Privilèges. Heureux qui comme les Sahraouis...
Politique. Les yeux dans les bleus
Reportage. Les SDF se ramassent à la pelle
MRE. Home sweet home
Bilan. A quoi sert El Yazami ?
Phénomène. Attention chien méchant !
Histoire. Quand le royaume est devenu chérifien
France. Profanations chez les Ch'tis
Proche-Orient. L'Intifada des colons
Réforme. La Bourse ou la vie
Livre. Allez les Verts...
Sortie. Woody in Barcelona
Zapping. Le syndrome du canapé
Musique. Ça rappe mon frère
N° 351
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Nina Hubinet,
correspondante en France

France. Profanations chez les Ch’tis

Le cimetière Notre-Dame de Lorette, endroit privilégié des profanateurs
en tout genre, et spécialement
son carré musulman. (AFP)

Pour la troisième fois en deux ans, les tombes musulmanes du cimetière de Notre-Dame de Lorette, dans le nord de la France, ont été recouvertes de croix gammées et d’insultes.


Un épais brouillard recouvrait lundi 8 décembre la nécropole Notre-Dame de Lorette, près d’Arras, sans parvenir à masquer cette image désolante : chaque stèle du carré musulman est barrée d’une grande lettre noire. Assemblées les unes aux autres, elles forment des messages de haine et des injures racistes. En ce jour de l’Aïd El Kébir,
les soldats maghrébins “morts pour la France” entre 1914 et 1918 se sont retournés dans leur tombe… pour la troisième fois. Déjà le 19 avril 2007, puis le 6 avril dernier, le plus grand cimetière militaire de France, où reposent environ 40 000 combattants de la Première guerre mondiale, avait fait la Une des médias. Et les profanateurs montent en puissance : l’année dernière, 52 tombes musulmanes avaient été souillées, en avril dernier, 148 stèles étaient touchées, et cette fois, ce sont 500 sépultures, sur les 576 orientées vers la Mecque, qui ont été recouvertes d’une lettre ou d’une croix gammée.

“Il s'agit d'un acte islamophobe, c'est clair”, a aussitôt déclaré Makhlouf Mamèche, le secrétaire général du Conseil régional du culte musulman (CRCM) du Nord-Pas-de-Calais, qui a déposé une plainte contre X. Dans le prolongement du carré musulman, une vingtaine de stèles juives sont également barbouillées. D’après le procureur de la république à Arras, Jean-Pierre Valensi, les auteurs auraient “débordé” en écrivant des insultes clairement “anti-musulmanes” et non antisémites sur les tombes juives. Selon la gendarmerie, certaines inscriptions formeraient des phrases néonazies en allemand. Le président français, Nicolas Sarkozy, a parlé d’“un racisme répugnant”, à l’unisson de l’ensemble de la classe politique et des associations, qui ont dénoncé la lâcheté de ce geste. “En avril dernier, on hésitait entre provocation, racisme, islamophobie et bêtise. Aujourd'hui, nous savons que nous sommes face à une provocation délibérée”, a réagi Jean-Marie Bockel, le secrétaire d'État aux Anciens combattants, qui s’est rendu sur les lieux lundi après-midi. Par la répétition quasi systématique, mais à plus grande échelle, des deux profanations précédentes, les auteurs, si ce sont les mêmes, manifestent un acharnement assez stupéfiant.

Préméditation
Ce qui est sûr, c’est que cette action a été “organisée et préméditée”, comme l’a souligné Jean-Marie Bockel. Les profanations ont eu lieu entre 1h du matin, heure à laquelle une patrouille de gendarmerie est passée sur les lieux et n’a rien remarqué d’anormal, et 8h, lorsqu’un ancien combattant qui se promenait près de la nécropole a découvert les tombes souillées. “C’est ignoble et très blessant, surtout en ce jour de paix qu’est l’Aïd El Kébir “, s’insurge Abdelkader Aoussedj, président de la Fédération régionale Nord-Pas-de-Calais de la Grande mosquée de Paris et vice-président du Conseil régional du culte musulman. Son nom, accompagné d’insultes, figure sur les tombes, comme celui de la ministre de la Justice, Rachida Dati, déjà visée dans les profanations d’avril. Abdelkader Aoussedj avait été reçu par Nicolas Sarkozy après ce second épisode pour chercher les moyens de protéger le cimetière militaire. “Malheureusement, le site n’a pas été sécurisé”, regrette-t-il.

