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Par Samir Achehbar
Enquête sur les Forces armées royales
Vendredi 21 novembre 2008. Siège du Parlement. Salaheddine Mezouar, ministre de lEconomie et des Finances, a fait le déplacement à lhémicycle pour son grand oral, devant les caméras des deux chaînes étatiques, venues immortaliser le moment.
Cette après-midi, largentier du royaume est là pour présenter aux députés de la première chambre la nouvelle Loi de Finances 2009, concluant plusieurs semaines de négociations entre le gouvernement et |
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les commissions parlementaires. Les cadors des partis ont répondu présent à linvitation : Fouad Ali El Himma est de la fête, Ahmed Zaïdi, président du groupe socialiste à la Chambre des représentants, aussi, sans oublier Mustapha Ramid, président du groupe du PJD, toujours aussi assidu. Après un long discours de présentation du ministre de largent, les votes commencent. Les négociations de dernière minute aussi. Ce nest que tard, très tard, dans la soirée, que le président de la séance annonce le résultat des suffrages. Le projet de loi de la future Loi de Finances passe (presque) comme une lettre à la poste. Le texte, qui comprend en tout et pour tout 50 articles, a été adopté à la majorité (63 voix pour et 30 contre) par la Chambre des représentants.
Jusque-là, rien de bien anormal. Sauf que le diable se cache dans les détails. Dans la nouvelle Loi de Finances, le royaume a consacré une enveloppe de 34, 526 milliards de dirhams consacré à la Défense, soit environ 15% du budget de lEtat. Du jamais vu dans les annales du Parlement. Cest que, depuis son accession au trône en 1999, le roi Mohammed VI a gâté son armée : son budget a été doublé rien que sur les deux dernières Lois de Finances, celles de 2008 et 2009. Il y a encore quatre ans, ce budget ne dépassait guère les 12 milliards de dirhams. Le Maroc sest-il lancé dans une course à larmement ? Quelle raison aurait-il de le faire ? Sagit-il de maintenir la parité militaire avec le voisin algérien ? De faire face à la montée du terrorisme ?
Le coup de gueule royal
Août 2001, palais royal de Rabat. Mohammed VI, chef suprême des armées, réunit pour la première fois depuis son intronisation létat-major des Forces armées royales (FAR). Pour leur baptême du feu, les généraux ainsi conviés ont droit à un cours magistral, donné par le roi himself : Le roi a présenté à lassistance un exposé détaillé sur létat de santé de larmée marocaine, sattardant essentiellement sur ses faiblesses, nous rapporte une source bien informée. Si le roi na pas mâché ses mots, cest quil sait de quoi il parle. Il est loin dêtre un novice en la matière. Du temps de son père, il a été le coordonnateur des FAR. Un poste stratégique qui lui a permis de se frotter de près à la réalité de ses troupes. La réalité en question : une armée vieillotte, des soldats mal formés, un matériel obsolète
Cest ce quon dit dans les chaumières, cest un peu vrai, de plus en plus, sur le terrain. Mohammed VI a dit ce jour-là ce quil na jamais pu dire lorsquil était prince héritier, cétait en quelque sorte lheure de vérité, le moment de remettre les pendules à lheure, ajoute notre source. Mais le souverain ne sest pas arrêté en si bon chemin.
Il a surpris ses lieutenants en leur dressant un topo très pointu sur les voisins : larmée algérienne. La source de Mohammed VI ? Un gros rapport du Pentagone fourni gracieusement par lallié américain. Le document révèle dans le moindre détail larmement dont disposent les troupes de Abdelaziz Bouteflika, ses acquisitions des deux années précédentes (officielles ou non), ses mouvements sur le terrain
Réaction de lassistance, médusée devant le speech technique du roi : Tout le monde était gêné devant tant de précisions. Surtout les responsables de la DGED (renseignements extérieurs, aujourdhui civils, longtemps assimilés à lappareil militaire) et des renseignements militaires qui navaient jamais entendu parler de ce rapport, nous confie ce haut gradé. Avant de donner congé à ses invités, Mohammed VI leur fait part de ses conclusions, sur le mode impératif : il faut développer et moderniser larmée marocaine. Ce qui passe, entre autres, par un dopage de son budget.
