sur moi. A chaque représentation que je donne, je porte un costard sombre, un col roulé, tout comme Brel, Paul Simon, ou les Beatles. C’est clair qu’aujourd’hui, ça paraît démodé, mais j’assume (rires). Brel m’a apporté beaucoup de réponses, en même temps il m’a fait me poser beaucoup de questions sur moi-même. Je passais des heures à l’écouter, une partie de mon argent de poche passait dans les vinyles et les K7 de Brel. J’écoute Brel quasiment tous les jours, et je le chante très souvent. A n’importe quel moment de la journée, des morceaux de mélodie ou des couplets reviennent dans ma tête. On me dit parfois : “Tu imites Brel”. Je réponds : “Non, j’interprète ses textes”. Et ce n’est pas une mince affaire, ses chansons tuent la voix. Lui-même se donnait à fond. Brel le chanteur est inégalable, Brel l’acteur est splendide. Il a appris à faire du voilier avec un poumon, il pilotait un avion et disait souvent : “Je regrette de ne pas être Vasco de Gama”. C’était un grand sincère. Il a un côté Don Quichotte que les gens aiment”.


Omar Salim Journaliste
Casa-Tanger, une valse à mille temps
“Ala fin des années 1950, Brel, pas encore trentenaire, a donné ses premières représentations au Maroc. Alors que les Charles Aznavour et Gilbert Bécaud, pourtant plus âgés que lui, venaient pour des premières parties, le chanteur du plat pays, lui, débarquait en véritable vedette. Il paraît que Ne me quitte pas, son tube interplanétaire, a été écrit à Mohammedia. Brel a composé Une valse à mille temps alors qu’il regagnait Casablanca depuis Tanger. La route était très sinueuse, ce qui lui a inspiré la mélodie de la musique. Il était à l’arrière de la voiture, tandis que son ami et confident, Jojo -celui de Jojo tu n’es pas mort dans son dernier album- tenait le volant. J’ai croisé Brel, en 1972 à la Mamounia de Marrakech, le public reprenait en chœur ses chansons. Trente ans plus tard, toujours à la Mamounia de Marrakech, j’ai rencontré Eddy Barclay, le producteur de Brel avec qui il a acquis ses lettres de noblesse. A l’époque, j’étais directeur des programmes et de l’antenne de 2M. On célébrait le 24ème anniversaire de la mort de Brel, j’ai alors eu l’idée d’organiser une soirée thématique. J’ai programmé ce soir-là L’aventure c’est l’aventure, avec Jacques Brel et Lino Ventura, ainsi que son dernier concert à l’Olympia. Je savais que Brel avait enregistré quatre chansons, mais qui n’étaient jamais sorties, parce qu’il n’en était pas satisfait à 100%. J’ai fait part à Eddy Barclay de mon souhait de voir un jour ces chansons inédites sur un ultime album, même si elles n’étaient pas achevées. Peu de temps après, mon rêve était exaucé. Ça peut paraître fou, mais certaines personnes peuvent en témoigner aujourd’hui”.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2009 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés