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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Meryem Saadi

Enquête. Demain, le papy boom

(TNIOUNI)

Près d’un Marocain sur dix est “vieux”. Une étude du Haut commissariat au plan révèle les conditions de vie précaires de cette population grandissante. Décryptage.


Le Maroc vit la phase finale de sa transition démographique. Sa pyramide des âges est en train de s’inverser, ce qui veut dire que la population vieillit petit à petit. Actuellement, le Maroc comptabilise 2,4 millions d’habitants de plus de 60 ans, l’équivalent de la population de la région de Rabat-Salé-Zemmour-Zaër. Mais d’après les prévisions du
Haut commissariat au plan (HCP), le nombre de personnes âgées va connaître une croissance accélérée dans quelques années. Dès 2030, le 3ème âge représentera 15 % de la population marocaine. Une donnée à ne pas négliger, car ce phénomène a été à l’origine de bouleversements sociaux et économiques dans plusieurs pays développés. Le rapport d’enquête du HCP dresse un portrait très détaillé de ces personnes âgées et permet de mieux cerner leur profil, leur mode de vie, mais aussi leurs difficultés et leurs attentes.

Pas de retraite oisive
L’enquête donne plusieurs informations sur les caractéristiques sociodémographiques. Tout d’abord, 52,2 % des personnes âgées sont des femmes, qui sont en grande majorité veuves (65 %). Quant aux hommes de plus de 60 ans, ils sont dans une majorité écrasante mariés, même lorsqu’ils sont très vieux. Ces constats s’expliquent tout d’abord par le fait que les femmes ont une espérance de vie supérieure à celle des hommes. Autre explication : la facilité qu’ont les hommes veufs dans notre société à se remarier avec des femmes plus jeunes qu’eux. Par ailleurs, 52,4% des personnes âgées vivent en milieu urbain et 31,1 % travaillent encore. La grande majorité de ces actifs occupés, sexagénaires ou plus, travaillent dans l’agriculture lorsqu’ils sont à la campagne, et sont commerçants ou ouvriers lorsqu’ils sont en ville. Plus de 70% d’entre eux travaillent à leur compte, ce qui fait d’eux des créateurs d’emploi pour eux-mêmes et pour les autres. En ce qui concerne le taux d’instruction, 83% de nos personnes âgées sont analphabètes. Etonnant ? Pas vraiment, quand on y regarde de plus près. “Il ne faut pas oublier que l’on parle ici de la génération qui avait dans les 10-15 ans à l’avènement de l’indépendance”, précise Ahmed Lahlimi Alami, le Haut commissaire au plan. En effet, seulement 4,8% d’entre eux ont pu faire des études secondaires, et 1,4% des études supérieures. Une grande partie des personnes interrogées sur leurs occupations pendant la journée affirment pratiquer des activités religieuses. “Assister à des causeries religieuses à la mosquée, lire le Coran, faire des prières en dehors de celles qui sont obligatoires demeurent des pratiques courantes chez plus de 90% des enquêtés, proportion plus élevée parmi les hommes et les moins âgés que parmi les femmes et les aînés”, explique le rapport du HCP. Seule une infime minorité (2,9%) est impliquée dans le monde associatif. Les femmes préfèrent généralement se consacrer à la pratique d’activités à utilité pour le ménage, comme s’occuper de leurs petits-enfants, laver le linge ou nettoyer la maison. Nos personnes âgées sont donc loin de mener une vie oisive.

La solidarité familiale avant tout
Comme dans la plupart des autres pays arabes, la majorité de nos personnes âgées vivent avec des membres de leurs familles. 52% des interrogés dans le cadre de l’enquête du HCP déclarent vivre sous le même toit avec deux de leurs enfants ou plus, et 36% avec leurs enfants et/ou petits-enfants. Les vieillards vivent donc très rarement seuls, surtout en comparaison avec la situation des autres personnes âgées dans le monde. En effet, seulement 6,8% des Marocains de plus de 60 ans vivent seuls, contre 14% au niveau mondial et 24% dans les pays développés. La solidarité familiale est donc une caractéristique profondément ancrée dans la société marocaine qui n’a pas la culture des maisons de retraite. Les Marocains subviennent aussi à une grande partie des besoins financiers de leurs parents, même lorsqu’ils n’habitent pas avec eux : 77,5% des sondés déclarent recevoir régulièrement une aide matérielle des membres de leur famille, sous forme de dons en nature ou en espèces. “Cette solidarité familiale ne se fait pas qu’à sens unique, les personnes âgées aident elles aussi leurs enfants, en s’occupant de leurs petits- enfants, ou en se consacrant aux tâches ménagères de la maison”, explique Lahlimi. Près de 40% des personnes âgées vivant en famille (60,6% parmi les femmes) participent aux travaux domestiques (cuisine, linge, nettoyage, élevage du cheptel, etc.). Cet échange intergénérationnel se fait également dans d’autres domaines, puisque 82,7 % des personnes âgées sont consultées par les membres de leur famille pour leur fournir des conseils. Surtout à la campagne. “Dans les zones rurales où les changements socioéconomiques sont restés relativement limités, les personnes âgées jouissent de conditions sociales et psychologiques relativement réconfortantes. Elles prennent des décisions importantes et vivent entourées de leurs fils et petits-fils qui ne cherchent qu’à bénéficier de leurs prières et approbations (Rida)”, analyse le sociologue et professeur universitaire Mokhtar El Harras dans un rapport intitulé Les mutations de la famille au Maroc. La vie des personnes âgées au Maroc est donc intrinsèquement liée à celle de leurs enfants. Sans le système de solidarité familiale, la plus grande partie de nos vieux serait dans la précarité la plus totale, en l’absence d’un système solide de couverture médicale et de retraite (lire encadré). Mais jusqu'à quand la famille continuera-t-elle à se substituer à l’Etat en ce qui concerne la prise en charge financière des personnes âgées ? “Pour le moment, la solidarité familiale est profondément ancrée dans notre société et il n’y a aucune raison pour que cela change. Mais dans les années à venir, il faut absolument lutter contre le chômage pour permettre aux Marocains en âge de travailler de subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs familles”, prévient Lahlimi. Surtout qu’en 2030, le Maroc comptera, selon les projections démographiques, 5 millions de personnes âgées.

[Voire infographie 1] [Voire infographie 2]



Prévoyance. Un constat alarmant

Dans plusieurs pays, la transition démographique s’est faite en même temps qu’une transition sociale et économique. Malheureusement cela est loin d’être le cas au Maroc. En plus de subir les maladies classiques liées à la vieillesse (problèmes d’articulations, maladies oculaires ou encore cardiovasculaires), le 3ème âge est encore victime de maladies infectieuses tels que le paludisme ou la tuberculose… Et plus de 86% des personnes âgées n’ont aucune couverture médicale. Ce qui pousse la plupart d’entre elles à recourir aux services de santé seulement en cas d’extrême urgence. Surtout à la campagne, ou 62,1% des interrogés avouent ne pas avoir recouru aux soins de santé alors qu’ils étaient malades. Principale raison invoquée ? Le manque de moyens financiers. Car, en plus du faible taux de couverture médicale, seuls 73,5% des personnes âgées (qui ont déjà travaillé) bénéficient d’une pension ou d’une retraite. Et dans la plupart des cas, les montants sont plutôt maigres. Des problématiques qui devraient être prises en compte par l’Etat le plus tôt possible, afin de pouvoir gérer correctement le “papy boom” que connaîtra le Maroc à partir de 2030.

 
 
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