Les FAR font leur marché
Mohammed VI ne sest pas contenté dappeler à la mise à niveau et à laugmentation du budget de ses troupes. Le chef détat-major des FAR a également fixé les priorités de la grande muette. Il a tenu avant tout à muscler larmée de lair. Après de longues négociations qui ont fait couler beaucoup dencre, le Maroc a lancé durant lété 2008 une commande de 24 avions de chasse F-16 de dernière génération au constructeur américain Lockheed Martin, livrables à partir de 2011. Petite entorse à la règle, telle que nous la rapportée ce militaire de haut rang : Les Américains nous ont déjà livré un exemplaire de ces F-16, qui se trouve actuellement à la base aérienne de Kénitra. Cest une petite faveur, le but étant de nous familiariser avec ce nouveau type dappareil. Coût de la transaction globale : 2,3 milliards de dollars, dont 80% devraient être financés par lArabie Saoudite et les Emirats arabes unis. Mais attention, ajoute notre source, des radars, un simulateur et des pièces de rechanges sont également compris, en plus des F-16, dans la facture globale de cette opération.
La Marine royale a eu, elle aussi, droit à la bienveillance de son officier en chef. Equipée seulement de quelques modestes patrouilleurs avant larrivée de Mohammed VI sur le trône, la Navy marocaine peut aujourdhui se targuer de posséder trois frégates, dont trois achetées à un consortium franco-italien, et quatre corvettes acquises en Espagne et aux Pays-Bas. En avril dernier, le Premier ministre français en personne, François Fillon, annonçait la conclusion dun contrat entre Rabat et Paris pour lacquisition dune frégate multi missions (FREMM) dun montant de 500 millions deuros.
Pour accueillir tous ces nouveaux joujoux, Mohammed VI a annoncé le 24 mars dernier à Ksar Sghir, dans le nord du royaume, le lancement des travaux de la première base navale à usage strictement militaire du pays. Dun coût estimé à 1,39 milliard de dirhams, celui qui deviendra le plus important port militaire du Maroc ouvrira ses portes en 2010. Aujourdhui, explique cet expert en géostratégie, nous avons une marine digne de ce nom, qui se permet même de prendre part à des manuvres internationales. Pour ce qui est de larmée de terre, lessentiel a été avant tout de remettre sur pied le matériel existant. Une bonne partie des tanks et des véhicules subissent les dégâts du temps (rouille). Tout ce matériel nécessite donc un entretien permanent, forcément coûteux, explique notre expert, qui rappelle que le royaume a, entre autres, acquis dans la foulée missiles, radars et divers systèmes de détection.
Le rêve dune unité de production darmes
Cest clair, lambition (militaire), Mohammed VI nen manque pas. Il voit même grand puisquon lui prête sérieusement lintention de construire une unité industrielle dans les années à venir, pour produire munitions et armes légères.
Concernant le volet de la formation (militaire, mais aussi intellectuelle) de ses troupes, le souverain na pas lésiné sur les moyens. Daprès Mohamed Ghomari, professeur de sciences politiques à Casablanca et expert en stratégie militaire, les FAR ont signé récemment des accords avec plusieurs facultés marocaines, dans des filières comme les sciences, les lettres ou le droit. Alors que, il y a encore deux ans, le nombre de militaires ayant fait des études supérieures était de 1966, aujourdhui ils sont 4000. Les plus chanceux des officiers, et surtout les plus brillants, sont même envoyés à létranger pour parfaire leur formation. Il y a quelques mois, la presse se faisait par exemple lécho de larrivée au Maroc dexperts internationaux, notamment sud-américains, chargés de former 10 000 soldats aux techniques de guérilla. Cerise sur le gâteau, Mohammed VI aurait consenti une augmentation de 5% pour ses ouailles.
Cest un peu cela le nouveau style royal, imprimé par Mohammed VI, en totale rupture avec le passé et la gestion de larmée hassanienne. Exemple : du temps de Hassan II, le noir dominait dans les transactions liées aux achats darmes et une poignée de généraux, toujours les mêmes, allaient négocier et acheter des armes pour le compte du royaume. A la fin des années 1970, le Maroc était sur le point dacheter un navire de guerre abandonné par les Américains au Vietnam. Des officiels marocains ont même avancé largent, mais au final, le deal, une vraie catastrophe, a capoté, fort heureusement, nous déclare cet expert en armement. Daprès une source qui a préféré garder lanonymat, comme la plupart des personnes consultées pour les besoins de lenquête, certains hauts gradés ont amassé de véritables fortunes personnelles en profitant de cette mauvaise gestion et de la générosité des commissions perçues sur les achats darmes. Raison dun tel laisser-aller ? Hassan II, après les deux coups dEtat orchestrés à chaque fois par de hauts gradés, a sans doute souhaité ménager la chèvre et le chou. Servez-vous mais ne vous occupez pas de politique, laissait-il clairement entendre à ses hommes de main.
Les priorités ne sont plus les mêmes, le contexte (interne surtout) non plus, et Mohammed VI, chose impensable du temps de lancien règne, na pas hésité, au gré des purges, à radier plusieurs hauts gradés de son armée. Aujourdhui, il tient aussi à suivre de près les achats de son armée, effectués suite à des appels doffres, ou à des négociations au plus haut niveau de lEtat, comme cela a été le cas pour la frégate multi-missions (FREMM), commandée à la France après un accord au sommet entre Sarkozy et Mohammed VI. Quand le souverain ne le peut pas, il lui arrive de charger son ami et patron de la DGED (Yassine Mansouri) de garder un il vigilant sur ces transactions et de lui préparer des comptes-rendus personnels.
Les voisins surarmés
vraiment ?
Alors, faut-il conclure que le royaume sest lancé dans une course effrénée à larmement ? La question est posée. Pour Khalid Naciri, ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, le budget de larmée sinscrit dans un trend haussier, à linstar des autres secteurs. Parce quil le faut, et parce que les Algériens (en font de même) aussi. Nous sommes dans un environnement géopolitique quil nest nul besoin de vous décrire. Chez nos voisins, le trend est lui aussi haussier. En valeur absolue, leur budget est bien plus élevé. Nous avons une mission, cest de protéger notre pays, se justifie presque le porte-parole du gouvernement. Cest tout ? Non : Le Maroc est un pays confronté à un environnement géopolitique tel quil ne peut rester les bras croisés. LAlgérie nous colle aux basques, elle fait une fixation obsessionnelle sur le Maroc. Nous ne sommes pas à un stade daffrontement, mais nous ne sommes pas non plus dans une situation de calme plat.
Le fait est que, en théorie militaire, chaque Etat dispose dun ennemi potentiel. Pour ce qui est du Maroc, ils sont actuellement au nombre de quatre : lAlgérie, qui ne cache pas vraiment ses ambitions nucléaires, le Polisario, qui se dit capable datteindre Laâyoune ou Agadir (preuve quil dispose de missiles à longue portée), Al Qaïda, ou encore lEspagne. Farfelu ? Inimaginable ? Pas sûr
Daprès une enquête publiée par lInstitut royal des études stratégiques, créé par Mohammed VI en 2003, 85% de la population espagnole est persuadée que le prochain conflit armé de lEspagne opposera le royaume de Juan Carlos à celui de Mohammed VI.
Quen est-il de lAlgérie voisine, dont le budget alloué à larmée est largement supérieur au nôtre. 55 milliards de dirhams contre 34,6, cela fait une petite différence. En stratégie militaire, il ne faut pas raisonner de manière manichéenne. Ce nest pas parce que lAlgérie dépense un plafond donné que le Maroc doit en faire de même, nuance le Professeur Abderrahmane El Mekkaoui, auteur dune thèse à luniversité de la Sorbonne à Paris (Théorie des jeux dans la guerre et la paix). Le chercheur embraye : Même si en 2006 le Maroc a fait parti des 20 premiers pays au monde dans le palmarès des budgets consacrés à larmée, on ne peut pas parler de course à larmement. Le Maroc est simplement dans une phase de renouvellement du matériel, qui a atteint un stade de désuétude avancé. Enfin, si le pays de Bouteflika consacre 15% de son PNB à lachat darmement (contre 4,7% pour le Maroc), ce nest pas seulement une démonstration de force à ladresse du Maroc. LAlgérie, longtemps victime dune sorte dembargo à cause de la guerre civile, se contentait du marché noir pour sapprovisionner en armes. La donne a changé et, aujourdhui, les Algériens, malgré tout, ont beaucoup de retard à rattraper. Et puis, nos voisins ont plus peur de la Libye de Kadhafi, dont lune des nombreuses lubies est de créer les Etats-Unis du Sahel, et des organisations terroristes que du Maroc, conclut notre analyste.
On ne soppose pas à sa Majesté
Retour au Parlement. Cest là que Abderrahmane Sbaï, ministre délégué auprès du Premier ministre, chargé de l'administration de la Défense nationale, a présenté courant octobre le budget de larmée aux membres de la commission des Affaires étrangères, de la Défense nationale et des Affaires islamiques. Détail cocasse, lintitulé exact de ladite commission, créée par Hassan II à la fin des années 1970, révèle un champ d(in)action pour le moins inattendu : elle chapeaute les questions se rapportant aux Affaires étrangères, à la Défense nationale, aux Anciens combattants, aux Affaires islamiques, aux Frontières, à la Culture et à la Communication, ou encore
aux Colonies. Au sein de la commission donc, les partis sont représentés au prorata du nombre de sièges dont ils disposent au parlement. Mais les candidats à la présidence de la commission chargée, entre autres, de la Défense ne se bousculent pas au portillon. En fait, le parti le plus représenté dans le Parlement a le privilège de choisir en premier de présider une des 6 commissions parlementaires. Souvent, les élus jettent leur dévolu sur la commission des Finances, qui offre une grande marge de manuvre. Cette année, elle est revenue à lIstiqlal, qui était le premier à choisir, tandis que la coalition formée par le RNI et le PAM a choisi la commission de lIntérieur, rappelle léconomiste Najib Boulif, membre du PJD. Et de poursuivre : Enfin, lUnion constitutionnelle a pris ce quil restait, à savoir la commission des Affaires étrangère, de la Défense nationale et des Affaires islamiques.
