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Par Hicham Bennani
Portrait. La voix des rois
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Larbi Essakalli était
souvent aux côtés
de Hassan II.
(DR)
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Chef dorchestre médiatique de Mohammed V et Hassan II, Larbi Essakalli était un pionnier du journalisme marocain. Retour sur une carrière riche en événements.
Amis téléspectateurs, bonsoir ! Une phrase courte, simple et directe que Larbi Essakalli prononçait à chaque journal télévisé dans les années 60. Ce pionnier du journalisme a roulé sa bosse sous le règne de deux rois emblématiques : Mohammed V et Hassan II. Et si les deux souverains fascinent encore de nos jours, c'est en grande partie grâce à |
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l'image qu'ils dégageaient à travers les médias. La radio et la télévision entretenaient le lien entre le roi et le peuple, grâce à un chef d'orchestre : Larbi Essakalli. Derrière l'écran, l'homme de lettres était aussi sportif, poète, danseur de claquettes et bon vivant. Sa mort il y a déjà 13 ans a bouleversé la communauté des journalistes, et hommes politiques, du royaume. Car le domicile de Larbi, dans le quartier des Orangers, était un lieu mythique de rencontre entre artistes, journalistes, militants et leaders des mouvements de libération. Une expression bien connue circule encore parmi ceux qui l'ont fréquenté : Larbi connaissait la moitié du Maroc et l'autre moitié le connaissait.
Rédac chef à 19 ans
A sa naissance, Larbi Essakalli évite de peu le poisson d'avril : il voit le jour un 2 avril 1938 à Casablanca. Il aimait tant plaisanter sur sa date de naissance, regrettant un peu de n'être pas né le 1er, mais le 2 lui convenait très bien. Il pensait même que c'était la meilleure plaisanterie que l'on puisse faire au temps !, se souvient, nostalgique, son amie journaliste Fatiha Layadi. Son père Moulay Ahmed, cadi de Casablanca, haut fonctionnaire au service du Makhzen, rend l'âme des suites d'une maladie incurable alors que Larbi n'a que 7 ans. Un an plus tard, il perd son frère Jawad. Elevé par sa mère Lalla Zineb, rentière de la famille Benjelloun et sur du Docteur Abdellatif Benjelloun, dirigeant de l'USFP, il est le petit dernier de la famille, composée de trois frères et d'une sur : l'acteur récemment décédé Hassan, l'ancien général Omar, l'ex-directeur du stade de Casablanca Hamid, et Safia qui fera moins parler d'elle que ses quatre frères. Il grandit dans un appartement casablancais situé en plein fief de la résistance juste au-dessus de l'Union marocaine du travail (UMT). A l'école privée nationaliste El Amir Moulay Hassan, il fait déjà preuve dune curiosité et dune joie de vivre certaines. Il se montre studieux et passionné de lecture : Il lisait toute la nuit en cachette et se rendait tout de même à l'école, témoigne son frère Hassan. Adolescent, il poursuit ses études au Lycée Lyautey et effectue un stage de 6 mois au prestigieux hebdomadaire satirique Le Canard Enchaîné à Paris. Ceux qui l'ont côtoyé se souviennent du brillant étudiant, mais aussi du basketteur doué qu'il était, écrit le journaliste Mohamed Benarbia.
Dans les années 50, le jeune Larbi redore le blason du club de basket du Wydad avec ses frères Omar et Hamid. L'expérience lui ouvre les portes de l'équipe nationale et des Jeux Panarabes de Beyrouth. A seulement 18 ans, ce voyage marquera un tournant dans sa carrière de journaliste. Il ne supportait pas la manière dont la presse coloniale (le Petit Marocain, ancêtre du Matin du Sahara, l'Echo du Maroc et la Vigie marocaine) traitait l'information. Il a donc décidé de faire des reportages à Beyrouth, témoigne Tayeb Saddiki, cité dans une émission-hommage réalisée par la TVM au lendemain de la mort de Si Larbi. A son retour au Maroc, médaille de bronze en poche, le capitaine Larbi est donc nommé par Mohammed V rédacteur en chef de la radio marocaine à l'âge de 19 ans. Deux ans plus tard, en 1961, le nouveau roi Hassan II fait appel à lui pour monter une télévision. A l'époque, la société privée française (la Telma) qui émet à Casablanca a été achetée par l'Etat marocain après avoir fait faillite suite à un boycott ordonné par la résistance. Nous étions une dizaine pour réussir le pari de monter, en six mois, une télévision qui arroserait, de Rabat à Casablanca, une bonne partie du territoire national. Il fallait former des producteurs, des réalisateurs, des cameramens, trouver des studios, etc., expliquait Larbi Essakalli à la presse nationale en 1992. C'est ainsi que, le 3 mars 1962, le self-made-man réussit son pari et devient le premier Marocain à présenter le JT en français.
Des coups à la pelle
Il commence alors à collectionner les grands coups. Tout en chapeautant le département information de la télévision et la radio nationales en arabe classique et dialectal, français, anglais et espagnol, Larbi Essakalli collabore avec des stations comme Radio Monte-Carlo, Europe 1 et Radio Luxembourg et avec de grands titres français comme Le Monde, Libération ou L'Express, pour lesquels il suit en particulier la Guerre d'Algérie. Le 18 mars 1962, il couvre avec la télévision nationale l'accord de cessez-le-feu signé à Evian entre les autorités françaises et les représentants du FLN. Larbi Essakalli a été le premier journaliste à annoncer l'indépendance de l'Algérie en français aux Marocains, soutient Mohamed Maradji, le célèbre photographe de Hassan II, que Larbi Essakalli a aidé à se lancer sous l'ère Mohammed V.
Baroudeur, émule de Jack London comme plaisantait le grand Nadir Yata, Larbi affectionne les reportages à l'étranger. En 1960, il est le premier journaliste marocain à se rendre en Chine. Il est sur le terrain lors du tremblement de terre d'Agadir, de l'édification du Mur de Berlin et de la libération du Congo belge. Sans oublier la Guerre des sables en 1963 et surtout le Golan lors de la Guerre d'octobre 1973. Larbi Essakalli a également été présent lors de la création de l'OUA, du premier sommet arabe au Caire, des conférences des Non-alignés ou de débats du Conseil de sécurité de l'ONU. Il a ainsi interviewé Kennedy, Khroutchev, De Gaulle, Pompidou, Tito ou Soekarno, précisait Larbi Essakalli, avant sa mort. Il a toujours été un passionné de sport. Il a commenté le fameux match Maroc-Espagne de 1961 et, en juin 1994, il était toujours aussi enthousiaste pour encourager dautres générations, les Daoudi, El Bahja
lors de Coupe du Monde 94 où il s'est rendu à ses frais, se remémore le journaliste sportif Najib Salmi. Et d'ajouter : Larbi était un livre ouvert, capable de vous parler aussi bien du footballeur Larbi Ben Barek qu'il a connu que de littérature ou de politique.
Dans les studios TV de Rabat, pourtant montés à la hâte, le présentateur a interviewé des stars comme Jacques Brel, Nat King Cole, Serge Reggiani et Charles Aznavour. Il est également l'artisan du premier spectacle d'Oum Kalthoum, retransmis en direct à la télévision. Sans parler des Abdelwahab Doukkali, Abdelhadi Belkhaiyat, Maâti Belkacem, Ismaïl Ahmed, Bahija Idriss et Latifa Amal que les téléspectateurs ont découverts à son époque.
