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Par Hicham Bennani
Reportage. Les SDF se ramassent à la pelle
La wilaya de Casablanca a lancé une opération pour recueillir les sans-abri, principales victimes de la vague de froid. Une action entre com et solidarité.
Dimanche 7 décembre. Quatre estafettes se dirigent à vive allure vers la gare routière de Oulad Ziane de Casablanca, la plus importante du Maroc. Les forces de lordre sapprêteraient-elles à faire une nouvelle descente musclée ? Pas du tout. Les véhicules appartiennent à lunité daction sociale de la wilaya de Casablanca. Après Casa-Anfa et El Fida, |
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le programme de ramassage des SDF se poursuit dans une nouvelle préfecture. En ces temps de froid inhabituel dans le royaume, les sans-abri luttent pour survivre. Il nest pas rare de voir des feux de camp allumés en plein centre de la capitale économique. Quatre agents de police et cinq assistants sociaux sont là pour repérer les sans-logis et les acheminer vers le centre daction sociale de Tit Mellil. Ils sont suivis de très près par une équipe de la télévision nationale venue couvrir lévénement. La caméra est enclenchée. Top départ.
Je nai rien fait de mal !
A deux jours de lAïd El Kébir, lambiance autour de
Oulad Ziane est plus impressionnante que celle de laéroport Mohammed V. Il est pourtant 22 heures. La presse très officielle parle de plus de 1200 navettes supplémentaires pendant la période de lAïd à Casablanca. Cars, minibus, taxis, voitures, motocyclettes et surtout piétons, encombrent les abords de la gare. Guidée par les autorités, lunité daction sociale se précipite en courant vers un petit grillage. Le coin est bien connu pour abriter les chemkara, indique un policier présent sur les lieux. Suivi par une horde de voyageurs qui se demandent quel trafiquant a été repéré ?, le groupe de messies déniche un garçon sniffant de la silicioune (colle). Enroulé dans une couverture à lodeur nauséabonde, le SDF est ébloui par le flash du spot caméra. La mise en scène improvisée est parfaite. Abdelkrim Sebbar, directeur du centre de Tit Mellil, interroge le garçon : Comment tu tappelles mon petit ? Ne sachant plus à quel saint se vouer, la star de la soirée répond lentement : Je mappelle Marouane. Quest-ce que vous me voulez ? Je nai rien fait de mal ! Abdelkrim Sebbar le rassure dun ton paternel : Nous allons nous occuper de toi mon enfant. On ne te veut que du bien. Tu vas bien manger, te laver et te changer. Marouane ne semble pas rassuré pour un sou. La police le prend par le bras et lescorte jusquà la fourgonnette. Devant lil attentif du caméraman, bien sûr.
Un autre SDF a été localisé. Nouvelle alerte, nouvelle frénésie. A lintérieur de la gare cette fois. Les bons samaritains dun soir se dirigent subitement vers les sous-sols. Ils sont suivis, à nouveau, par une foule de curieux, venus assister à la scène pour passer à la télévision ou pour passer le temps en attendant larrivée du car. Léquipe passe devant le café de la gare, transformé pour un soir en cinéma : plus de 50 personnes visionnent religieusement un film. Lhurluberlu nest pas bien loin, complètement saoul, rôdant dans la gare, fouinant ça et là dans les poubelles.
Divorce, chômage, maladies mentales
Question : comment cet homme sest-il retrouvé livré à lui-même dans un pays pourtant réputé pour sa solidarité ? Les SDF sont des personnes en rupture avec ce qui fait le lien social, familial, professionnel, temporel et spatial, définit la psychologue Assia Akesbi, qui sest penchée sur la question. Et le phénomène ne concerne par uniquement les grandes villes. Létude la plus récente sur les SDF a été réalisée par le centre de Tit Mellil auprès des 1200 sans-abri ramassés à Casablanca de mai à août 2008. Lenquête révèle que 80 % dentre eux sont originaires de Casablanca, les autres de Beni Mellal, Khouribga, Fkih Ben Saleh et Benslimane. Près de 90 % sont des hommes, 67% des adultes, 22% des personnes âgées et 9% des enfants. Problèmes familiaux en tout genre, divorce, déscolarisation, toxicomanie, chômage et maladies mentales expliquent en partie la raison de leur vagabondage.