Visiblement, Abderrahmane Sbaï na pas eu trop de difficultés à défendre son enveloppe, ni à convaincre son monde. La preuve en chiffres : les 31 députés de la commission ont voté comme un seul homme : pour, à lunanimité. Mohamed Ghomari, notre expert en stratégie militaire, et auteur dune étude intitulée Polyvalence de larmée, explique : Tout comme le budget du Palais, le budget de larmée nest pas débattu. Certes, il y a un léger mieux par rapport au passé, car on sépare les postes comptables, entre ce qui est utilisé pour le budget de fonctionnement, et ce qui va aux équipements, mais ça sarrête là, martèle notre source. De fait, lexposé de la Loi de Finances ne détaille nullement lutilisation des ressources. Quand un député interpelle le ministre délégué, il se voit opposée un : Je minformerai, dans le meilleur des cas, et puis laffaire est classée sans suite, poursuit Ghomari.
Question : quen pensent les parlementaires membres de la commission, principaux concernés ? Réponse de la députée pjdéiste, Soumia Benkhaldoun, membre de ladite commission : Le budget de larmée est discuté comme tous les autres budgets. Nous pouvons interpeller le ministre délégué sur la situation des militaires, sur leurs conditions de travail. Il est vrai quon ne sait pas dans le détail ce qui est fait du budget, mais ce nest pas valable uniquement pour larmée. Lorsque les députés valident le budget de la Santé, ils ignorent le détail de ce qui est acheté dans les hôpitaux. Azzedine Akesbi, secrétaire général sortant de Tranparency Maroc, livre un autre son de cloche : Il existe une loi de règlement, censée vérifier que les budgets ont été utilisés à bon escient, mais pour ce qui se rapporte à la Défense, il ny a pas de contrôle, ni a priori, ni a posteriori. Pour la bonne gouvernance, il faudra repasser
Pour le Professeur Ghomari, larmée, objet de soins particuliers de la part du Palais qui la dote de moyens considérables, a été élevée au rang de sacralité. La députée pjdéiste Soumia Benkhaldoun lui donne raison : Quon soit de lopposition ou non, on sait limportance de larmée, et on sait qui en est le chef suprême. On ne soppose pas à Sa Majesté, ni au régime. Comme quoi, certains réflexes ont la peau dure. |
[Voire infographie 1] [Voire infographie 2]
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Profil.
(Presque) ministre de la Défense
En 1997, Abderrahmane Sbaï est récompensé pour bons et loyaux service rendus à ladministration en héritant du portefeuille de ministre délégué auprès du Premier ministre, chargé de l'Administration de la Défense nationale. Le poste a été créé par le défunt roi au lendemain du putsch de 1972, en remplacement du titre de ministre de la Défense. Diplômé de l'École nationale des sciences géographiques de Paris, notre (presque) ministre a occupé plusieurs postes à responsabilité au sein de la Direction de la conservation foncière et des travaux topographiques à Rabat, avant dêtre nommé directeur des Affaires administratives au ministère de l'Agriculture, poste quil occupera jusqu'en 1983. Ce natif de Fès en 1940 a pris du galon progressivement pour devenir conseiller à la primature en 1986. En 1992, il est nommé secrétaire d'État auprès du Premier ministre, chargé des Affaires générales dans le gouvernement de Karim Lamrani, et hérite de la fonction de ministre délégué auprès du Premier ministre dans le gouvernement de Abdellatif Filali en 1994. Lhomme, qui résiste à tous les remaniements ministériels, est reconduit dans ses fonctions de ministre délégué chargé de l'administration de la Défense nationale par Mohammed VI en 2000. Sbaï a un rôle de coordinateur entre le Parlement et les différents corps darmée (terre, mer, air). Ce Monsieur de lombre est connu pour sa discrétion, certainement imposée par sa fonction. De ce fait, le représentant de la grande muette ne prend que très rarement la parole devant ses pairs, sauf quand il sagit de questions sécuritaires. Assidu devant léternel, il est souvent le premier arrivé à tous les conseils de gouvernement, et siège non loin du Premier ministre. Une place protocolaire qui veut tout dire. |
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