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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Mehdi El Yousfi

Histoire. Quand le royaume est devenu chérifien

La défaite des musulmans à
Rio Salgado marque le début
de leur reflux d’Espagne. (DR)

Au XVIème siècle, les Chorfas saadiens prennent le pouvoir, après avoir contré la menace chrétienne. Récit d’une révolution politique et religieuse emmenée par les zaouias.


Lorsque la famille mérinide renverse le pouvoir almohade à la fin du XIIIème siècle, l'Islam semble encore briller de quelques feux en Occident. Les nouveaux souverains marocains, berbères zenatis originaires de la Haute Moulouya, se lancent avec succès dans une politique interventionniste en péninsule ibérique. Ils appuient les
entreprises militaires des souverains nasrides installés à Grenade et initient de grandes expéditions de guerre sainte contre les Castillans. Les musulmans d'Espagne, renforcés par ces fameux “Volontaires de la Foi” zenatis, remportent quelques victoires notables. Mieux, les Mérinides, auxquels les émirs de Grenade viennent de céder Algésiras au prix de leur soutien, enlèvent Gibraltar aux Castillans en 1309. Mais le conflit qui oppose pendant trois-quarts de siècle les puissances rivales ibériques, génoises et mérinides, pour le contrôle du détroit de Gibraltar, se conclut au milieu du XIVème siècle à l'avantage des chrétiens. En 1340, la défaite des musulmans à Rio Salado marque le début de leur reflux.

La décadence mérinide
A la mort du Mérinide Abu Inan en 1358, le Maroc sombre dans une lente décadence. Les intrigues des vizirs font vaciller le Pouvoir, tandis que les révolutions de palais se succèdent : sur les 17 sultans qui régnèrent entre 1358 et 1374, sept sont assassinés et cinq autres déposés. L'Etat se disloque. Des régions entières dans le nord, le Souss, le Tafilalet, sont livrées à l'influence d'émirs locaux qui se déclarent indépendants. Les sultans de Fès, en octroyant davantage d'autonomie aux tribus en échange de leur fidélité ou de leur participation à des expéditions militaires, favorisent ce démembrement féodal. L'anarchie dans laquelle s'enfonce le royaume attise les convoitises. Celles, en premier lieu, du voisin de Tlemcen (dans l'actuelle Algérie) qui menace d'envahir le royaume mérinide. Celles, ensuite, de l'émir de Grenade, qui réussit à mettre les vizirs sous sa tutelle pendant une vingtaine d'années.

Et celles, surtout, des chrétiens qui choisissent cette période d'anarchie générale pour s'étendre en Afrique du Nord-ouest. Ils commencent d'abord par s'organiser en réaction aux méfaits des corsaires musulmans. “En 1399, Henri III de Castille prend et ravage Tétouan afin d'en chasser les corsaires qui y étaient installés et, pour punir la ville, il en vend la population à des marchands d'esclaves”, rapporte l'historien Bernard Lugan dans Histoire du Maroc des origines à nos jours (Perrin, 1992). Plus qu'une réaction aux méfaits de la piraterie musulmane, l'entreprise des Ibériques est avant tout un prolongement de la Reconquista. Alors que le monde musulman, en état avancé de dislocation territoriale, est incapable de dépasser le stade de la Cité-Etat, que l'Andalousie musulmane rétrécit comme peau de chagrin, la chrétienté tourne la page du Moyen-âge, préfigurant les empires coloniaux de demain.

