Privilèges. Heureux qui comme les Sahraouis...
Politique. Les yeux dans les bleus
Reportage. Les SDF se ramassent à la pelle
MRE. Home sweet home
Bilan. A quoi sert El Yazami ?
Phénomène. Attention chien méchant !
Histoire. Quand le royaume est devenu chérifien
France. Profanations chez les Ch'tis
Proche-Orient. L'Intifada des colons
Réforme. La Bourse ou la vie
Livre. Allez les Verts...
Sortie. Woody in Barcelona
Zapping. Le syndrome du canapé
Musique. Ça rappe mon frère
N° 351
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

Boulfaf

Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)

Pendant quelques jours, le sentiment de classe fond, comme la graisse dans le thé brûlant


99,13% des Marocains fêtent chaque année l’3id l’kbir*. Contrairement aux résultats des référendums, ce 99% là est très crédible. On aurait des raisons d’en douter, pourtant. Le Maroc est un pays pauvre et un mouton, c’est cher, insupportablement cher pour beaucoup. Pourtant, on y croit. Quel que soit leur niveau de revenu, l’3id l’kbir, c’est pour tous les Marocains quelque chose d’énorme, d’inévitable,
d’incontournable. Comme la digestion est propice à la méditation, posons-nous la question : pourquoi ?
On pourrait penser que cette communion générale autour de l’3id est de nature religieuse. Les islamistes, en tout cas, aimeraient bien le faire croire. Mais ce n’est pas ça. De mouton et de sacrifice, il n’est question nulle part dans la Coran. Selon la Sunna, le prophète a bel et bien sacrifié deux moutons “grands, gros, cornus et bien portants” le 10 du mois héjirien de Dou L’Hijja, devenu depuis jour de l’3id l’kbir. Mais si le premier animal était pour la consommation de Mohamed et des siens, le second était réservé à “ceux qui attestent de l’unicité de Dieu et de l’authenticité de Son messager” – c’est-à-dire les musulmans. Autrement dit, la Sunna ne demande pas aux musulmans d’égorger une bête ce jour-là, puisque Mohamed l’a fait, une fois pour toutes et au nom de tous, il y a quinze siècles. Et puis, les musulmans savent-ils ce qu’ils commémorent en rééditant ce geste ? La soumission divine d’Ibrahim qui, prêt à sacrifier son fils par amour de Dieu, vit un mouton miraculeusement substitué à l’enfant ? Raté ! Ce qu’on commémore le 10 Dou l’Hijja, c’est le pèlerinage de l’adieu, marquant la fin de la mission prophétique de Mohamed. Qui le sait, qui s’en soucie ? L’important est de faire la fête et de partager de bons moments en famille…

On pourrait croire aussi que l’3id l’kbir est une affaire de mimétisme social. Comme dit le sociologue marocain Mohamed Mahdi, sacrifier un mouton le jour de l’3id, c’est “se conformer au groupe social et s'inscrire dans la normalité, quel qu'en soit le prix”. Sauf que, pression sociale aidant, “l’inscription dans la normalité” tourne vite au concours d’ostentation. Tant qu’à se saigner aux quatre veines, autant faire parader dans le quartier le monstre cornu le plus cher, le plus énorme. A la limite, moins on a de moyens, plus la bête devra être grosse – quitte à vendre le matelas, la télé, la mobylette…. C’est presque une question d’honneur : “Pauvre, moi ? Vous allez voir ce que vous allez voir !”. Les sociétés de financement ont bien compris ce phénomène, elles qui font signer chaque année des “crédits mouton” de 24, voire de 36 mois, à des gens qui n’ont pas encore fini de payer l’3id de 2006.

Tout cela étant dit, même religieusement incomprise, socialement oppressante et financièrement irresponsable… cette fête en vaut quand même la peine. Particulièrement pour les plus pauvres dont c’est, le plus souvent, l’unique occasion annuelle de manger de la viande, de festoyer ensemble, de rire, de se sentir moins marginaux, moins malheureux. C’est bon, Boulfaf ? Pensez à ceux qui ne remangeront aucune autre viande pendant 360 jours. Pensez à ce qu’ils en pensent, eux, de ce mets emblématique de l’3id, ces délicieuses brochettes de foie enveloppées de graisse grillées au brasero. Pensez au goût particulier qu’ils leur trouvent... Ce n’est pas juste une question de plaisir, c’est une affaire de dignité et d’égalité. C’est beau, quand on y pense : riches et pauvres, habitants des palaces et des bidonvilles… pendant 3 à 5 jours, le temps que le mouton ait été dévoré jusqu’au bout des cornes, tous les Marocains auront mangé la même chose, à s’en faire péter la panse. Pendant quelques jours, le sentiment de classe se sera estompé, noyé dans le cholestérol et le thé brûlant. Aucun programme étatique de lutte contre la pauvreté ne pourra jamais en faire autant. Ne serait-ce que pour cela, au diable la raison, et vive l’3id l’kbir !

* El Ayadi, Rachik, Tozy, “l’islam au quotidien”, Prologues, 2007

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2005 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés