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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

‘‘Coutumes’’

Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)

Quand on veut démissionner, on démissionne, point final. Sauf quand on a renoncé à toute forme d’amour propre…


A l’heure où nous mettons sous presse, Abdelouahed Radi n’a toujours pas démissionné de son poste de ministre de la Justice. Il avait pourtant promis de le faire s’il était élu premier secrétaire de l’USFP – ce qui s’est produit le 8 novembre. Cela va donc faire bientôt un mois. Radi est-il revenu sur sa promesse ? Non, dit-il, c’est juste que “cela devra se faire dans des conditions qui ne regardent pas que ma
personne. C’est Sa Majesté le roi qui, constitutionnellement, désigne et révoque les ministres”. Soit. M. Radi a-t-il au moins déposé au cabinet royal une lettre de démission, à laquelle il attendrait une réponse ? Non plus. Parce que, dit-il, “les coutumes politiques marocaines empêchent un ministre d'adresser une demande de démission écrite”. Ah d’accord… Comment M. Radi compte-t-il faire pour honorer sa promesse de campagne, alors ? D’après un dirigeant (anonyme) de l’USFP, “il a transmis oralement sa demande au roi, via un tiers” (anonyme lui aussi). Et ce n’est pas tout : “Avant d’annoncer qu’il comptait démissionner du gouvernement au cas où il serait élu à la tête du parti, Radi a consulté le Palais ; et il l’a de nouveau consulté, une fois élu, avant de confirmer qu’il comptait tenir sa promesse”. En clair : l’engagement envers les militants, les aspirations progressistes… tout cela, pour Abdelouahed Radi, passe au second plan. D’abord et avant tout, le premier des socialistes se voit comme un serviteur de Sa Majesté. A ce titre – il en est profondément convaincu – sa propre vie et son propre destin ne lui appartiennent pas.

Secouons-nous un peu et voyons la vérité en face : quand on veut démissionner, on démissionne, point final. Par sens de l’Etat, oui, on reste en poste jusqu’à ce qu’un remplaçant soit nommé. Mais d’abord, on dépose une lettre de démission, et ensuite, on le fait clairement savoir au peuple – ce peuple qu’on prétend servir. Certains pensent que Radi cherche, au fond, à être retenu. Je pense, pour ma part, qu’il a caressé cet espoir pendant quelques jours mais qu’il y a vite renoncé, comprenant que les militants socialistes ne lui pardonneraient jamais s’il les trahissait. Aujourd’hui, il a vraiment l’intention de partir… mais si Sa Majesté le veut bien, aux conditions que Sa Majesté fixera, et quand Sa Majesté le jugera opportun. En ce moment, d’ailleurs, Sa Majesté est en voyage d’agrément aux Etats-Unis. Les militants et le progressisme peuvent bien attendre, n’est-ce pas ?

Encore une fois, face au Palais, un leader politique marocain abandonne tout amour propre. En prenant cet engagement fort de démissionner, Radi était censé restaurer le lustre des socialistes, et démontrer que le faste et les honneurs l’intéressent moins que ses devoirs envers la base populaire. C’était censé être un message d’abnégation, d’indépendance et de courage politique. Un mois et moult contorsions serviles plus tard, l’effet recherché est déjà réduit à néant – même si Mohammed VI, une fois de retour, finira tôt ou tard par “révoquer” le ministre de la Justice d’une moue dédaigneuse.

Ah oui, parlons-en, du courage ! Quand on en a, et qu’on prétend réclamer une réforme de la Constitution (autre promesse de campagne de Radi), la moindre des choses est de ne pas avoir peur de redresser la tête en bousculant d’improbables “coutumes”, dont l’unique but est de consolider la culture de la servitude. Bien entendu, l’humiliation volontaire du chef des socialistes est présentée, par lui-même et par ses proches, comme une vertu politique. Ce que nous sommes invités à penser, c’est que M. Radi est un homme sage et pondéré (“il n’agit jamais sans avoir consulté”, dit notre source avec admiration). En fait, dans ce qui nous sert de classe politique, la sagesse et la pondération consistent à s’aplatir sans que personne ne vous le demande, et à se laisser marcher dessus en gloussant de plaisir. A force, cette attitude a fini, elle aussi, par relever des “coutumes”. Et avec tout ça, l’USFP entend se régénérer. Bon courage, camarades…

 
 
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