|
dincontournable. Comme la digestion est propice à la méditation, posons-nous la question : pourquoi ?
On pourrait penser que cette communion générale autour de l3id est de nature religieuse. Les islamistes, en tout cas, aimeraient bien le faire croire. Mais ce nest pas ça. De mouton et de sacrifice, il nest question nulle part dans la Coran. Selon la Sunna, le prophète a bel et bien sacrifié deux moutons grands, gros, cornus et bien portants le 10 du mois héjirien de Dou LHijja, devenu depuis jour de l3id lkbir. Mais si le premier animal était pour la consommation de Mohamed et des siens, le second était réservé à ceux qui attestent de lunicité de Dieu et de lauthenticité de Son messager cest-à-dire les musulmans. Autrement dit, la Sunna ne demande pas aux musulmans dégorger une bête ce jour-là, puisque Mohamed la fait, une fois pour toutes et au nom de tous, il y a quinze siècles. Et puis, les musulmans savent-ils ce quils commémorent en rééditant ce geste ? La soumission divine dIbrahim qui, prêt à sacrifier son fils par amour de Dieu, vit un mouton miraculeusement substitué à lenfant ? Raté ! Ce quon commémore le 10 Dou lHijja, cest le pèlerinage de ladieu, marquant la fin de la mission prophétique de Mohamed. Qui le sait, qui sen soucie ? Limportant est de faire la fête et de partager de bons moments en famille
On pourrait croire aussi que l3id lkbir est une affaire de mimétisme social. Comme dit le sociologue marocain Mohamed Mahdi, sacrifier un mouton le jour de l3id, cest se conformer au groupe social et s'inscrire dans la normalité, quel qu'en soit le prix. Sauf que, pression sociale aidant, linscription dans la normalité tourne vite au concours dostentation. Tant quà se saigner aux quatre veines, autant faire parader dans le quartier le monstre cornu le plus cher, le plus énorme. A la limite, moins on a de moyens, plus la bête devra être grosse quitte à vendre le matelas, la télé, la mobylette
. Cest presque une question dhonneur : Pauvre, moi ? Vous allez voir ce que vous allez voir !. Les sociétés de financement ont bien compris ce phénomène, elles qui font signer chaque année des crédits mouton de 24, voire de 36 mois, à des gens qui nont pas encore fini de payer l3id de 2006.
Tout cela étant dit, même religieusement incomprise, socialement oppressante et financièrement irresponsable
cette fête en vaut quand même la peine. Particulièrement pour les plus pauvres dont cest, le plus souvent, lunique occasion annuelle de manger de la viande, de festoyer ensemble, de rire, de se sentir moins marginaux, moins malheureux. Cest bon, Boulfaf ? Pensez à ceux qui ne remangeront aucune autre viande pendant 360 jours. Pensez à ce quils en pensent, eux, de ce mets emblématique de l3id, ces délicieuses brochettes de foie enveloppées de graisse grillées au brasero. Pensez au goût particulier quils leur trouvent... Ce nest pas juste une question de plaisir, cest une affaire de dignité et dégalité. Cest beau, quand on y pense : riches et pauvres, habitants des palaces et des bidonvilles
pendant 3 à 5 jours, le temps que le mouton ait été dévoré jusquau bout des cornes, tous les Marocains auront mangé la même chose, à sen faire péter la panse. Pendant quelques jours, le sentiment de classe se sera estompé, noyé dans le cholestérol et le thé brûlant. Aucun programme étatique de lutte contre la pauvreté ne pourra jamais en faire autant. Ne serait-ce que pour cela, au diable la raison, et vive l3id lkbir !
* El Ayadi, Rachik, Tozy, lislam au quotidien, Prologues, 2007
|