On compte en effet 25% dindividus atteints de maladies mentales. Et ce parce quils sont exclus et contestent leur marginalisation. Ils ne sont pas du tout intégrés, contrairement aux phénomènes de bande, justifie Assia Akesbi, qui poursuit : On a trop compté sur les structures familiales dans le passé. Avec les logements qui deviennent de plus en plus petits, les femmes qui travaillent et la cherté de la vie, elles ne sont plus aussi solidaires. Le problème des SDF au Maroc nous dépasse, explique de son côté Khadija Ryadi, présidente de lAMDH. Et dajouter : Nous contactons régulièrement les autorités pour quelles trouvent des solutions. Ces derniers temps, avec les intempéries et la vague de froid, il y a eu de gros dégâts humains. Mohamed Abounasr, président de la section de lAMDH à Casablanca, va plus loin : Les SDF sont très mal traités dans les centres, il suffit de voir leur état de santé, ce sont des prisons
Et je suis sûr que tout est masqué lorsquils reçoivent des visiteurs !
La traque et après ?
Retour à Oulad Ziane. On tourne une scène aux airs de déjà vu. Quest-ce que tu fais ici ? Cest quoi ton nom ?, lance Abdelkrim Sebbar, micro en main. Souriant, le vieillard, qui na en fait que 35 ans, croit rêver : Ana Mustapha
Mais dites-moi
pourquoi cet attroupement autour de moi ?, sétonne le bonhomme qui na jamais attiré les regards depuis deux ans quil squatte la gare. Malgré les mots doux du directeur du centre qui lui promet le réconfort, Mustapha refuse dobtempérer. Il se débat comme il peut. Malgré lui, il est conduit à lestafette par les forces de lordre. Et là, surprise ! Marouane, le premier SDF, a pris la poudre descampette. Tous les flics sont partis et lont laissé seul dans le fourgon, il ne faut pas sétonner quil se soit évadé, il était terrorisé !, confie un assistant social. Peu importe. La télévision na rien filmé et lessentiel est de poursuivre lopération.
La traque se poursuit autour de la gare, puis dans tout le secteur. Durant deux heures, huit sans-abri, âgés de 14 à 35 ans, sont interpellés. Parmi eux une femme : Fatim Zahra, le visage marqué par la douleur. Rongée par le désespoir, elle raconte : Mon mari me battait nuit et jour parce que je ne lui ramenais pas dargent, je lai abandonné avec 5 enfants il y a deux semaines. Tout comme elle, les sept autres SDF, aux allures de bagnards, se retrouvent dans lestafette. Moha, amputé dune jambe, a été retrouvé dans un cul-de-sac, caché sous un carton et accolé à un enfant. Nous gagnons environ 100 DH par jour en faisant la manche aux feux rouges, explique le bambin à une assistante sociale. On les a retrouvés avec une bouteille de diluant quils avaient sifflée, précise un agent dont la veste a été déchirée durant lopération. Et de marmonner : Je me demande si le vieux nabuse pas du petit.
A minuit, le véhicule prend la route pour le centre de Tit Mellil. A son bord, Mustapha, le SDF de la gare, encore sous lemprise de lalcool, chantonne un air de Nass El Ghiwane : Fiiiine ghadi bia khouya, fine ghadi bia ? (Où memmènes-tu mon frère ?). Ferme ta gueule, on va au bagne de Tazmamart parce quils veulent nous faire disparaître, lui balance un homme de Cro-Magnon casablancais, raflé près des ordures.