Expansion chrétienne
Ce recul de l'Islam occidental ouvre la brèche aux visées expansionnistes des chrétiens sur les côtes maghrébines. Le Maroc intéresse les Portugais, déterminés à prendre le contrôle des ports marocains du détroit. “L'idée de croisade contre les musulmans, propagée par les papes dans toute la chrétienté, n'était peut-être nulle part aussi populaire qu'au Portugal”, rapporte Auguste Cour dans son ouvrage L'établissement des dynasties chérifs au Maroc et leur rivalité avec les Turcs de la Régence d'Alger (Bouchène 2004). Sebta, premier objectif des Portugais, tombe en 1415, leur permettant de prendre pied au Maroc. Ksar Sghir suit en 1458. Tanger, longtemps imprenable, finit par tomber en 1471. Parallèlement, les Mérinides passent leur temps à combattre les tribus sécessionnistes, notamment dans le nord du Maroc, en proie à d'incessantes guerres civiles. En 1458, Abdel Haq fait supprimer (presque) toute la famille wattasside. Débarrassé de ses encombrants régents, il est seul aux commandes. Mais le Trésor est vide. Le sultan est alors contraint de s'endetter auprès des négociants juifs de Fès.

L'un deux, Haroun, devenu son intendant des finances, provoque la colère des musulmans en pratiquant une politique fiscale favorable à ses coreligionnaires. L'impopularité du sultan grandit. Appelé à réprimer de nouveaux troubles au nord du Maroc, il délègue l'administration des affaires à Haroun, exaspérant encore un peu plus les grands notables de Fès. Parmi eux, les Chorfas prennent la tête de la révolte, s'emparent de la ville et offrent le pouvoir à leur naqib. Abdel Haq, de retour à Fès pour parlementer, est capturé puis égorgé à la mosquée d'Al Qaraouiyine. Mohammed EchCheikh, un rescapé du massacre commandité par le sultan mérinide quelques années plus tôt, en profite alors pour soulever des tribus et reprendre Fès, marquant l'avènement des sultans wattassides.

Les Wattassides impuissants
La nouvelle dynastie est aussi impuissante que la précédente à enrayer la guerre civile et l'émiettement du territoire. Son absence de prestige religieux la prive de l'adhésion des tribus arabes et des chorfas, de plus en plus influents. Surtout, son incapacité à endiguer l'avancée portugaise aggrave son impopularité. La présence musulmane est effacée de la péninsule avec la prise de Grenade en 1492. Tandis que le Nasride Boabdil remet les clés de la ville aux rois catholiques, sa mère lui lance : “Pleure comme une femme ce que tu n'as pas su garder comme un homme”, concluant ainsi huit siècles de présence musulmane en Espagne. Déjà maîtres du détroit, les Portugais poursuivent leur implantation le long du littoral atlantique. Ils fondent la citadelle d'Agadir en 1505, puis Mazagan (actuelle El Jadida) un an plus tard. Safi et Azemmour sont tour à tour occupées. En 1514, seuls deux ports atlantiques restent encore sous tutelle marocaine.

Et dans le reste du pays, seule une poignée de villes intérieures semblent encore reconnaître le souverain wattasside : il convient davantage de parler d'un émir de Fès que d'un sultan du Maroc. Ressentie comme une blessure profonde, la présence chrétienne en terre musulmane fait basculer le pouvoir vers de nouveaux acteurs : les chorfas et les marabouts, forces mobilisatrices des masses populaires (lire encadré). “Le désarroi provoqué par la crise de la fin du XVème siècle amène un regain de vie religieuse comme toutes les périodes troublées”, analyse Pierre Berthier dans La bataille de L'Oued El Makhazen (CNRS, 1998) A la fin du XVème siècle, les zaouias représentent le seul pouvoir organisé, le seul refuge pour des populations effrayées par l'insécurité et l'anarchie. Les marabouts parviennent à s'affirmer comme seuls véritables défenseurs de l'islam en péril : ils quêtent pour le rachat des captifs, fanatisent les populations et appuient les corsaires. “La haine du chrétien fit des côtes d'Afrique plus encore qu'autrefois un repaire de forbans et d'écumeurs de mer. La course (piraterie, ndlr), nouvelle forme de la guerre sainte, chantée par les poètes comme la revanche de l'Islam, fut approuvée et recommandée par les légistes des zaouias”.

Réaction nationale
“L'ennemi” chrétien finit par concéder du terrain. Et pour cause, l'expansion portugaise est brutalement stoppée en 1515 lorsque le roi Manuel 1er, qui tente de prendre pied à l'intérieur du pays, est vaincu à la Maâmora, à l'embouchure de l'Oued Sebou. Et puis, les positions portugaises sur le littoral atlantique sont de moins en moins tenables. Les ressources limitées du royaume lusitanien et la charge écrasante que représente l'entretien de son empire colonial compromettent le maintien d'une présence durable au Maroc. Le reflux portugais prend une tournure définitive avec la montée en puissance des Saadiens. Cette famille de chorfas d'Arabie installée dans le sud du Maroc depuis le XVème siècle, appuyée par les puissantes confréries religieuses du Souss, a entrepris depuis quelques années la conquête du Maroc central. Maîtres de Marrakech depuis 1524, ils se taillent un royaume dans le sud du pays qui se pose désormais en rival du pouvoir wattasside. Désignés chefs de la guerre sainte dans le Souss par l'influente zaouia jazoulite, les Saadiens s'emparent de la forteresse portugaise Santa Cruz Aguer (Agadir) en 1541.

Les effets de cette prise sont considérables : “Agadir contenait l'expansion des Chérifs du Draâ, gênait et retardait leur œuvre d'organisation et d'unification, fixait leurs efforts et constituait ainsi une protection avancée pour Azemmour, Mazagan et Safi. La prise de la place livra pratiquement le sud du Maroc aux fondateurs de la dynastie saadienne”, explique Bernard Lugan. En peu de temps, toutes les places atlantiques portugaises, à l'exception de Mazagan, sont libérées. La menace chrétienne est écartée. Les Saadiens apparaissent alors comme les véritables champions de l'islam et voient leur prestige éclipser celui des souverains wattassides. Le chemin du pouvoir s'élargit. En 1549, le Saadien Mohammed Echcheikh s'empare de Fès. Il est toutefois contraint de se replier lorsque les Turcs, appelés à la rescousse, restaurent le pouvoir wattasside. Pas pour longtemps : exaspéré par les exactions de ses protecteurs ottomans et se résignant à les chasser, il se retrouve seul, incapable de contenir plus longtemps l'armée saadienne qui entre triomphalement à Fès en 1554. Le royaume est réunifié. Il sera chérifien.



Zoom. L’ascension des chorfas

“Un jour, le naqib des chérifs de Fès pénétra dans la salle où se tenait le conseil du sultan. Tout le monde se leva et le sultan lui-même alla le recevoir. Seul l'imam Abou Abdallah Al Maqqari eut le courage de protester par son attitude et resta assis. Le sultan l'obligea à céder, et à se lever”. L'anecdote rapportée par Auguste Cour illustre l'influence grandissante dont jouissent les chorfas avec l'avènement des Mérinides. C'est avec leur aide et celle du parti religieux, parti des “gens qui vivaient de la crédulité des foules, parti des ascètes fanatiques et […] des chérifs”, que les nouveaux souverains sont parvenus à renverser le pouvoir almohade. En échange de la caution religieuse qu'ils leur apportent, les Mérinides élèvent leur rang et octroient des privilèges spéciaux et des exemptions fiscales à leurs chefs et à leurs établissements, les zaouias. Mais leur influence n'est pas nouvelle. La croyance populaire leur prête un pouvoir mystique et le privilège d'intervenir entre Dieu et ses créatures. Depuis le XIème siècle, les zaouias jouent un rôle croissant dans la construction de la société et des mentalités. Leur enseignement fait la promotion d'un islam populaire mâtiné de culte des saints et d'appel au Jihad. A la fin du XVème siècle, dans un royaume au bord de l'implosion, les zaouias représentent une nouvelle force de légitimité politique et religieuse qui précipitera la décadence des Wattassides et appuiera le transfert du pouvoir à la dynastie saadienne.

 
 
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