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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Hicham Bennani

Phénomène. Attention chien méchant !

Des combats clandestins se
déroulent chaque jour au Maroc.
(AIC PRESS)

Il est dangereux, hyperentraîné et circule librement. Le pitbull made in Morocco est prédestiné à des combats organisés dans la clandestinité. Eclairage.


Dimanche 30 novembre, 9 heures. Derb Soltane, quartier populaire de Casablanca. Dans un petit jardin caché, situé Boulevard Modibo Keita, une vingtaine de jeunes désœuvrés du quartier entourent deux pitbulls. Le combat peut commencer : Tyson contre Stallone. Un gros molosse blanc de 35 kilos sur la bascule, affronte un étrange quadrupède
marron accusant un poids similaire. Face à face, les deux forces de la nature à la musculature imposante, tenues en laisse par leurs maîtres, rugissent sur leurs deux pattes arrière. Une fois lâchées, elles se jettent l’une sur l’autre. “Explose-le !”, hurle Mohssine. Ce jeune, un chômeur de 22 ans issu d’un bidonville avoisinant, est là pour supporter son favori, Tyson . “C’est comme pour l’équipe du Raja, je mise tout sur lui”, affirme Mohssine, qui a parié la coquette somme de 200 DH. “Allez Tyson ! Arrache-lui l’oreille”, renchérit un autre spectateur. Les deux molosses se livrent un combat sans merci, car il ne peut en rester qu’un.

1200 DH le chiot
D’un coup de crocs, Tyson crève l’œil à son adversaire et prend rapidement l’ascendant. Le colosse prend quelques coups de griffe, mais plaque Stallone au sol. Il le secoue dans tous les sens, la gueule agrippée à son cou. “Forfait !”, crie le maître de Stallone, dépité après 20 longues minutes. Un bâton en pleine mâchoire et plusieurs violents coups de savate sont nécessaires pour séparer les deux bêtes. Stallone n’est pas mort, mais il succombera à ses blessures dans l’après-midi. “Ce chien n’est pas digne de moi ! Ce n’est pas une perte”, lance son maître, peu après le massacre, déçu d’avoir perdu 2000 dirhams. Piètre spectacle. Le propriétaire de Tyson empoche 5000 DH, gains cumulés entre ce que lui remettent les spectateurs ayant misé contre lui et son adversaire du jour.

Changement de décor. Souk Korea, 11 heures. Des badauds font leur balade du dimanche, entre les étals de fripes et d’objets en tout genre. Les voitures défilent sur l’avenue Mohammed VI, où sont postés quelques agents de la circulation. Depuis leur véhicule, les automobilistes peuvent contempler une certaine marchandise à travers un grillage qui encercle le souk : de gros chiens exposés. Au milieu de ce marché, un jeune garçon sort de son sac-à-dos un chiot pitbull et provoque un attroupement autour de lui. “1200 DH”, c’est le prix à payer pour le gentil toutou âgé de 2 mois. Mais la star du jour, c’est Rambo, un pitbull de 1 an, visiblement bien dressé, qui semble avoir glané plusieurs médailles. Pourtant, Rambo n’est pas à vendre. Son propriétaire, veste en croco et regard de tueur derrière ses lunettes de soleil, roule des mécaniques. Un visiteur au look similaire lui chuchote à l’oreille : “Je te propose un combat demain, j’ai ce qu’il te faut”. Réponse : “Laisse-moi ton numéro, je te rappellerai au moment voulu”. Après un graissage de patte en toute discrétion, le rendez-vous est pris. La rencontre illégale aura lieu dans la nuit en pleine médina de Casablanca.

Né pour tuer
Des combats clandestins, comme ce duel organisé, il s’en produit chaque jour dans tout le royaume. S’ajoutent des rencontres hebdomadaires connues des initiés et quasi institutionnalisées. “A Casablanca, les affrontements ont lieu tous les dimanches entre 7h et 11h du matin. Chaque quartier populaire à son lieu-dit. Les autorités le savent très bien et ne s’en mêlent pas”, affirme Anouar, un habitant de Hay El Oulfa, friand de ces spectacles.“Les entraînements des combattants se déroulent soit dans des garages, soit dans de grands espaces, à l’abri des regards indiscrets”, ajoute ce connaisseur.

Parmi les exercices les plus utilisés pour muscler l’animal : tracter une voiture à l’aide d’une corde, comme des bœufs qui tirent une charrue, ou déchiqueter avec les dents un pneu suspendu à un mur. Autre méthode pour augmenter la force et la résistance des cabots : les produits dopants. “Lorsque mon chien revient dans un sale état, je lui fais une petite piqûre”, explique Saïd, dresseur. Marqué par les traces de ses combats, Rocky, son protégé, reste robuste. “Ses soins ne coûtent pas grand-chose, environ 20 dirhams. Après quelques jours de répit, il est de nouveau d’attaque”, affirme-t-il. Côté nourriture, Rocky ne pèse pas lourd, non plus, sur le budget de son maître, puisqu’il mange un peu de tout. Au menu surtout, un entraînement intensif à Benslimane, dans la ferme d’un ami, destinée à la vente et l’élevage de bergers allemands, rottweilers, bulldogs et pitbulls. Acheté pour 1800 DH il y a trois ans, Rocky rapporte un gros magot à Saïd : 25 000 DH par mois en moyenne.

Moroccan psycho
“Dès sa naissance au Maroc, ce type de chien est déjà détraqué. Rocky, par exemple, est le fruit d’un accouplement entre une mère et son fils”, constate Abdessamad, un éleveur de la région. Les bêtes sont transformées en machines à tuer. “Dans les quartiers chauds, le pitbull grandit dans des conditions pitoyables, est mal nourri et véhicule beaucoup de maladies. Il vit dans ses propres excréments et sa pisse !”, explique-t-il, sans mâcher ses mots. “N’importe quel chien peut être dangereux, c’est la façon dont on l’éduque qui est déterminante”, atteste Mohamed Alaoui, vétérinaire à Rabat. D’après un vendeur, 5000 pitbulls seraient présentes à Casablanca et 80% sont destinées au combat, avant tout parce qu’il est “dominant, têtu, difficile à dresser, très agressif, imprévisible, insensible, courageux et très résistant à la douleur”, comme le définit dans une étude Jean- Pierre Digard, chercheur au CNRS.

Ce dernier explique qu’en France, le phénomène des pitbulls était surtout étendu dans les cités et banlieues défavorisées “où les propriétaires de tels chiens ont, peut-être plus qu’ailleurs, des occasions de les utiliser de manière délictueuse”. S’il est de plus en plus considéré comme un produit “made in Morocco” du fait de sa multiplication impressionnante ces dernières années, le pitbull est à la base un chien importé par les MRE au milieu des années 1990. “Les immigrés ont ramené ce fléau avec eux à Casa, Rabat, Tanger, Meknès, Marrakech, Agadir… là où ils arrivent d’Europe, en particulier de France, de Belgique et de Hollande”, regrette un dresseur rbati. Le phénomène s’étend alors dans les quartiers populaires fortement marqués par le chômage et le manque d’activités sociales et culturelles. “Il en faut pour tous les goûts : au cadre BCBG son labrador… au voyou son pit”, résume Jean-Pierre Digard.

Ce que nous confirme le psychanalyste Larbi Segheir, qui s’est penché sur la question : “Instrument de force, voire de mort, le pitbull comble une faille narcissique, c’est-à-dire un manque d’assurance qui va se manifester par une identification à l’animal. Quand le chien gagne une bataille, c’est le proprio qui capitalise. Il en va du chien comme du 4x4, plus il est gros et puissant, plus on est vu. C’est une question de classe sociale”.

Far West
Le phénomène de mode a provoqué de graves accidents aux quatre coins du pays. En début d’année, près de Bouskoura, lieu réputé pour abriter des combats de pitbulls, Najwa Awane, 9 ans, a failli se faire arracher une jambe. Bilan : de graves morsures avec complications. Le drame a quelque peu alarmé les autorités de la ville. Depuis, le vétérinaire Mohamed Alaoui ne reçoit quasiment plus de visites de pitbulls en piteux état, son lot quotidien l’an passé.

“Ils appartenaient surtout à des jeunes, des garçons et des filles de 20 à 25 ans qui organisaient des combats”, confie le médecin. “Depuis l’agression de Najwa, la police ne fait plus de cadeaux aux chiens errants et les propriétaires sont plus méfiants”, constate Mustapha Sabir, chef du service vétérinaire de la commune urbaine de Casablanca, qui épaule les forces de l’ordre pour capturer les chiens dangereux. “A toute heure de la journée et de la nuit, des malfrats utilisent des chiens bien dressés pour attaquer des victimes”, remarque-t-il. Et de noter que, grâce à des opérations au lasso, comme au Far West, trois à quatre molosses sont attrapés chaque semaine, dont “la majorité sont des pitbulls”. Dans les cas de morsure, les chiens sont mis en observation pendant 15 jours, le temps de vérifier qu’il ne sont pas porteurs de la rage. Dans le cas contraire, ils sont abattus sur le champ.



Législation. A quand les sanctions ?

“Aucune loi n’empêche des particuliers d’avoir des chiens dangereux”, nous déclare un responsable au ministère de l’Intérieur. “On peut posséder un pitbull sans aucun justificatif”, complète un éleveur. Faouzi Chaabi, député PPS visiblement sensible à la question, a émis il y a peu de temps une proposition de loi pour lutter contre ce fléau. “Le Maroc fait parti des derniers pays “respectables” à ne pas avoir de lois pour les chiens dangereux”, déplore-t-il. Et d’expliquer : “Je me suis inspiré de lois qui existent déjà en France, Tunisie, Egypte et Suisse”. Depuis 1999, en effet, une loi française impose la stérilisation des chiens dangereux, interdit leur vente et leur achat. Le projet de Faouzi Chaabi, qui interpelle les ministères de l’Intérieur et de l’Agriculture, vise à catégoriser les différentes races de chiens dangereux afin d’imposer des mesures adaptées et draconiennes, notamment l’interdiction des pitbulls dans les lieux publics et les transports en commun. Autre nouveauté : les noms des dresseurs devront être répertoriés et un document sera obligatoire pour posséder un pitbull. Pour compléter le dispositif, un numéro vert sera mis en place pour dénoncer les propriétaires illégaux. Les sanctions pourraient aller de 3 mois à 20 ans (dans le cas d’un meurtre prémédité) et de 35 à 150 000 DH d’amende. “Les chiens d’attaque doivent juste être destinés à la sécurité”, précise le député. Quant à l’applicabilité de la loi, c’est une autre histoire…

 
 
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