Hassan II et lui
Fidèle de Hassan II, il est nommé délégué de l'Information à Laâyoune en 1976 pour structurer, au lendemain de la Marche Verte, le système de la radio et de la télé dans le sud du Maroc. Mais au-delà de la couverture médiatique, quelle était la relation de Hassan II avec son journaliste fétiche ? Elément de réponse. 10 juillet 1971. Casablanca. Larbi Essakalli se marie avec une certaine Danielle, journaliste elle aussi. Attitude rare, l'homme n'éprouve pas le besoin d'allumer son poste radio. Ce même jour, le colonel M'hamed Ababou lance le fameux coup d'Etat de Skhirat et annonce à la radio la proclamation de la république et l´abolition de la monarchie. Au cur des festivités de son mariage, Larbi Essakalli est informé du coup d'Etat par une source provenant du quotidien marocain La dépêche. Il est 13h lorsqu'il se rend au camp Moulay Ismaïl avec son frère Omar, commandant des FAR. Sous les ordres de Majid Benjelloun, ministre de l'Information, il met le cap vers Rabat, encadré par des militaires. Avec un gros enregistreur, ancêtre du magnétophone, emprunté à la MAP, il fait enregistrer un message à Hassan II dans une villa où ce dernier s'est réfugié. Le démenti du coup d'Etat est diffusé dans un premier temps sur France Inter vers 21h30 puis sur la radio marocaine une heure après. Le lendemain matin, Larbi Essakalli présente le journal en français et rassure la nation. Le journalisme, qu'on le veuille ou pas, est, ou sera, le quatrième pouvoir, résumera, par la suite, le présentateur vedette. Une anecdote de l'après- putsch de Skhirat illustre la relation entre l'ancien monarque et le journaliste. D'après un témoin de l'époque, juste après les attentats, le roi était dans une colère noire. Lun de ses proches, Ahmed Snoussi, aurait demandé à Larbi Essakalli : -Tu étais où ? -J'étais à Casa en train de me marier. Le roi aurait réagi : - C'est une boutade ? - Non, c'est la vérité. - Vous avez bien choisi votre jour
C'était l'anniversaire de votre Majesté
Larbi Essakalli avait donc cruellement manqué à Hassan II. Il était aimé par tout le monde, je ne vois pas pourquoi Hassan II ne l'aurait pas aimé, pense un de ses proches. Il est vrai que Larbi Essakalli était souvent aux côtés de son roi. Lorsque ce dernier recevait des journalistes étrangers, celui qui connaissait toutes les signatures des médias internationaux le briefait avant chaque rencontre. L'homme traduisait en français une grande partie des discours royaux. Encore en vie aujourd'hui, il aurait peut-être officié en tant que porte parole du Palais. Il n'a jamais caché qu'il était un homme du sérail, fervent serviteur de la monarchie. En bon royaliste, le journaliste a déclaré que l'émission qui l'avait le plus marqué était celle du cinquième anniversaire de la création de la télévision le 4 mars 1967 où, Ô surprise ! Sa Majesté le roi s'est annoncé et est venu lui-même se mêler aux artistes, arguait-il.
Mais comme tous les sujets, il craignait Hassan II, même si leurs deux pères se fréquentaient, et il n'était au service d'aucun parti politique. Il n'a toujours défendu qu'une seule chose : le journalisme, atteste sa femme. J'attends finalement que le métier de journaliste soit considéré comme un métier à part entière. J'attends un code d'honneur, parce que si le journaliste a des droits, il faudrait aussi qu'il les mérite, déclarait Larbi Essakalli. Mais il est mort trop tôt, à 57 ans, le 18 juillet 1995 à la veille d'une visite officielle de Jacques Chirac. Lui qui souffrait d'un cancer, il s'est éteint dans les escaliers de son appartement du centre-ville de Rabat suite à une crise cardiaque. Le grand vizir du roi, Driss Basri, le général Abdelhak Kadiri, ainsi que les conseillers de Hassan II, André Azoulay et Meziane Belfkih, pour ne citer qu'eux, se sont rendus au domicile de la famille Essakalli dans le centre-ville de Rabat, puis au cimetière Chouhada. Tout le gratin était présent. La visite du président français n'était plus qu'un fait divers, ou presque. |
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