Le refuge reclus
Dans la pénombre la plus totale, après 20 minutes de route, dont une bonne partie sur un petit chemin bordé de verdure, le convoi arrive enfin au Centre social Dar El Kheir de Tit Mellil. Sur une superficie de 8 hectares, le lieu, asticoté pour la circonstance, ressemble plus à un village de vacances marrakchi quà un refuge de sans- logis. Une dizaine de bungalows abritent 600 personnes (sur 960 places disponibles) dont 40% de femmes. La grande majorité des pensionnaires sont atteints de maladies mentales, affirme Abdelkrim Sebbar, le maître des lieux. Et dajouter : Ici, ce nest pas une prison, chacun est libre de partir à tout moment. Mis à par les assistants sociaux, un psychiatre et deux médecins généralistes soccupent des démunis. Inquiets, les huit SDF descendent des fourgons. Hamid, 30 ans, Casablancais pure souche, tente de prouver depuis le début du périple quil na rien à faire dans le lot des sans-logis : Jai un travail, je possède une licence en agronomie, jétais juste en train de me reposer dans la rue. Pas assez convainquant. Hamid ne comprend toujours pas lobjet de sa capture. Sils pensent quon fait du mal aux gens, je vais aller saigner quelquun dès que je sors dici et là au moins on memmènera directement à la prison de Oukacha !, divague le mendiant en guenilles.
Lames de rasoir, couteaux, feuilles à rouler, pièces de monnaie, torchons pleins de colle
les agents de sécurité du centre découvrent de tout dans les poches des nouveaux pensionnaires. En une semaine, on a trouvé 5000 DH au total, avoue le directeur du centre. Ancien SDF, Hassan Benhaded, arrivé dans le centre il y a plusieurs années, est aujourdhui chargé de lentretien. Certains restent une journée, dautres décident de vivre ici. Ils sont logés, nourris, soignés. Nous leur fournissons des pièces didentité et proposons des activités, indique-t-il. Avant dajouter : Certains, qui ont choisi de partir, reviennent dans un état lamentable. De toute évidence, le centre semble avoir évolué depuis larrivée en 2005 du nouveau directeur. Le centre de Tit Mellil na rien à voir avec limage quil avait il y a quelques années. Il est certain que ce centre nest pas assez grand pour accueillir tous les SDF, mais il existe dautres structures daccueil à Casablanca, se défend Nouzha Skalli, ministre du Développement social. De toute évidence, il reste encore du travail. |
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Samu Social.
Casa, les enfants et les autres
Les SDF se trouvent surtout dans les grandes villes du royaume qui abritent une forte population. Pas étonnant que Casablanca soit la ville la plus touchée et la ville choisie par le ministère du Développement social pour tester son Samu social, comme relais vers les établissements publics de protection sociale. Pourtant, ce service public se préoccupe uniquement des enfants des rues et des femmes enceintes, mais pas des adultes de sexe masculin, les plus nombreux parmi les sans-logis. Cest une question de spécialisation, mais nous avons aussi des programmes qui sintéressent aux adultes, nous explique Nouzha Skalli, qui a présidé mardi 2 décembre lassemblée générale ordinaire du Samu social. Si le projet est concluant, le ministère prévoit de létendre à dautres régions, car les SDF existent également dans dautres villes comme Khénifra, Azrou, Missour, Errachidia ou Beni Mellal, qui ont particulièrement souffert de températures négatives ces dernières semaines. A Beni Mellal, sept sans-abri sont morts de froid début décembre. Souvent aussi, les SDF vivent seuls et dans la rue par leur propre volonté. Pendant lAïd El Kébir, beaucoup de SDF préfèrent rester dans la rue pour profiter de la générosité des Marocains, croit savoir Abdelkrim Sebbar, directeur du centre de Tit Mellil. Dans les campagnes, ils sont quasi inexistants puisquil existe davantage de solidarité que dans les villes. Mais le phénomène SDF est mondial, et nest pas spécifique à un âge, une époque ou une ville, résume la psychologue Assia Akesbi. |
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