Beaucoup mettent aujourd’hui en cause l’inertie des pouvoirs publics. Lundi, Jean-Marie Bockel s’est empressé d’annoncer l'installation de huit caméras thermiques autour du carré musulman. Une solution préférée au gardiennage 24h/24 du site, jugé trop coûteux, et à la mise en place de barrières, pas forcément efficace. “Les travaux doivent commencer début janvier. Avec cette nouvelle profanation, on peut espérer que ce soit terminé avant avril”, note Michel Haute, président de l’association de l’ossuaire de Notre-Dame de Lorette, qui coordonne les 3600 gardes d’honneur, qui se relaient bénévolement sur le site dans la journée. Avril est en effet un mois “à risque” pour les carrés musulmans et juifs des cimetières : Hitler est né un 20 avril et s’est suicidé un 30 avril.

Provocation
“Poser des barrières ne suffit pas face au fascisme. Il faut éradiquer ce mal en profondeur”, rappelle Alain Tajchner, le président de la communauté juive de Lens. Qui sont les auteurs de cette nouvelle manifestation de haine ? Quelle est leur motivation ? En 2007, une dizaine de skinheads avaient été interpellés suite aux premières dégradations. Trois jeunes de 16 à 22 ans, revendiquant des idées néonazies, avaient avoué y avoir participé. Deux d'entre eux avaient écopé de deux ans de prison, dont un avec sursis. Le troisième, mineur, avait été condamné à sept mois de prison, dont cinq et demi avec sursis. Après la profanation d’avril dernier, l’un des deux condamnés, qui avait entre-temps bénéficié d’une libération anticipée, a été à nouveau mis en examen, avec un militaire de carrière qui n’était pas mêlé à la première affaire. Mardi 9 décembre, ces deux hommes, qui n’ont pas encore été jugés et sont toujours en liberté, ont été entendus par les enquêteurs.

Aussi choquant soit-il, cet acte ne semble pas être représentatif d’une montée de l’islamophobie en France. Il est plus probable qu’il soit l’œuvre d’un groupuscule aux idées marginales. “Il y a toujours des provocateurs qui veulent diviser les communautés. Mais ça nous soude au contraire”, juge Abdelkader Aoussedj, qui devait participer vendredi 12 décembre à un rassemblement sur le site de Notre-Dame de Lorette, aux côtés des représentants chrétiens et juifs de la région, pour se recueillir sur les tombes des soldats dont la mémoire a été salie. “Ce ne sont plus des gamineries. Si des jeunes ont fait cela, il y a sûrement d’autres personnes derrière eux”, avance pour sa part Michel Haute.

Il est en tout cas étonnant que de jeunes néonazis, habituellement ignorants de ceux qu’ils haïssent, soient assez bien informés sur les représentants musulmans de la région pour désigner nommément l’un d’eux. Quatre-vingts enquêteurs ont été mobilisés pour trouver le coupable. Pendant plusieurs jours, une quinzaine de techniciens ont recueilli des indices sur le site. Et depuis lundi, le cimetière est gardé jour et nuit. Une précaution qui arrive un peu tard.



Zoom. Une profanation tous les trois jours

En France, un cimetière est profané tous les deux ou trois jours. C’est le constat que dresse un rapport parlementaire présenté jeudi par André Flajolet et Jean-Frédéric Poisson, députés UMP du Pas-de-Calais et des Yvelines à l’Assemblée nationale. En 2007, 144 lieux de sépulture ont été profanés, contre 119 cimetières en 2006. Cette augmentation de plus de 20% s’expliquerait par des motifs crapuleux, notamment les vols de métaux. En revanche, l’atteinte aux cadavres reste rare (8 cas par an). Autre enseignement de cette étude, la très grande majorité des dégradations concerne des cimetières chrétiens : l’année dernière, neuf cimetières musulmans et cinq cimetières juifs ont été profanés. Ces actes ont lieu surtout l’été, en zone rurale, et dans 80% des cas, les personnes interpellées ont moins de 18 ans. Selon les deux députés, la recherche de transgression est l’un des principaux mobiles des auteurs. Dans 10 à 15% des cas, les profanations ont un caractère satanique.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2009 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés